Santafe de Bogota en Colombie. Cet endroit s'appelle "Le Magazine", un des lieux les plus dangereux au monde. Il y a beaucoup de chambres funéraires autour de l'institut médico-légal et une communauté importante de sans-abris. Chaque jour produit de nouveaux cadavres. Ils sont emportés vers l'institut médico-légal et déposés dans une chambre funéraire. Orozco est le plus vieil embaumeur de cet endroit : il y travaille depuis quarante ans. Il a survécu à "La Violencia", la période de troubles des années 1950. Il embaume de cinq à dix corps par jour, et en a embaumé 50 000 en tout. Son travail est comme une cérémonie, c'est une prière.
Voilà un bel ovni cinématographique, un documentaire shooté sur une période de deux ans par un jap reporter de guerre et spécialisé dans la photographie de cadavres. Cet innocent documentaire renvoie la quasi-totalité des films d’horreur à leurs chères études car nous présentant des cadavres frais méthodiquement vidés pendant une heure et demie… Mondo ? Pas du tout, plutôt une espèce de chronique sociale décousue, soutenue par un tango lancinant et si hors-sujet qu’il en devient presque malsain à force…
Le ton est donné dès le début, et est un bon test pour les pseudos amateurs de gore s’évanouissant à la vue d’une photo de vrai cadavre : ici on est dans l’abattage industriel plus que dans l’artisanat (ce qui fait mentir le résumé du film un peu plus haut, qui est à mon avis complètement à coté de la plaque). On fourre un cadavre de gamin à la va-vite pour un dollar et on fait le con avec la mini-momie en posant pour la photo, le tout devant la mère.
Bienvenue en Colombie…
On passera donc une heure et demie en compagnie d’Orozco le vieil embaumeur, en faisant un léger détour chez son concurrent et néanmoins ami Biruta, juste histoire de comparer leurs méthodes (ceux qui bossent dans le mortuaire à l’Occidentale vont ouvrir bien grand leurs yeux) et de reconsidérer celles d’Orozco sous un jour nouveau…
A coté de cela, le réal se laisse aller à quelques chemins de traverse assez inutiles comme des effets de ralenti sur les péquins alentours et un ou deux travellings nous emmenant chez les junkies du coin (c'est-à-dire partout)…
Oui ça pourrait être un épisode refusé de Strip-Tease, aucun commentaire ni considération ne sera apportée, on aura juste un bref topo sur d’anciens massacres perpétrés dans le coin dans les années 50, contraste amusant d’ailleurs avec tous ces morts qui débarquent à la chaîne chez Orozco, alors que tout a l’air faussement calme dans le coin…
On aura aussi quelques plans de cadavres découverts par la police, constituant une sorte de récréation pour les gens et surtout les gamins alentours, déjà bien blasés à ce niveau… Encore une fois, rien de Mondo là-dedans, mais la banalité qui se dégage de tout cela est fascinante en elle-même, comme ce plan très intéressant où Orozco et son assistant manipulent un cadavre, et que le bras de ce dernier retombe mollement, dans un effet limite comique, mais qui en même temps provoque un certain effet indescriptible par les mots.
Attention, rien de poétique ici, pas d’esthétique du morbide ou je ne sais quoi, on est pas chez Buttgereit : juste un vieux type qui manipule, ouvre et referme des cadavres toute la journée dans des conditions d’hygiène plus que douteuses… Un instantané de « vie » quoi…
L’épilogue, se déroulant quatre ans plus tard quand le réalisateur revient sur des lieux encore plus dévastés, contient un plan intéressant qui en dit long sur l’amélioration des conditions de vie en son absence, et se termine sur une « suprême » ironie qui en rajoute dans le coté sordide du banal, incarné par ce vieux type sur qui des Occidentaux pétant dans la soie auraient consacré un bouquin, et dont l’existence se résumera finalement à ce film et une affiche en lambeaux. Une vie au final uniquement intéressante aux yeux de personnes n’ayant pas été entourées toute leur vie par la mort.
Arsongod