Canicule
1984 (Yves Boisset)

Sous un soleil de plomb, au beau milieu de la Beauce, Jimmy Cobb, traqué par la police et ses complices, fuit à travers les blés. Il s'arrête bientôt pour enterrer son butin : un milliard de centimes. Caché non loin de là, Chim, un enfant, l'observe. Le malfrat court ensuite se réfugier dans une ferme toute proche, appartenant à deux frères, Horace et Socrate. Vivent également là leur sœur, Ségolène, boiteuse et nymphomane, Jessica, la femme d'Horace, et son fils, Chim. Après avoir appris qu'un hold-up sanglant a été commis dans la région, la petite famille ne met pas longtemps à comprendre que l'homme qui se cache dans leurs murs est l'un des braqueurs...   

Décidément, on savait y faire en cinéma français pendant les années 80… On n’avait pas peur de mêler franchouillardise exagérée et virilité consanguine, vulgarité conquérante et ode à une certaine ruralité…

Avec Yves Boisset aux commandes, on aurait pu s’attendre à du message social un peu lourd, du genre bouh-la-télé-fasciste (LE PRIX DU DANGER) ou bouh-les-beaufs-racistes-et-violeurs (DUPONT-LAJOIE), mais il n’en est rien ici, et le message final fait plaisir à voir et à entendre : « Ils sont méchants ? Soyons pires ! »         

En attendant, on aura quand même vu un film où Lee Marvin se fait braquer par Victor Lanoux et Jean Carmet, ces derniers éructant des dialogues d’Audiard qui s’est apparemment ici donné pour consigne de moins faire dans les bons mots et plus dans le concours de gauloiserie, à faire rougir tout un corps de garde à la sortie du bordel. Il faut l’entendre pour le croire, on aurait presque envie de se repasser chaque remarque ou dialogue en boucle…

Dès le début, le ton est donné : flics moustachus et suants, gamins qui se font flinguer en pleine rue, Lee Marvin qui attaque un fourgon de gendarmes au bazooka… N’en jetez plus, j’achète.   

Mais alors, quand le ricain à la tronche burinée finit paumé en rase campagne de la Beauce, et se retrouve coincé dans une ferme peuplée du pire ramassis de consanguins que la France ait fini à la pisse d’âne, j’applaudis l’audace du choc des cultures…        

Nous avons donc les deux frères incarnés par Lanoux et Carmet, le second ne semblant pas s’être remis de la SOUPE AUX CHOUX, et ici incarnant un garageot très en amitié avec les putes de « la ville » (comprendre le village d’à côté). Il ne voit jamais aucun client, mais c’est pas grave tant qu’il peut passer ses nuits à astiquer ses « vestiges de l’empire colonial français », qui au passage ressemblent plus à des attractions de fêtes foraines qu’à des souvenirs d’Indochine ou d’Algérie… Bref.

Quant à Lanoux, les amateurs de LOUIS LA BROCANTE s’étoufferaient dans leur gerbe en le voyant ici, mais ceux qui avaient déjà apprécié sa prestation de soiffard dans LES DEMONS DE JESUS ne seront pas dépaysés, à part qu’il est ici beaucoup plus vif et frôle la rupture d’anévrisme à chaque tirade… La France comme on l’aime de loin, rougeaude et sanguine, résumée par un seul acteur… C’est beau.         

De temps en temps, lui vient l’envie de trousser la Miou-Miou, ici dans un rôle assez habituel de fausse résignée/abîmée par la vie, et surtout vraie garce/femme fatale qui ne demande qu’à s’épanouir, sa moue blasée recélant des abîmes de noirceur comme on le comprendra vers la fin du film…

Le fils de la petite famille sera incarné par le petit Suisse David Bennent, à la carrière aussi fulgurante qu’écourtée (LE TAMBOUR de Schlondorff, LEGEND de Ridley Scott, puis RIEN, de Personne, ça c’est une carrière-éclair…).           

Sa tronche pas possible, son accent Suisse, et le fait qu’il se soit inventé un monde à lui (entre deux branlées du père) en plus de vivre dans un navire échoué en plein champ (Terry Gilliam aurait-il copié avec son TIDELAND ?) achève de donner une dimension limite fantasmagorique au personnage, bien qu’ayant des préoccupations assez normales pour un enfant de son âge, à savoir aller aux putes, fumer le cigare, se saouler, ou tuer des gens pour passer à la télé : on en fait plus des jeunes gens de cette trempe ma bonne dame…            

Il ne faut pas oublier une espèce de nymphomane dont on ne comprend pas trop ce qu’elle fout à la ferme, car elle ne sert à rien à part beugler des insanités et se crêper le chignon avec Miou-Miou, se disputant les faveurs du pauvre Américain coincé dans l’étable et qui se faisait une autre idée de la féminité à la Française avant d’aller se perdre dans la Beauce…        

Mais n’oublions pas tout un petit monde gravitant autour de cette mauvaise troupe, à savoir des gendarmes soiffards, des nudistes prussiennes, une vieille qui ne parle que de se foutre en l’air, un arabe qui ferme sa gueule (le bon vieux temps je vous dis !), un noir dont les quelques lignes de texte feraient s’étouffer la LICRA, HALDE et autres germes de pourriture de nos jours, sans compter une bande de mafieux bras cassés qui débarquent à la campagne en limousine et complet-veston rose…

Que va faire tout ce petit monde après que le Ricain ait débarqué sur leurs terres ? S’entretuer pardi, car le pauvre Marvin va servir de catalyste à toutes les déviances mal retenues des bouseux du coin, et va vite se demander dans quel coin il est allé se fourrer, ils sont fous ces français…

Alors pour l’instant, vous avouerez que ce que je raconte ressemble plus à une comédie grotesque qu’à un polar paysan… Et vous n’avez pas tort : le film est avant tout HILARANT, tant de vulgarité que de bêtise, et s’apparente parfois à une comédie à la Max Pécas ou Philippe Clair, avec un vrai metteur en scène derrière et de vrais acteurs devant… Mais si on prend un peu de recul entre deux rires, on s’aperçoit aussi que la chose est GLAUQUE au possible, avec un sens du macabre absolument réjouissant dans ce jeu de massacre entre gens affreux, sales et méchants, et dont pas un n’est là pour rattraper l’autre.      

La cavale est sans issue, le fric au fond on s’en fout : le tout est d’éliminer les gêneurs, de faire endosser ses saloperies à quelqu’un d’autre, et de se barrer remettre le couvert ailleurs : une vie de frustration ça vaut bien la peine de la faire payer aux autres après tout, si on en a l’occasion…

Le dialogue final le résume bien : ici on a connu que le Mal et on va quand même pas s’emmerder à faire le Bien juste parce qu’on a une chance de refaire sa vie : autant continuer à faire ce qu’on sait faire le mieux, en famille qui plus est ; chacun sa morale, chacun sa justice…


Arsongod