Pinnochio 964
1991 (Shozin Fukui)

Après « Gerorisuto » [1988], diatribe expérimentale de la traditionnelle & conformiste bienséance sociétaire japonaise , d'une dizaine de minutes toutes en provocations, mettant en scène l'hystérie d'une jeune fille qui, comme oppressée par la présence de la caméra, fuit avec pertes et fracas dans les couloirs cliniques d'un métro pour, remontée à la surface d'une ruelle populaire, dégueuler tripes et boyaux en un plan séquence ne durant pas moins de cinq minutes, puis, finir par, littéralement hallucinée, violemment prendre à parti les badauds au hasard d'une plèbe agglutinée de stupeur ; « Caterpillar » deux ans plus tard, improbable mélange de performances lives, voluptueuses visions de Geishas ou errances urbaines d'enfant affublé d'un masque chirurgical ; Et, la confection de divers clips... C'est véritablement en 1991 que les choses pénètrent des sphères d'envergure pour Shozin Fukui, issu de la mouvance Noise Expérimental, avec la réalisation d'un premier long métrage : Pinnochio 964.
Originellement ligué sur le projet avec l'un de ses camarades, tête de proue vocale d'un groupe Punk japonais pour le moins obscur, S. Fukui fera finalement cavalier seul puisque son collaborateur disparaîtra prématurément à quelques mois du tournage ; Événement tragique que beaucoup s'accorderont à considérer comme intimement inhérent à l'impact saisissant de l'oeuvre.

Avatar cyberpunk en puissance, Pinnochio 964 est l'appellation d'origine non contrôlée, la référence catalogue d'un être qui, jadis humain, fut, sous le joug des déliriums scientifiques sadiques d'une firme occulte, intronisé esclave sexuel humanoïde pour richissimes chiennes insatiables, à grands renforts d'électrochocs, drogues, fluides chimiques et autres opérations crâniennes à la perceuse. Hélas, bien incapable d'offrir au sympathique duo de bisexuelles salopes flinguées du cortex s'en étant portées acquéresses une turgescence de tout les instants, son onaniste formatage confinant l'échec, le stérile, ces dernières vont l'abandonner aux rues d'un Tokyo noir, froid et démesuré.
Bordel... si tout mâle se respectant jetait à la rue toutes les bougresses psycho-frigides incapables de le satisfaire au chapitre de l'essorage de cerises, le secours populaire devrait doubler ses rations de soupe au goret. La femme moderne... Passons...
Errant médusé, livide, émacié... pathétique, il s'effondre, embrasé d'un rédempteur instinct infantile de succion, sur Himiko ; Jeune femme virginale d'apparence apaisante et ancienne infirmière, mais, tout juste affranchie, après lobotomie, d'un séjour psychiatrique pour crimes de sang, laquelle va le prendre sous son aile marginalisée.
Attraction étrange ; Fait générateur, comme écrit d'avance, d'une dégénérescence programmée.
Depuis les soubassement insalubres et mal éclairés d'un moribond bâtiment industriel démantelé, Himiko tente de lui ré-insuffler les automatisme fondamentaux de la vie, de provoquer la résurgence de sa substantifique personnalité refoulée jusqu'à l'oubli même de son nom. A mesure que parole, réflexes alimentaires et, stimulis d'une immersion sociétaire, au demeurant toujours très nihiliste, se font vecteurs d'éveil à la conscience fondamentale, que naissent souvenirs résiduels et interrogations sans réelles réponses, croît une angoisse plus ou moins exacerbées. Himiko, touchée par cette détresse quasi autiste, le Pinnochio A-Ko attaché à sa bienfaitrice, il finit par se produire l'inévitable effleurant un jour ou l'autre tout tandem d'inadaptés seuls, déshérités, écorchés de la gueule et de la vie, dont les chutes respectives se télescopent.
Suave et gauche valse des muqueuses tout en suggestion. La bande son se mue en silence, l'image se fige avant de progressivement disparaître dans l'obscurité, comme pour immortaliser l'innocence avant son crépuscule, lequel va se révéler digne d'un cross-over entre Tetsuo, Electric Dragon 80000 Volts & Street Trash. .

Éjaculation sulfurique en vase-clos au coeur du système limbique, il n'en faudra pas plus au Pinnochio A-Ko pour sombrer, en un dément maelström cinétique, à même la réalité de son insupportable condition :
Désarticulées crises spasmodiques, informes hurlements maladifs, régurgitations sanguinolentes, compulsives effusions chatoyantes de répulsifs fluides de synthèses, décrépitude enchevêtrée de résidus orduriers, pièces métalliques et fils de fer, pulsions d'agressivité ... pour autant de décharges adrénergiques qui vont pousser Himiko sur les sentiers de la perdition, car, tel un rat domestiqué qui débusquerait un fragment de viande malencontreusement oublié dans les tréfonds d'un crasse taudis, elle va retrouver le goût du sang.
Le visage déformé par les obsessions effroyables d'une folie résurgente, échappée dans une hurlante et chaotique purge au coeur du métro Tokyoïde, elle va, sous couvert d'un éclairage verdâtre particulièrement idoine, littéralement transcender la performance biliaire de « Gerorisuto », radicalement confirmer le fétichisme très gustatif de S. Fukui.
A son retour au chevet suintant de l'humanoïde, la douce et très maternelle bienfaitrice n'est plus. Sa nature sadique à nouveau révélée, elle n'a plus pour dessein que de faire subir tortures, sévices, humiliations et servitudes au Pinnochio A-Ko.
Mais, aussi implorant et pitoyablement choqué par ce revirement que dangereusement régénéré, le sex-toy bipède se refuse à la Mort. Himiko, las et exaspérée à l'usure, décide alors de le livrer, enchaîné dans la pénombre à une bite en béton, à la firme interdite qui, inquiétée d'imaginer le juteux scandale éclater suite à la négligence de ses deux imbuvables clientes, a envoyée des émissaires quadriller la ville pour le récupérer à fin de reprogrammation..
Va alors s'ensuivre une vengeance aveugle, jeu de massacre vociférant et baveux mené à feu nourrit, proche des furieuses courses urbaines propres à S. Tsukamoto, l'épilepsie image par image moindre, le chaos aléatoire d'une caméra embarquée pour contre-balancer.

Le fait que cette pelloche ait vue le jour postérieurement à « Tetsuo », qu'elle transpire à son instar des thèmes cyber-punk récurrents que sont la contamination physique et psychique de l'homme, qu'elle adopte un modus operandi presque aussi instinctif et expérimental de les mettre en valeur, ne peut éviter le parallèle, cet article n'y ayant pas plus que les autres échappé. Est-ce pour autant suffisant à la justification du postulat selon lequel S. Fukui aurait directement et sans vergogne bouffé aux râteliers de S. Tsukamoto comme j'ai pu le lire ça et là ? A mon sens NON !
Si « Tetsuo » fut le premier film à explicitement donner ses lettres de noblesse au genre, il le fit selon un axe quasi-strictement métallurgique, externe et environnemental, exacerbé par l'usage froid du N&B
« Pinnochio 964 » impose une autre alternative, exclusivement organique, propulsée par le choix de teintes colorées parvenant à la prouesse de se faire toutes aussi froides.
Mutations corporelles sévères d'un côté, abjectes vomissures intrinsèques de l'autre... dans les deux cas l'infection est sauve.

Selon cette corrélation, il m'est souvent arrivé de lire le constat amer d'effets spéciaux rendus parfois grotesques par l'usage de la couleur. Mais ces opinions ont elles, en toute objectivité, prises en compte le fait que, pour tout film à bas budget, l'usage du N&B est souvent prétexte à masquer le plus maladroit amateurisme ? [Il est d'ailleurs amusant de constater que par la suite, comme par défi, « Tetsuo II : Bloodyhammer » sera tourné en couleur tandis que S. Fukui passera au N&B avec « Rubber's Lover, prélude de « Pinnochio 964 »] Loin de moi l'hypocrisie de nier certaines flagrantes maladresses ou grossièretés, mais, ces invectives seraient elles capables de se dissocier du conformisme ambiant et de tenir le même discours concernant « Denchu Kozo No Boken », premier moyen métrage de S. Tsukamoto, face auquel les précités déboires de notre androïde priapique n'ont certainement pas à pâlir ?

Il a parfois été reproché à « Pinnochio 964 » son incapacité à susciter une tension à la hauteur de ses ambitions :
D'abord dans les éclairages aléatoires, parcellaires et vire-voletant, parfois très typés « lampe torche », régnant sur la majeure partie du récit... alors qu'il semble évident que l'exercice de style va de paire avec l'état de relative amnésie des protagonistes, jusqu'à ce que, le poids des souvenir éclatant, lumière vive se fasse définitivement afin de transcender la violence la plus primitive.
Ensuite dans sa construction décousue par nombre d'imprévisibles flash passéistes, ses mouvements de caméras, son rythme cassé à la faveur de diverses longueurs figuratives... comme si le crescendo était une science exacte, alors qu'il semble évident que l'objectif inavoué est de noyer le spectateur au sein d'un cloaque où il ne puisse trouver la moindre rassurante certitude à laquelle se raccrocher. Je n'appelle pas cela mollesse, mais relief, ce qui assure un premier visionnage au moins aussi imprévisible que la première écoute d'une galette de Sadistik Exekution. La bande sonore se voulant être en parfaite osmose avec l'image, l'on sent que S. Fukui est musicien, à fortiori en accord avec ses racines noisy & expérimentales.

D'autres, enfin, y ont déplorés l'absence totale d'humour, de légèreté kitsch. Bien heureusement serais-je tenté de dire.
« Pinnochio 964 » n'est pas un film pop-corn, mais bel et bien militant. Une heure quarante d'agression-transgression pure mise au service d'une certaine contre-culture, à l'image des nombreuses scènes chocs copieusement fondues tournées, caméra au poing, à l'arrachée et sans les moindres autorisations, dans la rue, le métro, un supermarché... parmi une plèbe tout ce qu'il y a de plus hébétée.
Dans les entrailles d'un monde ravagé par la perte d'identité corollaire du conformisme, de la consommation à outrance ; D'une ère où plus rien n'a de valeur mais où, paradoxalement, tout se monnaie, y compris la substance même de l'espèce humaine pourtant sacrée et inviolable par définition... seul reste le replis spirituel comme le suggère brillamment le point final de cette fable apocalyptique, à la fois proche de celui de l'éternel « Tetsuo » et bien plus allégorique.
Si la perfection ne saurait exister, « Pinnochio 964 » n'en demeure pas moins, ne serait-ce qu'au fond, un chef d'oeuvre.
De quoi gangrener le sommeil éternel de Merleau-Ponty...

Sperm. S.