
FONDATION DE L’ORDRE DES
GERMAINS
Érudits solitaires et prophètes illuminés devaient fatalement se rencontrer. Plus d'un pensait, dans les premières années du XXè Siècle, à créer une sorte d'oecuménisme germanique des sectes paganisantes. Mais les rancunes de personnes et les rivalités de chapelles rendaient bien difficile cette longue marche vers l'unité. L’Allemagne wilhelmienne pesait sur les structures de la société de tout le poids de son conformisme. Grands aristocrates et petitsbourgeois se méfiaient de tous ces appels aux vieux dieux du Nord, qui leur semblaient singulièrement inactuels, dans un empire dominé par les aciéries, les firmes commerciales et les casernes. Les gens « sérieux» pensaient: politique d'abord, économie d'abord, armement d'abord. Les Églises installées et la mégalomanie du Kaiser s'accordaient pour ne pas bouleverser le statu quo spirituel d'une Allemagne en pleine expansion. Préparer la guerre semblait plus sérieux. Seule l'association pangermaniste, Alldeutscher Verband, pouvait servir de charnière. Créée vers 1890 par le jeune ingénieur Alfred Hugenberg, elle devait connaître un développement notable sous la direction de l'avocat Heinrich Class, qui devait plus tard accorder sa « bénédiction » imprudente à Adolf Hitler, dès 1920, alors que l'ancien caporal n'était encore qu'un inconnu. Mais l'association se tenait sur un terrain plus politique que religieux, se méfiant des illuminés qui commençaient à vouloir remplacer la dévotion à Jésus par le culte de Wotan et faire des Eddas la véritable Bible des Nordiques. Pourtant, l'Alldeutscher Verband verra certains de ses membres les plus notoires participer aux rencontres qui devaient finalement aboutir à la création du Germanenorden, l'Ordre germanique ou Ordre des Germains. Le cerveau de l'opération apparaît vite. C'est Hermann Pohl, un contrôleur des poids et mesures en retraite, originaire de Magdeburg. Obsédé des sociétés secrètes, il rêve d'une franc-maçonnerie «inversée», c'est-à-dire, selon lui, revenant à ses pures origines « gothiques ». On sait peu de chose de ce précurseur, si ce n'est son goût du mystère, et la facilité avec laquelle il se brouillait avec tous ses disciples. Grand adversaire de tout engagement dans le siècle, il ne rêve que de créer une secte. Pour gagner la bonne société wilhelmienne, il a besoin d'un paravent de quelque notoriété et il le trouvera dans Théodor Fritsch et ,son Hammerbund. Les deux hommes recrutent en Allemagne et aussi en Autriche, oui Guido von List et son disciple Jorg Lanz von Liebenfels ont préparé la vole du retour vers Thulé. Le « Germanenorden » réunit son premier congrès à Thalé La création du Germanenorden se situe vers 1912. Le but semblait évident, à défaut d'être toujours clair: fédérer toutes les sociétés de pensée se réclamant de l'héritage nordique et du mythe de Thulé. Et ce nom même de Thulé obsède ces chercheurs à un point tel que le premier congrès de l'Ordre va se tenir dans une localité dont le nom évoque curieusement celui de l'île sainte du vieux Nord païen: Thalé, dans le Harz. Les organisations fidèles à l'esprit völkisch sont convoquées pour une grande réunion qui doit avoir lieu en 1914, le dimanche de la Pentecôte. Curieusement, les organisateurs de cette insolite assemblée ont choisi comme date de leur rencontre celle de la fête chrétienne de l'illumination: l'esprit s'incarne dans le feu et descend en chacun des disciples. L’origine païenne solaire, d'un tel symbole paraît évidente. Chaque groupuscule völkisch n'a envoyé de délégués à Thalé que dans le but, bien vite évident, de recruter de nouveaux membres parmi les associations représentées à ce singulier rassemblement. Dès le début, il règne une atmosphère de débauche, dans le vrai sens dit terme, car la plupart de ces gens sont des petits-bourgeois bien tranquilles qui ne sont, certes, pas réunis pour mener joyeuse vie... Dans la fumée des pipes et le choc des verres de bière, chaque dirigeant compte ses troupes et aspire en secret à devenir le Führer, le Guide qui va rassembler le troupeau encore épars des fidèles. Ces gens des sectes sont, tout naturellement, sectaires et chacun considère un peu les fidèles d'une autre obédience comme des sortes d'hérétiques. Malgré la présence du vieux Théodor Fritsch, ce concile manque d'un pape et tous ces apprentis cardinaux païens sont prêts à se déchirer. On peut faire confiance aux disciples de Guido von List et de Jôrg Lanz von Liebenfels pour présenter les projets les plus fous. Il faudrait un livre entier pour dénombrer tous les prophètes et toutes les sectes qui fleurissaient alors dans cette Allemagne de l'immédiat avant-guerre. Le congrès de Thalé apparaît vite comme une stérile cacophonie, où chaque fidèle entreprend d'excommunier ses voisins, au nom d'une tradition qui reste encore à définir ou à retrouver. Les plus sérieux des congressistes de'fhalé - car il y avait, au milieu des illuminés, des gens sérieux - comprennent vite la nécessité d'un « appareil clandestin » pour organiser et contrôler ce qui apparaît, par essence, comme une manifestation collective d'individualisme. Pas tellement infidèle en cela au véritable esprit de Thulé. Aussi, va naître, au sein même du Germanenorden, qui est déjà créé depuis un an ou deux, le Geheimbund, une association clandestine, dont le but sera de retrouver la véritable tradition nordique et d'imposer un but commun à tous ces groupuscules qui se déchirent. Le véritable but : la construction du « Halgadom » En apparence, le congrès de Thalé peut apparaître comme un échec. En réalité, c'est à cette Pentecôte de 1914 que tout commence vraiment. Cette manifestation était passée à peu près inaperçue en Allemagne et encore plus en Europe. Qui pourrait se soucier de ces professeurs, de ces visionnaires, de ces folkloristes réunis pour discuter de la si lointaine et irréelle Hyperborée, alors que le monde entier commence à écouter ce martèlement de bottes qui précède la Première Guerre mondiale. Comme les propos de tous ces paisibles petits-bourgeois allemands pouvaient apparaître dérisoires et inactuels. Les hommes dont on parlera demain ne sont pas ceux qui apparaissent aujourd'hui sur la scène publique. D'où la nécessité de ne jamais s'essouffler à courir après une actualité fugitive. La véritable prise du pouvoir n'est pas un « coup » à la sud-américaine mais un long cheminement. Un homme avait bien compris cela. Et c'est justement Sebottendorff. Il y a une phrase de lui qui semble particulièrement significative. C'est un jugement qui se trouve dans Bevor Hitler kam et qui va bien plus loin qu'il ne paraît. « L’Allemand ne voit jamais le but. Il ne voit que le chemin. Germanenorden et surtout le Geheimbund doivent définir ce but. Ce sera la construction du Halgadom ». Le Baron dévoile ainsi l'essentiel de sa pensée. Halgadom, cela veut dire mot à mot: la cathédrale sacrée. Le nom évoque un peu celui de l'île sacrée de Héligoland, tout comme Thalé rappelle Thulé. Ce temple du Halgadom est à la fois spirituel et matériel. Il appartient à la terre et au ciel, au passé et à l'avenir. C'est le correspondant hyperboréen de l'Arche d'alliance du peuple israélite. C'est le royaume terrestre où va renaître l'esprit de Thulé. Le Halgadom, dans l'esprit de Sebottendorff, dépasse de beaucoup ce IIè Reich qu'incarne, depuis 1871, l'Allemagne wilhelmienne. C'est l'Empire de tous les Germains. Ceux qui vivent entre le Rhin et la Vistule, entre la Baltique et les Alpes, ne forment que le coeur d'un immense territoire où se trouvent d'autres héritiers de l'antique Thulé. À cet Halgadom appartiennent non seulement les Allemands, mais aussi bien d'autres Européens: les Scandinaves fidèles à leurs origines nordiques, les Néerlandais, bien plus germains encore que les Allemands, les Britanniques partagés entre Celtes et Saxons, les Français héritiers des Francs et régénérés par les Normands ou les Burgondes, les Italiens qui charrient dans leurs veines le sang des Lombards, les Espagnols qui portent encore tant d'empreintes des Wisigoths. Et aussi les Russes, dont la patrie fut fondée par les Varègues suédois, ces Vikings des fleuves et des steppes. La règle d'un ordre initiatique fidèle au Nord Il n'y avait aucun hiatus de peuplement entre l'époque des dernières invasions et ce début du XXe siècle. Les dieux pouvaient renaître avec les peuples, quand ils reprenaient enfin conscience d'eux-mêmes. La lecture de Rudolf von Sebottendorff davait bien éclairé là-dessus: «le Halgadom West pas une notion géographique, c'est une idée religieuse qui doit un jour trouver sa forme politique. Le Halgaldom, avant de devenir un état, doit d'abord être pensé et vécu comme une Weltanschauung, une conception du monde. » Les fidèles du Germanenorden réunis àThalé, décident, selon la loi immuable de tout Ordre, de se donner une règle. Il faut expérimenter ce que l'on veut imposer. Aussi, cette philosophie réapparaissait bien davantage comme un sentiment que comme une théorie. C'était plus encore une façon de vivre qu'une manière de penser. J'avais hâte de connaître cette Règle, qui concernait, d'ailleurs, plus spécialement ceux qui avaient accepté de se réunir au sein du secret Geheimbund. Plus que comme des croyants, au sens chrétien du terme, ils allaient m'apparaître comme des créants, des fondateurs. les trois lois essentielles duGermanenorden sont :
Ce que sera cet empire ne fut, certes, pas précisé lors du premier congrès de ceux qui se réclamaient en 1914 de l'esprit völkisch. Pour certains, il ne s'agissait que d'une extension du nationalisme allemand, sous la forme d'un impérialisme à la mode romaine ou bonapartiste. Ces pangermanistes choisissaient, sans le savoir, le camp même des ennemis de Thulé. Ils faisaient de l'État un absolu. Ils divinisaient finalement non pas la race mais la nation. Pour d'autres, foncièrement attachés à l'esprit libertaire des vieux Germains, il ne pouvait s'agir que d'une fédération, sur le modèle helvétique, par exemple. Chaque peuple germanique devant conserver son autonomie et apporter à l'ensemble la richesse originale de sa personnalité. Dès le congrès de Thalé, sans que cela apparaisse bien clairement au milieu de la confusion des joutes oratoires et le lyrisme des positions de principe, on retrouvais les deux courants qui allaient, désormais, pendant plus d'un quart de siècle, se conjuguer ou s'opposer, et dont l'antagonisme devait constituer la véritable histoire secrète du IIIe Reich. Une conception du monde enracinée dans les terroirs germaniques Comme il est plus facile de s'unir pour détruire que pour construire, les congressistes, avant de quitter Thalé, vont se mettre seulement d'accord pour dénoncer les ennemis communs de tous les groupuscules et de toutes les sectes représentés à ce premier rassemblement qui sera aussi le dernier, puisque la guerre éclatera dans quelques semaines. L’esprit völkisch se veut avant tout enracinement. Les hommes de Thalé ne peuvent que déclarer la guerre à toutes les internationales qui rêvent d'universalisme égalitaire. Dans les Mémoires de Sebottendorff, on peut lire une déclaration qui éclairait singulièrement l'esprit animant alors les fidèles du Germanenorden : « Nous ne connaissons pas de fraternité internationale mais la seule fraternité du sang. Nous ne connaissons pas de liberté abstraite, mais la seule liberté pour chaque peuple d'être lui-même. Nous ne connaissons pas d'égalité universelle, mais un combat incessant. Chaque homme, chaque peuple, chaque race ne vit qu'en affrontant le danger. La vie reste un combat et l'égalité ne se trouve que dans la mort ». Avant de se séparer, les congressistes de Thalé vont prendre quand même quelques décisions pratiques. Le siège dit Germanenorden est établi à Berlin. Mais des « loges » de l'Ordre sont créées dans tout l'Empire allemand. Quelques villes importantes, et même parfois certaines bourgades, vont ainsi voir se constituer une association plus ou moins occulte de cette nouvelle franc-maçonnerie, tout entière dominée par le mythe de Thulé. Bien vite, on comptera plus de cent loges, regroupant des milliers de fidèles. Hermann Pohl décide de regrouper ces loges en « provinces ». Elles recevront plus tard des désignations symboliques, qui ont parfois fait croire à l'existence de plusieurs associations concurrentes. En réalité, il ne s'agit que des branches d'un même arbre. Dans le centre de l'Allemagne, ce sont les Goden, par allusion aux prêtres païens. Dans le nord, les Geusen, ou Gueux, en souvenir des révoltés qui prenaient naguère la mer pour défier tout pouvoir étranger et qu'on appelait, en Flandre comme en Frise, les Gueux de la mer. Dans l'ouest, ce sont les Walsungen, les Sages, et dans l'est, les Scaldes, du nom des poètes de l'ancienne Scandinavie païenne. En Bavière, la province du Germanenorden n'a pas encore de nom... La guerre provoque une crise de recrutement et de propagande, qui menace l'existence même du Germanenorden. L’Ordre se trouve, par surcroît, affaibli par l'éternelle maladie des sectes: la scission. En 1916, Hermann Pohl se sépare de ses compagnons de lutte pour créer un ordre rival, auquel il donne le nom de Walvater. Il constitue, à l'image du Geheimbund, un noyau initiatique secret, qui prend le nom de Graal. L’année suivante, Rudolf von Sebottendorff adhère au Germanenorden et donne à la province de Bavière une place prépondérante. Dès le 1er Janvier 1918, cette « loge» germanique prendra le nom de Thule Gesellschaft. Avec le nom même de Thulé, devait renaître l'esprit de l'éternelle Hyperborée. Ce qui naissait alors à Munich n'était pas une association politique, mais un mouvement religieux. L’Histoire allait le broyer et la haine le défigurer. Mais un tel sursaut de retour vers la foi primitive n'appartenait ni à un pays ni à une époque. |