Après
« Gerorisuto » [1988], diatribe expérimentale
de la traditionnelle & conformiste bienséance sociétaire
japonaise , d'une dizaine de minutes toutes en provocations, mettant
en scène l'hystérie d'une jeune fille qui, comme oppressée
par la présence de la caméra, fuit avec pertes et fracas
dans les couloirs cliniques d'un métro pour, remontée
à la surface d'une ruelle populaire, dégueuler tripes
et boyaux en un plan séquence ne durant pas moins de cinq minutes,
puis, finir par, littéralement hallucinée, violemment
prendre à parti les badauds au hasard d'une plèbe agglutinée
de stupeur ; « Caterpillar » deux ans plus tard,
improbable mélange de performances lives, voluptueuses visions
de Geishas ou errances urbaines d'enfant affublé d'un masque
chirurgical ; Et, la confection de divers clips... C'est véritablement
en 1991 que les choses pénètrent des sphères d'envergure
pour Shozin Fukui, issu de la mouvance Noise Expérimental, avec
la réalisation d'un premier long métrage : Pinnochio 964.
Originellement ligué sur le projet avec l'un de ses camarades,
tête de proue vocale d'un groupe Punk japonais pour le moins obscur,
S. Fukui fera finalement cavalier seul puisque son collaborateur disparaîtra
prématurément à quelques mois du tournage ; Événement
tragique que beaucoup s'accorderont à considérer comme
intimement inhérent à l'impact saisissant de l'oeuvre.
Avatar cyberpunk en puissance, Pinnochio 964 est l'appellation d'origine
non contrôlée, la référence catalogue d'un
être qui, jadis humain, fut, sous le joug des déliriums
scientifiques sadiques d'une firme occulte, intronisé esclave
sexuel humanoïde pour richissimes chiennes insatiables, à
grands renforts d'électrochocs, drogues, fluides chimiques et
autres opérations crâniennes à la perceuse. Hélas,
bien incapable d'offrir au sympathique duo de bisexuelles salopes flinguées
du cortex s'en étant portées acquéresses une turgescence
de tout les instants, son onaniste formatage confinant l'échec,
le stérile, ces dernières vont l'abandonner aux rues d'un
Tokyo noir, froid et démesuré.
Bordel... si tout mâle se respectant jetait à la rue toutes
les bougresses psycho-frigides incapables de le satisfaire au chapitre
de l'essorage de cerises, le secours populaire devrait doubler ses rations
de soupe au goret. La femme moderne... Passons...
Errant médusé, livide, émacié... pathétique,
il s'effondre, embrasé d'un rédempteur instinct infantile
de succion, sur Himiko ; Jeune femme virginale d'apparence apaisante
et ancienne infirmière, mais, tout juste affranchie, après
lobotomie, d'un séjour psychiatrique pour crimes de sang, laquelle
va le prendre sous son aile marginalisée.
Attraction étrange ; Fait générateur, comme écrit
d'avance, d'une dégénérescence programmée.
Depuis les soubassement insalubres et mal éclairés d'un
moribond bâtiment industriel démantelé, Himiko tente
de lui ré-insuffler les automatisme fondamentaux de la vie, de
provoquer la résurgence de sa substantifique personnalité
refoulée jusqu'à l'oubli même de son nom. A mesure
que parole, réflexes alimentaires et, stimulis d'une immersion
sociétaire, au demeurant toujours très nihiliste, se font
vecteurs d'éveil à la conscience fondamentale, que naissent
souvenirs résiduels et interrogations sans réelles réponses,
croît une angoisse plus ou moins exacerbées. Himiko, touchée
par cette détresse quasi autiste, le Pinnochio A-Ko attaché
à sa bienfaitrice, il finit par se produire l'inévitable
effleurant un jour ou l'autre tout tandem d'inadaptés seuls,
déshérités, écorchés de la gueule
et de la vie, dont les chutes respectives se télescopent.
Suave et gauche valse des muqueuses tout en suggestion. La bande son
se mue en silence, l'image se fige avant de progressivement disparaître
dans l'obscurité, comme pour immortaliser l'innocence avant son
crépuscule, lequel va se révéler digne d'un cross-over
entre Tetsuo, Electric Dragon 80000 Volts & Street Trash. .
Éjaculation sulfurique en vase-clos au coeur du système
limbique, il n'en faudra pas plus au Pinnochio A-Ko pour sombrer, en
un dément maelström cinétique, à même
la réalité de son insupportable condition :
Désarticulées crises spasmodiques, informes hurlements
maladifs, régurgitations sanguinolentes, compulsives effusions
chatoyantes de répulsifs fluides de synthèses, décrépitude
enchevêtrée de résidus orduriers, pièces
métalliques et fils de fer, pulsions d'agressivité ...
pour autant de décharges adrénergiques qui vont pousser
Himiko sur les sentiers de la perdition, car, tel un rat domestiqué
qui débusquerait un fragment de viande malencontreusement oublié
dans les tréfonds d'un crasse taudis, elle va retrouver le goût
du sang.
Le visage déformé par les obsessions effroyables d'une
folie résurgente, échappée dans une hurlante et
chaotique purge au coeur du métro Tokyoïde, elle va, sous
couvert d'un éclairage verdâtre particulièrement
idoine, littéralement transcender la performance biliaire de
« Gerorisuto », radicalement confirmer le fétichisme
très gustatif de S. Fukui.
A son retour au chevet suintant de l'humanoïde, la douce et très
maternelle bienfaitrice n'est plus. Sa nature sadique à nouveau
révélée, elle n'a plus pour dessein que de faire
subir tortures, sévices, humiliations et servitudes au Pinnochio
A-Ko.
Mais, aussi implorant et pitoyablement choqué par ce revirement
que dangereusement régénéré, le sex-toy
bipède se refuse à la Mort. Himiko, las et exaspérée
à l'usure, décide alors de le livrer, enchaîné
dans la pénombre à une bite en béton, à
la firme interdite qui, inquiétée d'imaginer le juteux
scandale éclater suite à la négligence de ses deux
imbuvables clientes, a envoyée des émissaires quadriller
la ville pour le récupérer à fin de reprogrammation..
Va alors s'ensuivre une vengeance aveugle, jeu de massacre vociférant
et baveux mené à feu nourrit, proche des furieuses courses
urbaines propres à S. Tsukamoto, l'épilepsie image par
image moindre, le chaos aléatoire d'une caméra embarquée
pour contre-balancer.
Le fait que cette pelloche ait vue le jour postérieurement à
« Tetsuo », qu'elle transpire à son instar
des thèmes cyber-punk récurrents que sont la contamination
physique et psychique de l'homme, qu'elle adopte un modus operandi presque
aussi instinctif et expérimental de les mettre en valeur, ne
peut éviter le parallèle, cet article n'y ayant pas plus
que les autres échappé. Est-ce pour autant suffisant à
la justification du postulat selon lequel S. Fukui aurait directement
et sans vergogne bouffé aux râteliers de S. Tsukamoto comme
j'ai pu le lire ça et là ? A mon sens NON !
Si « Tetsuo » fut le premier film à explicitement
donner ses lettres de noblesse au genre, il le fit selon un axe quasi-strictement
métallurgique, externe et environnemental, exacerbé par
l'usage froid du N&B
« Pinnochio 964 » impose une autre alternative,
exclusivement organique, propulsée par le choix de teintes colorées
parvenant à la prouesse de se faire toutes aussi froides.
Mutations corporelles sévères d'un côté,
abjectes vomissures intrinsèques de l'autre... dans les deux
cas l'infection est sauve.
Selon cette corrélation, il m'est souvent arrivé de lire
le constat amer d'effets spéciaux rendus parfois grotesques par
l'usage de la couleur. Mais ces opinions ont elles, en toute objectivité,
prises en compte le fait que, pour tout film à bas budget, l'usage
du N&B est souvent prétexte à masquer le plus maladroit
amateurisme ? [Il est d'ailleurs amusant de constater que par la suite,
comme par défi, « Tetsuo II : Bloodyhammer »
sera tourné en couleur tandis que S. Fukui passera au N&B
avec « Rubber's Lover, prélude de « Pinnochio
964 »] Loin de moi l'hypocrisie de nier certaines flagrantes
maladresses ou grossièretés, mais, ces invectives seraient
elles capables de se dissocier du conformisme ambiant et de tenir le
même discours concernant « Denchu Kozo No Boken »,
premier moyen métrage de S. Tsukamoto, face auquel les précités
déboires de notre androïde priapique n'ont certainement
pas à pâlir ?
Il a parfois été reproché à « Pinnochio
964 » son incapacité à susciter une tension
à la hauteur de ses ambitions :
D'abord dans les éclairages aléatoires, parcellaires et
vire-voletant, parfois très typés « lampe torche »,
régnant sur la majeure partie du récit... alors qu'il
semble évident que l'exercice de style va de paire avec l'état
de relative amnésie des protagonistes, jusqu'à ce que,
le poids des souvenir éclatant, lumière vive se fasse
définitivement afin de transcender la violence la plus primitive.
Ensuite dans sa construction décousue par nombre d'imprévisibles
flash passéistes, ses mouvements de caméras, son rythme
cassé à la faveur de diverses longueurs figuratives...
comme si le crescendo était une science exacte, alors qu'il semble
évident que l'objectif inavoué est de noyer le spectateur
au sein d'un cloaque où il ne puisse trouver la moindre rassurante
certitude à laquelle se raccrocher. Je n'appelle pas cela mollesse,
mais relief, ce qui assure un premier visionnage au moins aussi imprévisible
que la première écoute d'une galette de Sadistik Exekution.
La bande sonore se voulant être en parfaite osmose avec l'image,
l'on sent que S. Fukui est musicien, à fortiori en accord avec
ses racines noisy & expérimentales.
D'autres, enfin, y ont déplorés l'absence totale d'humour,
de légèreté kitsch. Bien heureusement serais-je
tenté de dire.
« Pinnochio 964 » n'est pas un film pop-corn,
mais bel et bien militant. Une heure quarante d'agression-transgression
pure mise au service d'une certaine contre-culture, à l'image
des nombreuses scènes chocs copieusement fondues tournées,
caméra au poing, à l'arrachée et sans les moindres
autorisations, dans la rue, le métro, un supermarché...
parmi une plèbe tout ce qu'il y a de plus hébétée.
Dans les entrailles d'un monde ravagé par la perte d'identité
corollaire du conformisme, de la consommation à outrance ; D'une
ère où plus rien n'a de valeur mais où, paradoxalement,
tout se monnaie, y compris la substance même de l'espèce
humaine pourtant sacrée et inviolable par définition...
seul reste le replis spirituel comme le suggère brillamment le
point final de cette fable apocalyptique, à la fois proche de
celui de l'éternel « Tetsuo » et bien plus
allégorique.
Si la perfection ne saurait exister, « Pinnochio 964 »
n'en demeure pas moins, ne serait-ce qu'au fond, un chef d'oeuvre.
De quoi gangrener le sommeil éternel de Merleau-Ponty...