
EN ATTENDANT LE RETOUR DU
SOLEIL
Ce long retour en arrière à travers les siècles avait conduit à la fondation de la Société Thulé. L’automne devait venir tout d'un coup. De brusques tempêtes avaient succédé à la sécheresse d'une saison brûlante. Le pays se gorgeait d'eau. Les premières feuilles mortes reposaient sur un lit funèbre d'un vert intense, avant d'être dispersées par ces brusques rafales de vent d'ouest qui gémissaient dans les branches des pommiers. De gros nuages gris couraient dans le ciel, en une cavalcade haletante qui assombrissait tout l'horizon. Avec la Mesnie Hellequin, on retrouve le nom même d'Odin, avec son cortège de corbeaux et de loups. On entend les sabots du cheval à huit jambes dont le galop battait sans cesse aux tempes comme les pulsations d'une fièvre fantastique. Légende que cette vision surgie de l'Edda. La mythologie venue du Nord n'est, certes, pas plus incroyable que celle importée de l'Orient. Qui se moque des Walkyries croit aux anges gardiens et qui sourit au Crépuscule des dieux espère dans la résurrection de la chair! Tragique méprise qui range les fables étrangères sous la bannière de la Tradition. En découvrant Thulé, on avais au moins retrouvé le sens même de notre origine spirituelle. Ce voyage pouvait prendre le nom de retour. Thulé devenait le symbole même de notre foi ancestrale. Nous retrouvions, sur cette île sacrée, nos raisons de croire, c’est à dire de lutter. Désormais, le mythe devenait certitude plus encore que symbole. Thulé n'était pas une image, mais une réalité, aussi vraie que la pluie, le vent ou le soleil. Pour « réaliser » le mythe ancestral Au terme de cette lente découverte de nos origines, de nos malheurs et de nos espérances, en remontant les âges, l'Histoire redevenait religion, puisque l'épopée rejoignait le divin. Le souvenir des héros ramenait au culte des dieux. Le passé ainsi découvert éclairait l'avenir. Thulé n’était pas une fable, mais l'image même de la cité harmonieuse. J'avais découvert la parenté des rameaux aujourd'hui dispersés d'un même peuple et je savais que le salut ne pouvait surgir que de leur unité revécue. Thulé dominait nos mesquines guerres civiles, nos pauvres querelles de voisins jaloux, où s'entre-déchirent les hommes d'un même sang. Le ciel s'assombrit encore. Voici les mois noirs et le temps des loups. Dans le jour qui meurt s'affirme la certitude inéluctable du Ragnarôk. Pire encore que le crépuscule des dieux s'annonce le déclin des valeurs qui ont fait notre force et notre orgueil. Dans un monde où tout se trouve remis en question, il semble ne plus subsister qu'une certitude: celle de la décadence. Mais dans ce désespoir et ce chaos, le mythe du soleil retrouvé n'en apparaît que plus nécessaire. Que serait la lumière sans la nuit ? Les ennemis de Thulé ont remplacé notre foi ancestrale par un rite étranger. Aujourd'hui, leur triomphe semble absolu. Les laics et les clercs parlent le même langage et célèbrent le même culte; celui de la foule contre l'individu, celui de l'idéologie contre l'instinct, celui de l'égalité contre la lutte. On discute même la vie et l'on préfère le suicide au combat. S'affirmer Soi-même, vouloir conserver son héritage et préserver sa culture est devenu le péché absolu. Ceux qui ne veulent pas du monde indifférencié sont marqués du sceau infamant des hérétiques. Il faut accepter de n'être pas «comme les autres » si cela nous permet enfin d'être nous-mêmes. Vouloir vivre n'a pas besoin de justification mais de volonté. Il faut alors retrouver le mythe qui corresponde à notre Histoire, à notre tempérament, à notre équilibre. Nous n'avons que faire du péché originel, de la rédemption et de l'humilité. Le monde n'est pas impur, la vie ne commence pas après la mort, l'homme n'est pas indigne. Contre ceux qui nous promettent le salut dans le ciel, affirmons la joie sur la terre. Contre l'ombre de la croix, célébrons la lumière du soleil. Contre les ténèbres, allumons les bûchers du solstice. Désormais, il nous faut revenir au mythe vital par excellence, au mythe du soleil, au mythe de Thulé. Ce qui va renaître n'est pas un souvenir historique mais la foi de l'éternelle Hyperborée. Nous retrouverons, dans la certitude et la fidélité, les gestes de nos ancêtres. Nous annoncerons à tous la bonne nouvelle du retour du soleil. Nous allumerons les flammes à nos foyers et dresserons les bûchers sur les collines. Quand le destin de nos peuples se caricature dans la société mercantile et dans la foi égalitaire, nous refuserons la religion de la pleurnicherie et du reniement, pour retrouver la conscience de notre aventure et de notre unité. Dieu, la Nature, la Terre et le Sang Nous avons perdu notre âme parce que nous avons perdu le sens des valeurs communes qui formaient l'antique « sagesse » de nos peuples. Il nous faut faire revivre l'âme des Hyperboréens et « redéfinir » Dieu. Car le sacré ne se trouve pas hors de nous, mais en nous. Car Dieu n'est pas du Ciel, mais de la Terre. Car il ne nous attend pas après la mort, mais nous offre la création de la vie. Dieu dest pas surnaturel et il n'est pas transcendant. Il est, au contraire, la Nature et la Vie. Dieu reste présent dans les mystères de sa création. Il est dans le soleil et dans les étoiles, dans le jour et dans la nuit, dans les arbres et dans les flots. Dieu naît avec les fleurs et meurt avec les feuilles. Dieu respire avec le vent et nous parle dans le silence de la nuit. Il est l'aurore et le crépuscule. Et la brume. Et l'orage. Dieu s'incarne dans la Nature. La Nature s'épanouit sur la Terre. La Terre se perpétue dans le Sang. Nous savons, depuis Héraclite, que la vie est un combat et que la paix n'est que la mort. Notre religion se veut d'abord culte des héros, des guerriers et des athlètes. Nous célébrons, depuis les Grecs, les hommes différents et inégaux. Notre monde est celui du combat et du choix, non celui de l'égalité. L’univers n’est pas une fin, mais un ordre. La Nature diversifie, sépare, hiérarchise. L’individu, libre et volontaire devient le centre du monde. Sa plus grande vertu reste l'orgueil - péché suprême pour la religion étrangère. Dans notre conception tragique de la vie, la lutte devient la loi suprême. Est un homme véritable celui qui s'attaque à des entreprises démesurées. Une même ligne de crêtes unit Prométhée à Siegfried. L’esprit des Hyperboréens survivait, inchangé, à travers les siècles, triomphant de tous les accidents historiques. Tant que nos peuples restaient semblables, la renaissance de notre religion restait possible. Il fallait, à toute force, retrouver l'antique sagesse, l'antique équilibre, l'antique courage. Il fallait que l'homme aujourd'hui reconnaisse la Nature éternelle et y découvre à nouveau les lois de la vie. L’homme n’est pas une créature du ciel égarée sur la terre. Il est une créature de la terre. Il appartient au monde de la raison et il répond au défi du destin. Il existe parce qu’il se bat. Demain, doit renaître une religion qui retrouve la voie sacrée des Hyperboréens. Elle mobilisera la nostalgie et la volonté. Elle seule nous donnera la foi d'affronter les temps terribles qui se préparent, derrière les illusions du progrès et les mirages du confort. Après tant d'épreuves et de défaites nous étions encore vivants. Après le grand massacre des Saxons à Verden, quelques rescapés devaient ainsi se réunir au creux des forêts. Thulé se crispait encore sur ses armes et ses dieux. Les vagues roulaient avec un bruit qui s'amplifiait et couvrait peu à peu les gémissements du vent. Toute la mer vivait à l'image de notre monde. D'âge en âge. De vague en vague. Tout recommençait. Des oiseaux volaient au ras de l'eau suivant leur route, cherchant leur vie, poussant leur cri. Il n'y avait plus qu'un halo clair dans le ciel. Les vagues montaient vers les nuages. Très haut, avant de déferler et de mordre le sable avec de grands Jaillissements d'écume. Le sens même de notre combat: le soleil retrouvé des Hyperboréens restait le soleil invaincu. NILFHEIM |