LE MYTHE DE THULE

III - LE SOLEIL DE FEU

INDISPENSABLE RETOUR A L'AN ZERO

Même s’il a été manipulé, au début de son aventure politique par la Société de Thulé, Adolf Hitler lui a, très vite, échappé pour suivre la route solitaire qui devait le conduire jusqu’au suicide du 30 avril 1945. Le Führer n’avait pas voulu fonder une autre religion, même s’il avait récupéré à son profit toute l’affectivité religieuse du peuple allemand, pour se hisser au pouvoir et se risquer à un projet de conquête, qui n’avait pas fini de secouer le monde.

Jamais, dans les balances de l’Histoire, un homme n’avait pesé d’un tel poids de ferveur et de haine. Plus d’un demi-siècle après sa mort, celui dont la défaite devait faire le Maudit le plus absolu du XXè siècle continue toujours d’apparaître sur les jaquettes des livres et les couvertures des magazines.

Mais plus on parle du petit aquarelliste autrichien hissé jusqu’au suprême pouvoir et plus il apparaît défiguré. A transformer le Fürher en Démon et la société de Thulé en boite de Pandore, on truquait sur tous les tableaux. Ceci apparaissait plus comme une misérable esquive devant les problèmes historiques que posait sa fulgurante ascension.

N’était-il pas plus simple et plus juste d’avouer que l’élève avait glisser entre les doigts de ses maîtres et qu’il n’y avait pas grand chose de commun entre le rêve des Européens, qui voulaient refaire l’unité du monde issu des Hyperboréens, et cette entreprise étroitement nationaliste, qui devait aboutir à une tuerie fratricide, où se sont affrontés des guerriers du même sang.

Cette confusion tragique, née à Munich durant l’année 1919, ne devait pas finalement porter chance au protagoniste de cette équipée. Au lendemain de la défaite de l’Allemagne hitlérienne le 9 mai 1945, un peu plus d’une semaine après le suicide de celui dont il avait tant contribué à susciter l’ascension, le Baron Rudolf von Sebottendorff, de son vrai nom Adam Glauer, se donnait la mort, en se noyant dans le Bosphore. Ultime sortie, d’ailleurs, restée longtemps mystérieuse ; par un nouveau signe du destin, si ce n’est par la volonté délibérée du fondateur de la Société de Thulé. Elle n’est pas sans évoquer la disparition de l’empereur Barberousse, qui devait tant alimenter le légendaire médiéval germanique.

A la recherche d’une histoire secrète de deux mille ans

L’Histoire de Thulé, se trouvait dans cette opposition au sein du monde germanique, entre l’ordre et la liberté. Car l’histoire interne du nationale-socialisme est sur cette rivalité, au sein de l’Ordre noir SS, qui n’a cessé d’opposer les partisans de la nation politique allemande et les fidèles de l’Empire spirituel hyperboréen.

Le problème que posait, le quart de siècle hitlérien, en ce qui concernait Thulé, était plus facile a esquiver, que la petite parenthèse de deux mille ans. Car cela semblait une évidence : Thulé vivait encore au début de notre ère. Il faut désormais partir de cet an Zéro pour essayer de comprendre, comment le monde des Hyperboréens avait été détruit. Et aussi, comment il avait réussi, quand même, à survivre.

L’humanisme gréco-latin, était un tour de prestidigitation historique pour amener un nouveau casse-pipe entre Européens. L’Ex oriente lux, il faut redevenir « barbare ». L’enthousiasme pour la Teutonie : Los von Rom ! Remonte à ce premier choc entre Rome et Thulé, lors de la bataille de la Teutoburgerwald, en l’an 9 de notre ère.

Sur la colline de Grotenburg, à six kilomètres de Dertmold, presque à la frontière de la Rhénanie-Westphalie et de la Basse-Saxe, se trouve le Hermannsdenkmal, ce monument dédié à Arminius ou Armin, ce chanceux « Vercingétorix » germanique. Le jeune guerrier Chérusque nous vengeait de la raclée d’Alésia.

Le monument a été élevé en 1875, et se veut « kolossal ». Une large coupole repose sur dix colonnes massives. Au sommet d’une statue, œuvre du sculpteur Ernst von Bantel, qui passa toute sa vie à la réaliser. Vingt-quatre mètres de haut.


L’inoubliable victoire d'Armin, le chef chérusque

Le jeune chef des Chérusques reste, certes, un des plus vaillants fils de l'éternelle Hyperborée. Il ne faut pas plaindre non, plus Varus. Ce général hâbleur, ancien gouverneur en Syrie, qui préférait le rythme des vers au fracas des armes, avec ses allures de matamore de l'OAS. Et il ne se déplaçait jamais sans une cour d'avocats et de légistes, dont les criailleries retentissaient entre les tentes. L’histoire est très plaisante, celle d'un jeune rebelle, fidèle à ses dieux du Nord, envoyant ses cavaliers rameuter tous les guerriers, des rivages marécageux aux forêts profondes. Voici la description de cette bataille :

Le vent se lève et tourne au frais. La forêt prend chaque jour davantage la couleur même de l'ambre roux: l'automne arrive. Dans quelques semaines, la neige va tomber dru. Varus décide de quitter un camp provisoire pour sa garnison permanente d'Aliso. L’itinéraire est simple: une voie militaire qui suit la vallée de la Lippe. Un chemin bien tracé, net, rassurant. En cours de route, le général romain apprend que des tribus se sont soulevées; Il suffirait d'un bref détour pour ramener tous ces Barbares à la raison. Varus a toujours rêvé, entre deux roucoulades, de « casser du Germain », Le convoi romain va se mettre en route le lendemain, à l'aube. Trois légions et six cohortes, cela fait plus de vingt mille hommes, ils sont heureux de quitter leur garnison de campagne et de reprendre la route de l'ouest. Ils plaisantent, ils chanteur, ils fanfaronnent. Mais c'est la mort qui les attend. Les légionnaires s'enfoncent dans la forêt. Le ciel gris apparaît, lointain entre les hautes cimes des sapins. Brusquement, surpris par le silence des sous-bois, les envahisseurs se taisent. Désormais, commence pour eux le pays de l'inconnu et de la peur. La forêt de Teutoburg apparaît immense. Le pays, montagneux et coupé de profondes vallées, sombre dans la nuit des couverts. La route a disparu. Il faut se frayer un passage à coup de hache. La nuit semble peuplée d'animaux étranges. On entend des cris de hiboux, des galopades, des murmures. L’ombre se peuple de dieux. La forêt parle et menace. Une tempête se lève, comme si elle venait de la mer du Nord. Le vent gémit, s'enfle, hurle. Un brouillard glacé semble surgir du sol et enveloppe le convoi. Il pleut. Les sentiers se transforment en torrents. Soudain, les Germains surgissent en hurlant. Ils bondissent des couverts. Innombrables. Les centurions romains essayent de faire face. Mais la pluie et la boue ont scindé la colonne et mélangé civils et soldats. Aucune manoeuvre n’est possible. La nuit et la forêt enferment les envahisseurs comme dans un piège. La pluie tombe toujours. Des légionnaires épuisés s'abattent dans la boue, sans même être touchés par les traits des Germains. Les survivants tremblent de peur, de fièvre, de rage. Les guerriers d'Armin surgissent de plus en plus nombreux. L’Ouragan chante dans les hautes branches un hymne sauvage de vengeance et de mort. Le destin s'est prononcé. La résistance s’effondre. Varus se suicide pour ne pas voir le triomphe de son adversaire.

Tous les Romains sont égorgés par leurs vainqueurs. Même les chevaux sont abattus. Avec des hurlements de joie, les assaillants s'emparent des aigles de deux des légions. La troisième sera sauvée par un porte-enseigne, qui l'arrache de sa hampe et va se noyer avec elle dans un marécage. Dans l'armée romaine aussi, on sait se battre et mourir pour l'honneur.

Et la forêt de Teutoburg, brusquement, redevient silencieuse. L’armée de Varus a sombré corps et biens au creux des halliers comme un navire dans la tempête.

Ce fut , La victoire d'Armin, fils de Thulé, telle qu'elle nous est décrite par Vellelus Paterculus, par Tacite, par Dion Cassius. Sur son monument dit Hermannsdenkmal, Armin brandit vers le ciel une épée de pierre, de plus de sept mètres de long. Ce glaive vengeur semble l'épée même de Siegfried. D’ailleurs, de très savants Allemands devaient écrire des volumes entiers sur l'identification Siegfried-Arminius et transformer en mythe cette épopée. Armin avait été fidèle à son peuple et à sa foi, et son bouclier portait pour seule devise: Treufest, ce qu'on pourrait traduire par Fidélité inébranlable.

L’éternelle guerre civile entre les fils de Thulé

Mais il faut pourtant ce garder de donner dans la teutomanie. Car, en réalité, les Romains étaient aussi païens que les Germains, et fils, comme eux, de l'éternelle Hyperborée. Il ne faut pas oublier que les légionnaires de la belle époque ne manquaient jamais d'évoquer, tous les matins, le Soleil invaincu: Sol invictus. D'ailleurs, que sont les Romains, à l'origine, sinon des Prusso-Lituaniens, descendus par le Brenner pour aller fonder une ville sur les sept collines. Leur cité fut, à son origine, aussi « solaire » que Thulé. Tacite n'a pas compris que les Barbares, ce n'étaient pas des ennemis, mais des ancêtres.

Bien entendu, les Allemands ont quand même raison de célébrer leur Hermann national. Certains voudraient même en faire une sorte de druide-guerrier, à l'aide d'une étymologie douteuse où Arminitis égalerait Armanen, c'est-à-dire le prêtre paien. Cet Armin avait le sens de la liberté germanique et se méfiait des manies coloniales des Romains. Le rêve d'un immense empire, hiérarchisé, centralisé, avec à la tête une sorte de pape­-empereur, est plus oriental que nordique. Cette lutte entre les « libertaires» et les «Impériaux» sous-tend toute l'histoire de l'Europe, surtout au sein du monde germanique, qui comprend tout autant la Prusse que la Suisse. Pourtant, cette bataille, où vont disparaître, dans la forêt, les légions de Varus, c'est encore une guerre fratricide entre fils de Thulé.

Ces images romantiques avaient quand même de l'importance. À l'heure du renouveau littéraire qui va déboucher sur une véritable prise de conscience du grand passé hyperboréen, le jeune poète Heinrich von Kleist écrira, en 1808, le Hermannsschlacht, qui symbolise l'éternel combat de Thulé. Napoléon avait, alors, repris la relève de Rome et l'Europe bouillonnait sous le rêve de fer de celui qui apparaissait à la fois comme l'unificateur et comme l'envahisseur et ne savait se sortir de cette contradiction.

La véritable lutte s'engage à Rome

La véritable lutte entre Rome et Thulé, ce n'est pas dans cette bataille d'Arminius qu'il faut la chercher, mais dans le choc entre deux univers totalement irréductibles l'un à l'autre: le paganisme et le christianisme. Vers 41, sous l'empereur Claude, des troubles sont provoqués, à Rome, par les sectateurs d'un certain Chrestos. Les Romains portent peu d'intérêt à cette agitation. Tant de peuples vivent dans l'Empire et tant de races grouillent dans la Ville éternelle qu'ils ne vont pas s'affoler des clameurs d'une obscure secte juive qui prétend que le Messie est venu, qu’il est mort, qu'il est ressuscité et qu'il va libérer son peuple. De temps à autre, les légionnaires crucifient un agitateur dans une lointaine province. Celui-là ne leur a pas semblé plus dangereux qu’un autre. Depuis longtemps, des prophètes de carrefour annoncent la fin des temps et le jour du grand jugement. Personne ne prendra même au sérieux ce Paul de Tarse qui prétend désormais annoncer la bonne nouvelle, non seulement aux juifs, mais aux Gentils, et fonder ainsi une secte universelle qui recrute bien au-delà de ses coreligionnaires de la Diaspora. Il faudra que des chrétiens soient soupçonnés d'avoir incendié Rome en 64 et détruit à 90 % la capitale de l'Empire, pour que Néron les prenne au sérieux et les traite avec quelque énergie.

Dès lors, la nouvelle religion va commencer son irrésistible ascension. Le terrain semblait favorable. Une partie de la population n’est plus d'origine romaine - c'est-à-dire hyperboréenne - mais syriaque. Quant à la vieille foi païenne, elle a subi depuis longtemps une orientalisation qui l'a défigurée. Pour les âmes naives, il n'est pas tellement difficile de passer de Mithra au Christ et de Cybèle à Marie. Les religions orientales répandues à Rome vont être au christianisme ce que les partis sociaux-démocrates seront au bolchevisme, au lendemain de la Première Guerre mondiale; elles lui ouvrent la voie.

Pour ceux qui ont été élevé,naguère dans l'admiration d'un christianisme qui se voulait encore médiéval et toujours « triomphaliste», on imagine mal les débuts de la nouvelle foi. Les prédicateurs sont aussi des agitateurs. Ils font appel au ressentiment populaire et parlent de la venue du Messie comme de l'approche d'un Grand Soir. Désormais « les premiers seront les derniers « , et les esclaves remplaceront les fils de Thulé. Le christianisme primitif se veut révolutionnaire et apocalyptique.

Ce qui est nouveau dans le christianisme, ce n'est pas sa doctrine. Les crédules en avaient entendu bien d'autres. Mais cette fois, on leur promet la révolution. jamais aucune religion n'avait été aussi radicale, aussi intolérante pour les autres cultes, aussi violente contre les riches et les puissants.

Pour les chrétiens, on ne peut plus servir à la fois le royaume de et l'Empire de César. Ces prophètes, qui annoncent le Jugement, vont rapidement recruter des fanatiques. Mais toujours dans les villes et les grandes cités romaines. Le message de la révolution reste assez incompréhensible dans les campagnes où les paysans restent attachés aux vieux dieux hyperboréens du foyer. Mais, peu à peu, l'Église, qui n'est encore qu'une vague confédération de « communautés de base », groupées autour de leur évêque, gagne du terrain. De tolérances en persécutions, les idées nouvelles s'infiltrent. On assiste à une fantastique inversion des valeurs: les esclaves convertissent leurs maîtres et les femmes leurs maris! Le christianisme constitue, lentement mais tenacement, véritable contre-pouvoir. En 313, l'empereur Constantin, au lieu de barrer la route à la révolution, croit malin d'en prendre la tête dans l'espoir fou de la contrôler. Il se convertit, en voulant faire preuve de libéralisme avancé! Rome va en mourir et Thulé avec elle.


Quand le christianisme devient obligatoire sous peine de mort

Peu connaisse les terribles événements de l'année 355. Le christianisme devient obligatoire, dès le mois d'avril, et, au mois de décembre, l'empereur décide que la peine de mort attend ceux qui refusent cette conversion. Désormais, l'Urbs et l’Orient s'identifient. La guerre entre Romains et Germains n'était qu'une querelle de famille. Maintenant commence la lutte impitoyable, et souvent comprise, entre deux conceptions du monde antagonistes. Certes, l’Empereur Julien verra le danger et deviendra, à jamais, l'Apostat, par son retour à la vieille foi solaire de ses ancêtres. Mais il est trop tard. L’ »identité »romaine n’est plus visible dans les faits et elle ne mobilisera plus les coeurs. La religion de la croix remplace le culte du soleil. L’homme n’est plus libre. Toute sa vie n'est plus que soumission à la fatalité du péché éternel et obéissance à la dictature de l'appareil clérical. Pour le converti, le vrai monde n’est plus le monde réel d'ici-bas, avec ses sources et ses bois, mais au-delà où l’attendent d'inimaginables récompenses ou de terrifiants tourments. Dans l'antique Hyperborée, chaque homme n'avait d'autre juge lui-même ni d'autres lois que celles de son clan. Désormais, il existe un grand juge extérieur et invisible. C'est un Dieu de bonté et de haine, deux mots dont les Hyperboréens comprennent mal le sens, car ils ne connaissent le devoir, qu'ils baptisent destin, et l'honneur qui n'appartient qu'à eux. Odin-le-Borgne qui est aussi Odin-le-Sage, celui qui connaît le secret des runes, laissait naguère les hommes faire face, solitaires, à leur propre destinée. Désormais, une sorte de père Fouettard, assis sur les nuages, le remplace.

Thulé va être cachée puis détruite par les hommes de la nouvelle foi. L’Apocalypse, qui annonce l'arrêt total de l’Histoire, remplace le Ragnarôk, ce crépuscule des dieux, qui exalte, au contraire, l'éternel retour. Ce qui était essentiel, pour les Hyperboréens, c'était la vie. Désormais, ce qui devient important, pour les chrétiens, c'est la mort, puisqu'elle ouvre la porte des seules «réalités» qui comptent: le Paradis ou l'Enfer. Les prophètes de carrefour ont réussi le grand renversement des valeurs. Il n'y a plus ni riches ni pauvres, ni maîtres ni esclaves, ni hommes ni femmes. Tous sont semblables, égaux et interchangeables sous le regard du nouveau Dieu.