Singapore Sling
1990 (Nikos Nikolaidis)

 

Dans un jardin battu par la pluie, un homme gît dans une voiture, une balle dans la peau, observant deux étranges femmes vêtues dans un apparat évoquant autant des courtisanes libidineuses que des nomades post-apocalyptique, qui creusent une tombe…

Alors que l’homme s’évanouit, les deux femmes qui, bien que vêtues, ont la poitrine et le sexe bien en évidence, sortent un cadavre encore chaud des fourrés, se vidant de ses tripes, puis le jettent sommairement dans sa dernière demeure. Le moribond semble refuser sa moite mise en bière, et les deux luronnes l’achèvent à coup de pelle, tout en se passant une flasque qu’elles boivent au goulot, en se livrant à des taquineries de petites filles…
Le tout traité dans un noir et blanc somptueux, avec un habillage on ne peut plus classique, et une musique lancinante typée années noires, on se doute qu’on est en face d’un bel ovni cinématographique…

Et le reste sera à l’avenant : Trois personnages, trois langues (Français, Anglais, Grec), une immense baraque aux allures de palais-harem, une facture d’un classicisme extrême confinant à la nostalgie obsessionnelle de l’esthétique et des clichés du film noir (Le mètre-étalon LAURA d’Otto Preminger est abondamment cité)… A ce stade de la chro, beaucoup auraient le réflexe de s’enfuir couilles à terre, sentant déjà le parfum suranné du feutre mou, de la flasque de whisky et du paquet défraîchi de marlboro, femme fatale mal baisée à l’avenant… Restez mes louchons, restez, car vous allez assister à une nouvelle expérience cinématographique, à savoir le premier FILM NOIR D’EXPLOITATION !!!

Et quand je parle d’exploitation, je parle d’inceste, d’uro-scatologie, de soumission, de torture, de viol, de nécrophilie, meurtre, bondage, de délire schizophrène, et d’une certaine obsession pour le renvoi gastrique…
En effet, nous sommes confrontés devant nos yeux ébahis à un film on ne peut plus classique, porté par une musique bien comme il faut avec de jolies images et de jolis mouvements, et qui pourtant rivalise de situations puant le stupre et le foutre. Les trois personnages, dont on ne saura pas grand-chose finalement, vont le plus loin possible dans leur folie et passent leur temps à jouer/rejouer leur simulacre d’existence. Pourtant, le réal choisira jusqu’au bout de livrer un film qui obéisse aux ressorts habituels du film de privé-alcoolico-cynique-manipulé-par-la-garce-habituelle, tout en offrant crescendo des scènes bien gratuites de débauche, le tout ressemblant de plus en plus à une espèce d’orgie-bacchanale de théâtre, où une scène de triolisme fétichiste du Lüger, d’orgasme gastrique, ou de viol au gode/couteau de chasse est traitée avec un classicisme cuvée 40s/50s, à faire mouiller une vieille lectrice des Cahiers du Cinéma…

Conquis par cet étalage de souillure filmé comme un Orson Welles, par ces personnages déments jouant de la manière la plus outrée possible, qui donne l’impression que des acteurs de vieille pellicule ont été catapultés manu militari dans un mondo, et que leur santé mentale n’a pas résisté au passage, la pelloche réalise l’exploit de se conclure par un dernier hommage au cinéma de grand-papa, tout en le tuant enfin via une mise en abyme qu’un Chateaubriand, fraîchement échappé d’une semaine d’orgie enfermé dans la cellule de Sade, n’aurait pas renié…

Pelloche hallucinante et presque ultimement émouvante, habillée de telle sorte que, passée chez des vieux adeptes d’Humphrey Bogart, elle puisse faire illusion cinq minutes avant que le foutre et la barbaque s’en mêlent, que les vieux tentent de s’échapper, alors que vous avez déjà fermés toutes les issues, tout en ayant soin de leur avoir versé un petit dernier Singapore Sling pour la route, dilué à la mort au rat, à l’image de cet hommage meurtrier, qui montre que le respect fait bon ménage avec la perversité…
Chef d'oeuvre, et bandant qui plus est.

Arsongod