Les racines du Mal
M.G. Dantec 1995

Le temps n’est que mouvement qui me mena à cette première rencontre avec Dantec. L’auteur m’important peu, il ne sera qu’un traceur pour quelques unes de mes prochaines lectures jusqu’à épuisement ou ennui de la source.

Ce point de départ classé négligemment dans la catégorie « policier », est en fait un subtil cocktail qui se délecte dans un décor des plus malsain. 

Incessamment, on cherche à décrypter la composition d’un liquide où, tantôt par l’intermédiaire d’une neuromachine qui, fabriquée sur une base selon laquelle le cerveau n’est qu’un ensemble de connexions liées à des centres intégrateurs, peut simuler la psychologie d’un individus en intégrant le plus de données possibles sur ses interactions avec l’extérieur, l’auteur procède à ce que j’appellerai des passages psycho-philosophiques ; Tantôt, en se basant sur l’environnement de tueurs en série, qui ne sont en fait que des exemples, Dantec nous expose une conception du genre humain et par extension de ce qui l’entoure.

Pour ce qui est du décor, on est plutôt bien servi avec un premier sujet qui nous met tout de suite dans l’atmosphère désorganisée et dérangeante du chemin qu’on s’apprête à suivre.

Dès les premières lignes, la question se pose de savoir si on est dans de la SF, en quel cas on accepte les règles de ce nouvel univers, ou, si on a affaire à un esprit scindé, malade. 

« Andreas Schaltzmann s’est mis à tuer parce que son estomac pourrissait… …Depuis quelques années des nazis et les habitants de Véga s’étaient installés dans son quartier… …Il s’était déjà rasé la tête à cette époque pour surveiller les os de son crâne qui changeaient de formes… » 

Mais, je dirais que ce premier exemple de psychologie meurtrière m’apparaît comme étant le plus sain en comparaison de ce qui attend le lecteur car, finalement, c’est l’instinct de survie qui pousse ce premier sujet au meurtre, même si sa réalité est altérée. Bien que ce personnage ait son rôle à jouer tout au long du livre, son histoire proprement dite occupe une première partie introductive où apparaissent ses délires malades mais, surtout, les prémices de ce qui nous occupera par la suite. 

« Les corps étaient couverts de boue et de croûtes séchées de diverses origines, sang, matières fécales, nourritures vomies… …Nous avons fait les prélèvements vaginaux…nous avons trouvé de nombreux corps et substances étrangères, des cigarettes, une fourchettes en inox pour l’une, du verre cassé dans l’autre, ainsi que des traces de nourritures diverses et d’alcool… » 

Suite à ce premier segment, qui nous met bien en appétit, s’enchaîne un cycle quelque peu ennuyeux où l’on suit le narrateur, Darquandier, dans ses déplacements jusqu’à ce que les pièces se remettent en place. Il est tout de même à noter un passage qui maintient le lien entre l’homme et la mort, où sont décrit les événements survenus en Roumanie durant l’hiver 40 - 41 sous l’occupation nazie...

« Maintenus sous surveillances pendant 72 heures, ils pataugeaient dans leurs propres déjections… …des parents étendus sur la table de torture à côté de leurs enfants, un père obligé de donner à son fils le revolver pour se suicider… » 

… Cela servant d’articulation au roman et, d’introduction à la deuxième partie où la neuromachine prend toute sa place. C’est à partir de ce moment que se mélange le décor, lequel s’est très nettement assombris, avec le cocktail qui prend un sérieux goût d’amertume.

Pour commencer nous avons droit à un listing des plus copieux de meurtres et disparitions en tout genres. 

« 18 août 1995 : Ludmilla Brandauer, étudiante à Nuremberg, retrouvée assassinée dans le coffre de sa voiture, à 250 kms de chez elle, dans le Bade Wurtemberg. Ligotée. Morte par strangulation. Le rapport fait état de nombreux coups et acte de torture.

11 octobre 1995… » 

C’est à ce stade que se développe la mécanique froide du cerveau humain, pouvant donner le meilleur comme le pire, n’étant plus que contraint à la logique stimulée par l’échappement de l’ennui : le jeu. Le jeu, qui multiplie ses règles et par là ses facettes. On suit chaque déplacement de pièce qui, non content de dresser un décor des plus macabre, engendre à chaque fois un peu plus de chaos par la multiplicité des nouvelles combinaisons qu’il offre.

« Il existe toute une palette de variations dans les hurlements que peut produire une mère quand on enfonce le canon d’un gros revolver trapu dans la bouche de son enfant. Vous n’imaginez pas le type de sonorités qu’elle peut engendrer quand on dirige le même canon vers un autre orifice de la nudité dévoilée sans pudeur de sa fillette tout juste adolescente. » 

Mais humain trop humain, qui finalement n’est qu’aliéné à un rouage bien plus ancien que lui. Qu’il s’agisse de Darquandier , de la famille de serial killer , de Dantec ou de nous même.

BV