LE MYTHE DE THULE

II - LE SOLEIL DE FER

TROIS ÉTRANGES PERSONNAGES

La Société Thulé s'inscrivait donc parfaitement dans son époque. En donnant naissance au Kampfbund puis à l'Oberland, elle rejoignait l'équipée des corps francs, à jamais magnifiée par le récit de l'écrivain-terroriste Ernst von Salomon Les Réprouvés. Pour ces hommes et ces femmes, « la patrie brûlait sourdement dans quelques cerveaux hardis ». Que cette patrie fût la lointaine Hyperborée plutôt que la grande Allemagne ne paraissait pas extraordinaire. 

La plupart de ce qui a été écrit en France sur Sebottendorff était tout un bric-à-brac ésotérique, où l’on mélangeait pêle-mêle les alchimistes, les Templiers, les Illuminés de Bavière, les tueurs de la Sainte-Vehme et les Rose-Croix, ceci ne paraissait que nuage de fumée, bouillie inconsistante, assez semblable à ce mélange de glace fondues d'eau et de brume que ce hardi Massaliote de Pythéas avait découvert en naviguant au nord de l'Islande. Il n'était pas besoin de faire appel au livre d'Enoch, à l'Edda scandinave et même à la Kabbale juive pour expliquer un combat strictement inscrit dans une période historique, déjà assez riche en péripéties mouvementées.

Non, les fils de Thulé n’étaient pas les descendants des Nephilim de la Génèse, ces fameux Géants chers à tous nos amateurs d'ésotérisme commercial, ces « Supérieurs inconnus », ces « Fils des Intelligences du Dehors ».Il faut dire qu’on à quelque peine à suivre Robert Charroux quand il affirme dans son Livre des secret trahis: « Rationnellement, si l'on accepte le récit du Livre d'Enoch, il s'agit d'une colonisation de notre globe par des cosmonautes, issus d'une planète conquérante, ou forcés d'émigrer.» La véritable histoire de l'Hyperborée paraissait assez lumineuse pour ne pas y mêler de telles fantasmagories. 

Dietrich Eckart, dramaturge bon vivant saisi par la défaite

Pourtant, l'auteur dramatique bavarois ne cessera d' être obsédé par la nature spirituelle de son combat politique. Il ne craint jamais de remonter à un très lointain passé pour expliquer les raisons de sa conversion à l'activisme et il intitule son dernier livre - publié en 1925, après sa mort - Der Bolchevismus von Moses bis Lenine ; c'est-à-dire: Le Bolchevisme de Moïse à Lénine.L’auteur ­de l'adaptation allemande de Peer Gynt, malgré ses aventures rocambolesques au temps de la République des Conseils, sait très bien qu'il ne deviendra jamais un homme d'action et encore moins un homme d'État. 

Ce dont il rêve, c'est de tenir le rôle d'éveilleur, de mentor. Dès la fin de 1919, il cherche un homme capable de « faire passer » son message à la foule.Voici les propos qu’il aurait tenus à son ami l’universitaire Paul Tafer et que reproduisent toutes les biographies d'Adolf Hitler - en y accolant le qualificatif de prophétiques:

- Il faut que nous ayons à notre tête un type capable d'entendre une mitrailleuse. Il faut que ces salopards-là aient la peur dans leurs chausses. je ne veux pas d'un officier, le peuple ne les respecte plus. Un ouvrier fort en gueule, voilà ce qu'il nous faudrait. Pas besoin qu'il soit bien intelligent, la politique est l'affaire la plus bête du monde et chaque commère, chez nous, à Munich, en sait autant que les gens de Weimar. je préfère un vaniteux, capable de donner aux Rouges une réplique bien sentie et qui ne s 1 enfuit pas devant le premier pied de chaise qu'on brandit, à une douzaine de savants professeurs qui restent assis en tremblant, leur cul collé à leur fond de culotte comme à la réalité. 

Dietrich Eckart ne va pas tarder à découvrir cet agitateur dont il rêve. Ce sera Adolf Hitler. Il va le lancer dans le public, avec un sens indéniable de la publicité. Les deux hommes ne se quitteront plus et apparaîtront comme maître et disciple. C'est à travers Eckart que le futur Führer découvre l'esprit de la Société Thulé. C'est avec lui qu'il s'envole pour Berlin quand, à la mi­-mars 1920, les hommes de la brigade de marine Ehrhardt soutiennent le putsch qui tente de porter au pouvoir le conseiller Wolfgang Kapp, avec la complicité du général von Luttwitz.

Hitler n'était encore que le responsable de la propagande du minuscule DAP de Drexler et Harrer. Mais il apparaissait déjà, incontestablement, comme le futur chef. Le voyage à Berlin tourna court: quand les deux émissaires de Munich se rendirent à la Chancellerie, on leur apprit que le putsch avait échoué et que Kapp venait de s'enfuir. 

Erich Ludendorff, officier de tradition et mystique païen

Erich Ludendorff est né en 1865, à Kruszewnia, près de Posen, dans la Pologne germanisée. Si son père est prussien, sa mère est suédoise, ce qui contribuera, certes, à expliquer ses rêves nordiques. En 1877, il entre à la dure école des Cadets. En 1911, il sert comme colonel à la section des opérations du grand état-major impérial. Général de brigade à la déclaration de guerre, il s'empare de la citadelle de Liège et acquiert une célébrité qui ne se démentira plus. Appelé, dès le 22 août 1914, comme chef d'état-major du général Hindenburg en Prusse, il s'affirme comme le grand cerveau de la guerre à l'Est. Il sera l'artisan de la victoire de Tannenberg et manquera aussi, de fort peu, de remporter la bataille de Verdun, sur le front de l'Ouest. 

Désormais, il apparaît comme un des plus puissants « Seigneurs de la guerre », prussiens. Avec son visage d'une rare énergie, malgré les bajoues tombantes et le double menton, c'est un redoutable sanglier de combat. Il soigne sa stature de chevalier teutonique, mais se veut un Teutonique païen. La défaite allemande l'ulcère à un point tel qu'il décide de s'exiler en Suède. Exil ou retour aux sources? La Scandinavie continue d'exercer une invincible attirance chez tous les Germains qui conservent une confuse nostalgie de l'Hyperborée. 

Comme tous les généraux réduits à l'inactivité, Ludendorff commence par rédiger ses mémoires. Puis, il songera à rentrer en Allemagne. Pour subir un cuisant échec avec l'équipée du putsch de Kapp de mars 1920. Il n'y perd ni illusions ni surtout son prestige. Il apparaît, désormais, comme l'homme fort des milieux contre-révolutionnaires. Il semble avoir fait connaissance d'Adolf Hitler dans les salons du comte Reventlow, qui dirige le périodique Reichwart et a pour meilleur ami le jeune écrivain conservateur Moeller vati den Bruck, auteur d'un petit livre prophétique intitulé Das dritte Reich. 

À cette époque la Société Thulé n'existe plus guère officiellement et Sebottendorff semble n'avoir plus aucune activité visible. Le lien avec la religion hyperboréenne passera pour Ludendorff par le lien

conjugal: il épouse, en secondes noces, Mathilde von Kemnitz, de vingt ans plus jeune que lui. 

Un singulier mouvement germanique de « connaissance de Dieu »

Il ne faudrait pas laisser passer cet événement sans faire justice du torrent d'inepties et d'obscénités insultantes déversé sur cette femme, qui a eu le grand malheur de ne plaire ni aux nazis ni à leurs adversaires. Mathilde Ludendorff n’était pas seulement une belle femme, au corps encore attrayant, mais aussi une femme intelligente et une véritable mystique. Elle a fondé une sorte de religion de la Nature, dont le panthéisme fait largement appel au vieux paganisme nordique. Ce mouvement de « connaissance de Dieu », n'est pas une Eglise et lutte contre toutes les formes « inférieures », de la foi, représentées pour elle par les confessions chrétiennes et les sectes occultistes. Mathilde Ludendorff recherche, avant tout, l'harmonie du corps et de l'âme et s'intéresse beaucoup à la pédagogie et à la psychologie. Sa recherche d'une foi enracinée l'amène à lutter contre toutes les internationales spirituelles. Elle hait le christianisme et surtout l'ordre noir des Jésuites. Ce n'était quand même pas une raison pour en faire une Messaline! Ses innombrables brochures et ses gros livres, parfois un peu touffus, restent intéressants et ses disciples ont fort bien surnagé après la catastrophe du nazisme. Son influence sur son vieux général de mari fut sans doute plus bénéfique qu'on ne le croit et elle a toujours veillé à ce que la mystique se transformât le moins possible en politique. 

Certes, Ludendorff «patronne» Hitler exactement comme Eckart le « chaperonne ». Il s'est rangé à ses côtés dès la fin de 1922, il participe à une des premières manifestations de masse nationales-socialistes. Le 1er mai de l'année suivante, il préside la journée allemande de Nuremberg de septembre, où vont défiler quinze mille hommes des sections d'assaut, et il se tiendra à côté d'Adolf Hitler lors de la dramatique fusillade du 9 novembre 1923. Mais celui que le Führer avait désigné comme régent du Reich, en cas de succès, garde ses distances dès le procès des putschistes. Sous son casque à pointe, il prend son air le plus rogue quand on le photographie, avec ses coaccusés, avant la première audience du Tribunal, le 24 février 1924. Il sera acquitté, mais ne pardonnera jamais àHitler de l'avoir entraîné dans une telle aventure. Tandis que celui-ci se trouve en prison à Landsberg, Ludendorff se fera élire député du parti national­socialiste de la liberté. Mais ce mouvement au caractère nordique accentué, ne continue guère la ligne du NSDAP interdit. 

Le vieux général fera désormais cavalier seul. Il se présentera en 1925 à la présidence de la République pour ne récolter qu’1 % des voix. Jusqu'à sa mort, survenue en 1937, il ne jouera plus aucun rôle, si ce n'est en publiant un livre de stratégie militaire: Der totale Krieg, paru en 1936. On possède de lui un jugement impitoyable sur le maître du IIIe Reich: « En faisant Hitler chancelier du Reich », écrira le général Ludendorff au maréchal Hindenburg, au lendemain du 30 janvier 1933, «vous avez livré notre sainte patrie à l'un des plus grands démagogues de tous les temps. Je vous prédis solennellement que cet homme maudit conduira notre Reich dans l'abîme, amènera sur notre nation des souffrances inotiies, et que la malédiction du genre humain vous poursuivra dans la tombe pour ce que vous avez fait… » 

Karl Haushofer, général-professeur hanté par l'espace vital

Karl Haushofer, né en 1869, est de peu le cadet de Ludendorff, mais on ne peut imaginer personnages plus dissemblables. C'est aussi un , « chien de guerre », mais plus lévrier que bouledogue. Officier d'état-major, il est envoyé en mission en Inde et surtout au Japon. 

La fascination orientale reste si forte, en certains milieux occidentaux, qu’il n'en fallait pas plus à des imaginations fertiles pour prétendre Haushofer disciple de quelque religion bouddhiste. On en a fait, un peu rapidement, un lama tibétain. La vérité me semblait plus simple. La connaissance de l'Inde et des Veda ne pouvait que le conforter dans toutes les thèses « indo-germaniques » fort à la mode à son époque. Et la découverte du japon, qui parvenait à créer une armée ultramoderne, tout en restant fidèle à l'esprit des samourais, semblait bien de nature à enthousiasmer n'importe quel officier de tradition. Installé à Tokyo, il se trouve à un bon poste d'observation pour étudier, avec une minutie attentive, la naissance d'une nation. Car Haushofer n'est pas seulement un militaire. C'est un historien et surtout un géographe. Il va même donner ses véritables lettres de noblesse à une discipline qui se trouve encore dans l'enfance: la géopolitique. 

À la veille de la guerre, en 1914, il obtient son doctorat, avec une thèse remarquée qui fera un jour de lui un fort savant universitaire. Haushofer reste assez fidèle à l'enseignement de Clausewitz qui prétendait que la politique n'était que la continuation de la guerre par d'autres moyens. Il a compris que la vie n'est qu'une lutte pour la puissance. Et que la puissance ne peut être que mondiale. L’espace, écrit-il, n'est pas seulement le véhicule de la puissance; c'est la puissance elle-même.,, Le mot de Lebensraum, ou espace vital, était lancé. Adolf Hitler devait le reprendre à son compte, le moment venu.

Karl Haushofer, avec son regard clair, son visage allongé et ses longues moustaches blondes, incarnait, certes, l'image assez idéalisée des fils de Thulé. Mais il semble bien s'être gardé de tout contact avec la Société de Rudolf von Sebottendorff. Il restera toujours «en marge ». Son fils Albrecht sera exécuté pour avoir participé au complot du 20 juillet 1944 contre Hitler et le créateur de la géopolitique finira par se suicider « à la japonaise », au mois de mars 1946.

On a retrouvé près du cadavre de son père, après le spectaculaire « seppuku »: le poème d'Albrecht Haushofer, le pendu de Moabit :

Pour mon père, le destin avait parlé.
Sa volonté avait jadis la force 
De repousser le démon dans sa geôle.
Mon père a brisé le sceau.
Il n'a pas senti le souffle du Malin.
Il a lâché le démon sur le monde

Une telle mort devait encore renforcer le halo de mystère qui l’a toujours entouré. On a prétendu qu'il avait rencontré le mage géorgien Gurdjieff au Tibet, dans les premières années du siècle, et on a soutenu qu'il était membre d'une étrange secte du Vril, ou Grande Loge Lumineuse, dont les contacts avec la Golden dawn britannique paraissent évidents aux spécialistes de l'ésotérisme. je retombais dans l'incohérence: des initiés supérieurs vivraient dans des cavernes sous la terre et posséderaient une extraordinaire énergie magique, ce fameux Vril. Bien entendu, la magie orientale reprenait toute sa fascination: Thulé ne pouvait se situer qu'au coeur de l'Himalaya. 

De toutes ces démonstrations on en retient au moins une certitude: ceux qui avaient placé Adolf Hitler « sur orbite », avaient, plus ou moins rapidement, rompu avec lui. Que ce soit son « maître à danser», Dietrich Eckart, le vieux seigneur de la guerre Erich Ludendorff, ou le très savant général-professeur Karl Hailshofer. 

Adolf Hitler juge sans pitié les intellectuels néo-païens 

Le Führer avait été réellement « téléguidé » par Rudolf von Sebottendorff même si le pressentiment que ce ne pouvait être que par l'intermédiaire d'hommes comme Rudolf Hess ou Alfred Rosenberg. 

On devait fait remarquer les distances que prenaient envers leur « élève » des hommes comme Haushofer, Ludendorff et même Eckart. Mais d'où venait l'initiative de la rupture. Il suffisait pourtant de relire Mein Kampf. On a pas fait assez attention, en France, à ces passages où le futur Führer traite si durement les intellectuels néo-païens sans lesquels, pourtant, il n'aurait prêché que dans un désert idéologique. À les relire, tout s'éclairait de la dure lumière de l'ingratitude: «Ceux-là mêmes qui brandissent dans tous les sens des sabres de bois, soigneusement copiés sur d'anciennes armes allemandes et qui recouvrent leur tête barbue d'une peau d'ours naturalisée, surmontée de cornes de taureau, ceux-là n’attaquent, quant au présent qu’avec

les armes de l'esprit, et s'enfuient en toute hâte dès qu'apparaît la moindre matraque communiste. La postérité ne s'avisera certainement pas de mettre en épopée leurs héroïques exploits... C'est ainsi qu'en particulier, j'ai toujours eu le sentiment que les prétendus réformateurs religieux - à la vieille mode allemande - n'étaient pas suscités par des puissances désirant le relèvement de notre peuple. En effet, toute leur activité s'emploie à détourner le peuple du combat commun contre l'ennemi commun qui est le 'uif; et au lieu de le conduire à ce combat, elle l'engage dans de funestes luttes religieuses intestines... je n'insisterai pas sur cette ignorance absolue de certains Jean-Baptiste annonciateurs du XXe Siècle, qui méconnaissent aussi bien le racisme que l'âme du peuple. Elle est suffisamment démontrée par le fait que la gauche les combat par le ridicule: elle les laisse bavarder et s'en moque. »

Le futur Führer du IIIe Reich national-socialiste ajoute : 

« Celui qui, ici-bas, ne parvient pas à se faire haïr de ses ennemis ne me paraît guère désirable comme ami. C'est pourquoi l'amitié de ces hommes n'était pas seulement sans valeur pour notre jeune mouvement, elle lui était nuisible. Ce fut aussi la raison essentielle pour laquelle nous choisîmes d'abord le nom de "parti". Nous étions en droit d'espérer que ce mot seul effrayerait et éloignerait de nous tout l'essaim des rêveurs "racistes". Ce fut enfin la raison pour laquelle nous nous arrêtâmes, en second lieu, à la désignation de parti ouvrier allemand national-socialiste. Notre première dénomination éloigna de nous les rêveurs de l'ancien temps, ces hommes aux mots creux, qui mettent en formules les "Idées racistes"; la deuxième nous délivra de toute la séquelle des chevaliers aux glaives "spirituels", de tous les gueux pitoyables qui tiennent leur intellectualité comme un bouclier devant leur corps tremblant... » 

Survivance de la Société Thulé après la fin de 1919

Dès la création du parti national-socialiste ouvrier allemand, quand il a réussi de sa propre initiative, par une sorte de coup d'État intérieur, à transformer le DAP en NSDAP, Adolf Hitler rompt la filiation avec les fidèles de Thulé. Mais on ne tranche pas un tel lien comme un noeud gordien. Il semblait impossible que la Société Thulé n'ait pas survécu. Cette survivance pouvait­ elle expliquer les luttes intérieures que devait connaître le parti national­socialiste, comme les connaissent tous les partis et toutes les sectes ? La vie cachée de Thulé, pendant le quart de siècle qui allait suivre 1920, me paraissait un mystère autrement plus important que toutes les révélations ésotériques, où les dieux du Walhalla font bon ménage avec ceux de l'Himalaya, pour la plus grande joie des prétendus spécialistes de la magie noire et de la terreur ­blanche.