LE MYTHE DE THULE

III - LE SOLEIL DE FEU

DES NORMANDS REVIENNENT AUX SOURCES

Il semble normal que leurs héritiers jouent un rôle capital dans la redécouverte du monde des Hyperboréens. Le tempérament normand restait inchangé dans ses profondeurs,quelles que soient les annexions et les idées à la mode. Fernand Lechanteur le plus grand érudit normand de ce siècle et le plus «coeuru» de tous les maîtres, nommait cela le pessimisme héroïque. Et il se plaisait à en suivre les traces, depuis la Chanson de Roland jusqu'à nos plus modernes écrivains, qu'ils s'expriment en français ou en dialecte. Les Normands ont toujours été, en matière littéraire, des précurseurs et des solitaires.

Découverte d'un singulier écrivain, normand et prussien

L’écrivain Drieu La Rochelle ne cessait au fond, sans jamais en prononcer le nom, de parler du secret de Thulé. Cet Hyperboréen rêveur, égaré en notre siècle, appartenait aussi, par tous ses ancêtres paternels, au Cotentin. Bien sûr il ne pouvait être le seul. Arthur de Gobineau, Edelestand du Méril, les Burnouf, Anquetil-Duperron et le marquis de Boulainvilliers.

Ce sont les auteurs allemands qui allait apporter la preuve décisive. L'absence d'écriture runique en Normandie montrait que nous avions perdu la main. Mais pas le cœur

Le plus entreprenant des romantiques berlinois fut sans doute le baron de La Motte-Fouqué, issu d'une ancienne famille de Normandie, qui, ayant adhéré au protestantisme, avait quitté la France après la révocation de l'Édit de Nantes et s'était réfugié en Prusse, où le grand-père du poète fut un des meilleurs généraux de FrédéricII.

Il se battra contre la République en 1794 et contre Napoléon en 1813. Qu'il ait servi dans les rangs prussiens ne me le fera pas chasser des lettres normandes. On a dit de lui qu'il a été , « le chevalier d'aventure du romantisme» et ce fut, en effet, un bien singulier personnage que ce baron Friedrich de La Motte-Fouqué « mystique en religion, symboliste en poésie et rétrograde en politique». Entre 1806 et 1810, il a entrepris une grande oeuvre épique et tragique Der Heldder Nordens (Le Héros du Nord), dont l'inspiration est entièrement puisée dans l'Edda islandaise, le livre sacré de Thulé. Il a,d'ailleurs, appris les langues scandinaves et lu les sagas. Comme il a lu le Nibelungenlied; ce sujet l'enthousiasme tellement qu'il se propose d'en faire la matière d'une tragédie, qui tienne à la fois d'Eschyle et de Shakespeare. La fatalité romantique rejoint ainsi parfaitement le destin antique. Corneille n'avait pas non plus manqué de mettre en scène le dialogue du héros et de son destin, prouvant ainsi la parfaite continuité du tempérament nordique en plein siècle de Louis XIV. Quant à La Motte-Fouqué, il composera encore un roman, Der Zauberring (LAnneau enchanté), dont Richard Wagner reprendra le motif dans son Anneau des Nibelungen.

Un défenseur du sang germanique contre l'absolutisme royal

Le baron normanno-prussien La Motte-Fouqué ne faisait que reprendre une très ancienne tradition de son pays. Henri de Boulainvilliers, né le 21 octobre 1658, à Saint-Saire, près de Neufchâtel-en-Bray, apparaît déjà, un siècle auparavant, comme une étrange figure d'original. Il entre à vingt et un ans dans la première compagnie des mousquetaires, où il servira jusqu'en 1688. Il doit renoncer à l'armée pour des raisons familiales et, ait lieu de se retirer sur ses terres brayonnes, préfère voyager, surtout en Allemagne et en Angleterre. Il meurt le 22 janvier 1722, après avoir acquis une très étrange réputation d'astrologue. Saint-Simon dira de ce pauvre gentilhomme normand: «Il était curieux au dernier point, et avait l'esprit tellement libre que rien n’était capable de retenir sa curiosité». 

Boulainvilliers ne réussit pas à se faire imprimer de son vivant, faute d'obtenir les privilèges nécessaires. Pourtant, il avait des lumières sur tout et se voulait devin, généalogiste, philosophe et surtout historien. Dans son Idée d'un système général de la nature, dans son Histoire universelle, dans son Apogée du Soleil, dans sa Lettre sur les anciens parlements de France, dans son Etat de la France, dans ses Esçais sur la noblesse françaises il défend l'aristocratie contre l'absolutisme royal et contre la montée des classes populaires. Ce qui est intéressant, chez cet érudit des débuts du XVIlle siècle, c'est la constante explication par les origines germaniques, c'est­-à-dire hyperboréennes. Ce Normand se réclame sans cesse de l'antique esprit nordique de liberté, contre l'autorité et contre l'égalité. Pour lui, toute noblesse, en France, vient du Nord, et singulièrement des Francs, des Saxons, des Burgondes et des Vikings. Le roi qui règne à Versailles peut être le premier. Mais pas davantage. Chacun des seigneurs doit rester maître de ses terres comme il est maître de lui-même.

Le Normand Boulainvilliers fait ainsi la liaison entre des idées très anciennes, qui remontent à la protohistoire, et des aspirations très modernes. Ce « féodal attardé» récuse la monarchie belliqueuse et le nationalisme naissant. Il restitue « le poids du sang ». Il défend la noblesse d'origine nordique avec passion. Contre le roi d'abord, mais aussi contre les roturiers, contre les bourgeois, contre les ecclésiastiques. Ses connaissances en astrologie lui valent beaucoup d'ennemis et on lui reproche de prédire l'avenir par la lecture des astres, introduisant ainsi dans la vie quotidienne une notion très nordique de fatalité.

Ce mythe des origines hyperboréennes, selon un critique « prend le sens d'une visée vers l'intégrité disparue, et comme d'une intention restitutive ». Boulainvilliers a fort bien vu que rien ni personne ne peut transgresser les lois de l'origine: « Toute la faveur du monarque, écrit-il, ne peut communiquer que des titres et des privilèges, mais elle ne saurait faire couler un autre sang dans les veines que celui qui est naturelle ». Il ne cesse de se féliciter de ce que les nobles aient été, à l'origine « un peuple du Nord... compté au nombre des Barbares ». À cette conquête germanique, il donne un caractère violent, décisif, et surtout, il en prolonge les effets pendant toute l'histoire de la France. Pour la première fois, sans doute, un historien va expliquer le déroulement des événements par le choc des races - qui se double curieusement, chez Boulainvilliers, par une véritable lutte des classes. On trouvais en lui un de ces analystes de la décadence, à mille ans de distance, nous vivons toujours dans la certitude du Ragnarôk, le crépuscule des dieux. Pourtant, l'auteur des Essais sur la noblesse française refuse de considérer la situation comme désespérée. Il croit que la noblesse peut encore survivre, et même retrouver son Incienne grandeur. Il juge très durement les siècles qui ont vu se perdre les vertus austères. Il reproche aux Grecs d'avoir regardé comme le fondement de la liberté le principe de l'égalité générale. Il en veut aux Romains d'avoir inconsidérément accordé le droit de cité à tous les habitants de l'Empire.

Très en avance sur son temps, ce gentilhomme normand juge avec lucidité le rôle de l'Église. Il décèle derrière le christianisme le mythe égalitaire et avoue alors préférer la religion musulmane. Son dernier livre sera une Vie de Mahomet, dans laquelle il rend grâce à l'islam de maintenir, au besoin par la force, l'ordre établi. Je retrouvais avec surprise des jugements étrangement semblables à ceux que devait porter Rudolf von Sebottendorff sur la franc-maçonnerie turque. À la fin de sa vie, Henri de Boulainvilliers sera véritablement hanté par le problème de la décadence et écrira: « L’augure d'une décadence encore plus grande à l'avenir n’est rendu que trop certain pour l'honneur du sang français ». De tels accents annonçaient l'apparition fulgurante d'Arthur de Gobineau ­qui se voulait lui aussi normand avec une passion qui touchait au fanatisme.

L’héritage indo-européen chez les Persans et les Indous

Ce qui a tant marqué le siècle du Romantisme, c’est le grand retour aux origines hyperboréenne.

Abraham-Hyacinthe Anquetil-Duperron est né à Paris, le 7 décembre 1731,son nom de famille révèle une indiscutable origine normande. Les Anquetil ne se trouvent que sur la terre colonisée autrefois par les Vikings et leur patronyme signifie superbement: Aseketill, c'est-à-dire « le chaudron du dieu ». Destiné par son père, épicier, à l'état ecclésiastique, le jeune Anquetil fera de solides études. Passionné par les langues, il apprend l'hébreu, l'arabe et le persan. Il renonce vite à la soutane et songe à devenir diplomate. En attendant, il étudie, fébrilement, à la Bibliothèque du roi. Anquetil découvre alors la religion iranienne de ce Zoroastre, que Frédéric Nietzsche devait transfigurer sous le nom de Zarathoustra. Le jeune Normand décide de placer sa vie sous le signe d'Atar, le génie du feu. Découvrant quelques pages du livre sacré des Persans, l’Avesta, vers le milieu du XVIIe siècle il décide de se rendre aux Indes pour en savoir plus long sur la religion «orientale », sans savoir qu'elle venait du Septentrion et que son origine «indo-européenne », l'apparentait à tout le légendaire scandinave des Ases et des Vanes. Le jeune érudit désire alors apprendre le sanscrit. Car il veut lire les Vedas, les livres sacrés, dont personne n'a encore donné de traduction.

Anquetil-Duperron choisit la voie la plus rude: il s'engage comme simple soldat au service de la Compagnie des Indes. À son arrivée au port de Lorient, le directeur de la Compagnie, Godeheu d'Igoville, Normand comme lui, annule son engagement et lui accorde une pension. C'est en homme libre que le jeune homme débarque à Pondichéry. Il ne tarde pas à tomber malade, alors qu'il se trouve à Chandernagor et que la guerre a repris entre Français et Anglais. Après un incroyable voyage de quatre cents lieues, à travers un pays hostile, il parvient à s'embarquer et à rejoindre Mahé par mer. Le le' mai 1758, le voyageur arrive enfin à Surâte, où les prêtres parsis acceptent de lui apprendre leur langue sacrée et de lui expliquer les mystères de leur religion. Pendant le printemps 1759, le jeune érudit parvient à copier le texte du Vendidâd, et à en donner la traduction en pehlvi et en français. Mieux encore, revêtit de la tenue rituelle, le jeune Européen de vingt-huit ans participe, clandestinement, à une cérémonie au temple du feu! Aucun homme de sa race n’était parvenu à pénétrer dans un tel sanctuaire.

Pendant trois ans, Anquetil-Duperron va séjourner à Surâte et réunir cent quatre-vingts manuscrits. Il revient en France par l'Angleterre, après huit ans d'absence. Il est plus pauvre que lorsqu'il est parti, mais se sait « riche en monuments rares et anciens »; il va passer le reste de sa vie à les étudier. Dès 1771, il fait paraître les trois volumes du Zend-Avesta, ouvrage de Zoroastre, « contenant les idées théologiques, physiques et morales de ce législateur, les cérémonies du culte religieux qu'il a établi et plusieurs faits importants relatifs à l'ancienne histoire des Perses ».

Anquetil-Duperron,à la Révolution, ne quitte pas son austère retraite et songe seulement, au milieu des troubles du temps, à publier une traduction des livres sacrés de l'Inde, les Upanishads, d'après les versions persanes rapportées par lui de Sûrate. Dès 1801, il publie une traduction latine d'une importance primordiale. Il a passé cinquante ans de sa vie à restituer de tels textes montrent, sans même qu'il s'en doute, l'étroite parenté entre les grands rameaux de la «famille », indo-européenne après la grande dispersion de l'âge du bronze. Il ne se soucie de son siècle que pour vilipender les folles de tous les partis et les imprudences d'un jeune général corse ambitieux. Volontairement pauvre, Anquetil-Duperron refuse tous les honneurs officiels. Il a jeté naguère dans son escalier un sac de trois mille livres que lui faisait parvenir le roi Louis XVI; il refuse maintenant de prêter l'obligatoire serment de fidélité à Napoléon 1er et démissionne avec éclat de l'Institut. Il ne rêve que de devenir un sage. Un homme totalement libre. Il meurt dans une demi-misère, le 17 janvier 1805. Il a ouvert la vole de toutes les études sanscrites. Les « orientalistes >, qui vont travailler après lui ne vont pas tarder à s'apercevoir que leurs études tendent toutes à prouver l'indéniable parenté de tous les peuples issus du vieux monde nordique. C'est par l'Inde que va renaître l'univers spirituel des Hyperboréens. Anquetil-Duperron a dédié son livre «à la Vérité». Il reste un des esprits les plus savants et les plus libres de son temps.

Valognes, coeur de l'érudition normande et nordique

Dans ce retour vers Thulé, où se trouve la justification finale du détour par l'Orient perse et indou, les Normands joueront donc un rôle essentiel. La dynastie des Burnouf va mener désormais sa barque dans le sillage laissé par le grand Anquetil-Duperron. Fils d'un tisserand de village, Jean-Louis Burnouf, est né à Urville, près de Valognes le 14 septembre 1775. Latiniste et helléniste, il rédigera diverses méthodes pour apprendre les langues anciennes. Il formera à ses méthodes son fils Eugène né le 8 avril 1801, qui deviendra professeur de sanscrit au collège de France. La famille Burnouf, au vieux nom scandinave, va jouer un rôle capital à l'aube des études de linguistique indo-européenne. Émile-Louis, le cousin germain du précédent, né le 25 août 1821 à Valognes, deviendra directeur de l'École d'Athènes. Il sera un des plus grands érudits de son époque et publiera notamment une Méthode pour étudier la langue sanscrite, dès 1859, un Essai sur le Veda et le premier Dictionnaire sanscrit-français en 1863. 

La vie et l'oeuvre des Burnouf avait largement participé au grand mouvement de restauration de l'idée hyperboréenne.

L:un d'entre eux, le plus méritant et le plus méconnu, devait devenir le pionnier des études nordiques et se montrer tout au long de sa vie le plus fidèle des héritiers de l'éternelle Thulé. Edelestand du Méril est né à Valognes le 5 Germinal An IX (26 mars 1801). Fils d'un médecin, qui passe pour « matérialiste » et d'une demoiselle Louise Ango, soeur de la mère de l'écrivain Jules Barbey d'Aurevilly, il veut d'abord être avocat, mais se passionne aussi pour l'archéologie, la botanique et la littérature. Edelestand fonde, avec son cousin germain, la Revue de Caen, qui n'aura qu'un seul numéro, et part à Paris. Ce jeune Normand rêve de créer et de diriger, à lui seul, une revue d'un type nouveau, mi-scientifique et mi-littéraire. La critique des livres doit y alterner avec des communications de linguistique et d'étymologie. Projet singulier, où la rigueur scientifique devrait faire bon ménage avec la flamme romantique. Le premier numéro de la Revue critique de la philosophie, des sciences et de la littérature paraît le 1er février 1834.

Edelestand du Méril échoue dans sa grande ambition de créer une nouvelle école de pensée. Alors, il se lance dans l'érudition. Il sera un des premiers à s'intéresser aux origines hyperboréennes de son pays normand. Dès 1839, il fait paraître chez Franck, à Paris, une Histoire de la poésie scandinave, qui con'ugue son goût pour les belles-lettres et son amour du sol ancestral. En 1844, il publie un Essai sur l'origine des runes, qui s'inscrit dans le grand courant de retour aux sources nordiques. 

Passionné de linguistique et grand connaisseur en patois normand, Edelestand du Méril s'intéresse aussi à l'histoire, à l’architecture, à la sociologie. Il s'enthousiasme pour le théâtre et écrit des comédies. Ce Normand reste, avant tout, un passionné du retour aux origines nordiques. Il vit dans la nostalgie de la vieille unité hyperboréenne et sait quels sont les héritiers de Thulé. Il écrit, le 3 août 1839, dans le journal de l'arrondissement de Valogne s: « Tous les peuples qui ont renversé l'Empire romain et ont renouvelé la face de l'Europe, Francs, Goths, Burgondes, Lombards, Angles, Saxons, Scandinaves ou Normands, appartenaient à la même race. C’étaient les enfants d'une même famille venus depuis un temps immémorial de l'Asie centrale dans les régions du Nord. Ce fait est établi par la conformité de leurs langues, de leurs moeurs et de leurs usages. Mais parmi tous ces peuples de souche germanique, le rameau scandinave ou normand est sans contredit le plus beau et le plus fécond. Partout où il a été transplanté, il a produit des fruits riches et abondants. »

Mais on retrouve chez Edelestand, tous les partis pris de son époque en faveur de l'origine «asiatique» des Hyperboréens. Il ignore que le véritable berceau se situe entre la presqu'île du Jutland et le golfe de Finlande.

Edelestand du Méril mourra à Paris pendant la semaine sanglante de la Commune, le 24 mai 1871. Son cousin Barbey dira de lui: «C'est une Méduse d'érudition », et constatera qu'il est plus connu en Allemagne qu'en France. Cela sera aussi le sort d'Arthur de Gobineau.

Gobineau conjugue superbement le pessimisme et la prophétie

Aucun auteur ne devait sans doute susciter tant d'admiration ou tant de mépris que Gobineau Tandis que certains le célébraient comme un prophète et voyaient dans le gobinisme une géniale antithèse du marxisme, d'autres le jugeaient comme un dangereux illuminé et tenaient son oeuvre bien davantage pour de la conversation que pour de la littérature. Il faut dire que le comte de Gobineau est toujours allé son chemin sans se soucier des critiques et encore moins des lecteurs. Il a tranquillement affirmé ce qu'il croyait être la vérité, constatant que la morale et les idées à la mode ne pouvaient rien contre l'impitoyable enchaînement des faits. Il se voulait simplement un médecin lucide au chevet d'un moribond. Que tout soit en décadence depuis la dilution des fils de l'antique Hyperborée dans le tourbillon des peuples étrangers provoque en lui un pessimisme absolu.

La disparition de l'espèce blanche lui semble fatale et c'est bien à tort qu'on aura voulu en faire un écrivain de combat. Il ne voit pas d'autre avenir que le néant et sa philosophie de l'Histoire se trouve finalement en contradiction formelle avec la vieille foi nordique dans l'éternel retour, que magnifiera Nietzsche. Chez Gobineau, la nostalgie de Thulé se transfigure en un cauchemar désespéré. Son fameux Essais sur l'inégalité des races humaines devient le récit d'une Longue Marche vers le néant. « La prévision attristante, conclut-il, ce n'est pas la mort, c'est la certitude de n'y arriver que dégradés; et peut-être même cette honte réservée à nos descendants nous pourrait-elle laisser insensibles, si nous n'éprouvions, par une secrète horreur, que les mains rapaces de la destinée sont déjà posées sur nous. »

Longtemps méconnu et souvent calomnié, Arthur de Gobineau n'en est pas moins parvenu à surmonter l'épreuve du temps. D'abord parce qu'il est, indéniablement, un grand écrivain. Ensuite, parce que tout son système des races, malgré tant d'erreurs - à commencer par sa croyance en l'origine asiatique des Aryens - ne peut être négligé totalement. Certes, la race n’explique pas tout. Mais sans elle, l'Histoire n'est plus qu'un chaos incompréhensible.

Bien que né à Ville d'Avray, le 14 juillet 1816, dans une famille aux attaches aristocratiques bordelaises, Arthur de Gobineau se voudra normand, avec une constance qui touche au fanatisme. Il situe son terroir en pays de Bray - le pays de Boulainvilliers - dans la région de Gournay, dont il fera dériver son nom par une suite d'approximations étymologiques, du style Gauvain, Gauvinot, Gaubineau. Il ira même jusqu'à s'inventer une fort séduisante galerie d'ancêtres hyperboréens dans un essai, plus romanesque que historique: Histoire d'Ottar Jarl, pirate norvégien et de sa descendance, paru en 1879, quelques années avant sa mort, survenue lors d'un séjour à Turin, le 13 octobre 1882.

Auteur de plus de trente volumes, il aura réussi, grâce à l'amitié vigilante de son compatriote normand Alexis de Tocqueville, à émerger de la misère pour trouver, dans la carrière diplomatique, les loisirs nécessaires à la poursuite de son oeuvre: plus de trente volumes de nouvelles, de romans, de contes, d'essais, de récits de voyage. En poste en Suisse, en Allemagne, en Perse, en Grèce, au Brésil ou en Suède, il a beaucoup observé, avec une amère lucidité qui ne fera que le conforter dans tous ses jugements désespérés. Ce qui n'empêche pas les idées chevaleresques. Mais, s'il se bat, c'est sans espoir. Son regard sur le monde reste libre de toute illusion. « Notre pauvre pays en est à la décadence romaine; là où il n'y a plus d'aristocratie digne d'elle-même, un pays meurt. Nos nobles sont des sots, des lâches et des vaniteux. je ne crois plus à rien et n'ai plus d'opinions; de Louis-Philippe, nous irons au premier sauteur qui nous prendra pour nous léguer à un autre; car nous sommes sans force et sans énergie morale. L’or a tout tué... », écrit-il, alors qu'il n'a encore que vingt-trois ans. Dans un de ses premiers poèmes, il affirme aussi :

« Quand un peuple est déchu, rien ne le régénère »

Aussi, ne croit-il pas à l'avenir des peuples modernes, Anglais, Français, Italiens ou Allemands. Il se veut seulement comme il l'écrit, «Germain,,, c'est­-à-dire Barbare et Hyperboréen. Ce qu’il retient de l'héritage de Thulé, c'est avant tout un système de valeurs, dont le sens de l'honneur reste la clef de voûte. Il y ajoute le goût passionné pour l'indépendance et enfin le sens du sacré.

Insolite retour au vieux paganisme scandinave

C'est parce que Gobineau est un esprit religieux qu'il n'est plus chrétien. Lorsqu'il rejoint son poste en Suède, ce Normand retrouve, avec la patrie de ses ancêtres scandinaves, leur esprit et leur foi. Après les tragiques événements de 1870 et 1871, il semble soudain reprendre espoir - pour la première et unique fois de sa vie ­en découvrant, dans le Nord « les plus grands peuples du monde ». Danois, Norvégiens et Suédois sont pour lui les héritiers directs de l'antique Thulé. Gobineau se réjouit fort de voir que « le paganisme du Nord est resté vivant ».

Gamla Upsala, le vieil Upsala, à quelques kilomètres de la vieille ville universitaire.C'est l'emplacement de la capitale des Suédois à l'époque antique et païenne: une plaine immense où se réunissaient les tribus, au milieu une église sur l'emplacement de l'ancien temple. Une grande pierre runique dans le mur; à côté, trois tumulus énormes, de plus de soixante pieds de hauteur, ce sont les tombeaux des dieux Odhin, Thor et Frey. Le fond de la vérité, écrit Gobineau, est que les Scandinaves n'ont jamais été ni catholiques ni protestants qu'administrativement : le fond des idées est resté païen... C'est une chose merveilleuse comme cette nation, d'ailleurs, si sage, si tranquille, si paisible, a l'aversion profonde du catholicisme. On dirait que les vieux éléments païens n’ont jamais cessé d'y réclamer contre leur suppression et que la Réforme n'a été qu'une revanche de l'Odinisme. »

Le véritable visage de l’héritier d’Ottar Jarl

Gobineau est très différend de l’image qu’en donnent ses biographes. Même les plus favorables n’échappent pas aux clichés : un grand seigneur sceptique, au front dégarni, avec sa moustache sombre et sa barbiche à l’impériale. Tous ont célébré le voyageur, l’historien, le diplomate. Peu ont perçu la réalité profonde d’Arthur de Gobineau, son grand mouvement de fidélité à un héritage spirituel ancestral. Le 13 février 1874, il écrit : « Au fond, je reviens à la religion de nos pères ».

Maurice Lange sera un des rares à comprendre cet aspect essentiel et méconnu de Gobineau : « C’est par l’effet d’une fidélité instinctive aux traditions et aux croyances de sa race antique, et c’est parce que le christianisme n’est venu que tard se superposer, dans les pays scandinaves, à la religions des Ariens Germains, c’est pour cela que Gobineau, à ce moment décisif où le Viking se réveille en lui, rejette la foi chrétienne, et ce faisant, bien loin de quitter la religion de ses « pères », il y retourne.

Malgré toutes ses erreurs, notamment avec le fameux Essai, ses hantises et ses gouffres, les réflexions éparses qui apparaissaient au hasard de son œuvre restaient dans la ligne d’un système plus cohérent qu’il n’y paraît : « Le Dieu est dans l’homme. L’homme le porte, lui sert d’instrument, et ne le voit pas et ne le sent pas ; il n’en est pas moins beau de renfermer le Dieu en soi. » Ce qu’il exprime aussi en vers :


Mon âme !
Nous marcherons, nous combattrons ! 
Tentons le Feu ! Risquons la Flamme !

On découvre chez Gobineau un aspect indéniablement « luciférien », qui le plaçait au premier rang des grands révoltés. Mais des révoltés qui sont des fondateurs, quoiqu’il en eût pensé. Malgré son pessimisme et son désespoir, il n’en propose pas moins une explication de l’Histoire. Trois ans avant sa mort, Arthur de Gobineau dénonce ainsi les véritables entraves à toutes vérité historique : « les théories métaphisiques et les suppositions patriotiques. » Refusant le conformisme catholique et le conformisme français, Gobineau apparaît finalement aux yeux de ses contemporains comme un anarchiste.