
L’ASSASSINAT DES SEPT OTAGES
On est désormais parvenu au tournant le plus tragique de la brève histoire de la Société Thulé. Le drame sanglant qui va se jouer le 30 avril 1919 éclaire de sa lueur de feu toute cette équipée. Celui-ci s'est dénoué à une date particulièrement sacrée pour les anciens Germains, en ce ont de printemps qui précède la nuit de Walpurgis, où les divinités hyperboréennes se répandent dans la Nature, pour mettre fin àl'hiver. Les chrétiens devaient transformer en sorcières ces filles merveilleuses de Thulé ! Il faut d'abord comprendre pourquoi le combat est soudain devenu si acharné et si impitoyable. Sans l'assassinat de ces otages, la lutte n'aurait pas été emportée par un tel torrent de vengeance et de haine, déferlant sur l'Europe en un raz de marée sans doute plus catastrophique encore que ce raz de marée qui avait naguère englouti le continent sacré des Hyperboréens. Il fallait se plonger dans l'horreur et la boue, pour suivre pas à pas le martyre des sept fidèles de Thulé, témoignant à jamais que la lutte millénaire n'avait pas cessé. Il fallait sans doute leur sacrifice pour que nous comprenions que leurs rêves n'étaient pas quelque innocente passion intellectuelle, mais un engagement total, au péril de leur vie. Qu'ils fussent sept, chiffre sacré pour qui connaît la science ésotérique des nombres, paraissait particulièrement significatif. Sept fidèles. Six Frères et une Soeur, qui n'ont pas failli à ce serment prêté le jour où Rudolf von Sebottendorff les a appelés au combat, lors de la réunion du 9 novembre 1918, lorsque tout a commencé aux yeux aveugles du monde. Sept parmi deux centaines d'hommes et femmes qui constituaient alors la petite poignée d'éveillés, capables de renoncer à tout pour suivre la vole librement choisie à l'appel du Maître de la Société Thulé. Le dernier appel aux armes de l'Armée rouge Le livre rarissime d’Ambroise Got publié, en 1922, à la Librairie académique Perrin, sur La terreur en Bavière, nous éclaire sur cette période troublée. Précieux récit d'un homme qui a vécu de près toute cette aventure et dont les opinions, situées très à gauche, n'en rendent que plus précieux le témoignage. Il a rencontré Kurt Eisner, à la conférence internationale socialiste de Berne, peu avant son assassinat, et ne cache pas un parti pris très favorable pour le fondateur de la République bavaroise et pour ses idées séparatistes. Seulement, Ambroise Got reste de ces vieux socialistes humanitaires qui savaient encore se placer au juste milieu et haïssaient, d'un même élan horrifié, les fanatiques de l'extrême gauche et ceux de l'extrême droite. Il dénoncera tout autant la terreur blanche que la terreur rouge qui l'a précédée. Il conclut son livre en évoquant,, la gangrène pangermaniste qui a poussé sur le fumier communistes et souhaite que l'Allemagne s'engage sincèrement « sur le chemin de la démocratie ». Pour lui, tous les crimes restent inexpiables, quel que soit le côté de la barricade. Tandis que les corps francs s'approchent de Mtinich, on colle à la hâte des affiches sur les murs et les palissades de la capitale bavaroise. Je revoyais ces placards jaunâtres, apposés par les hommes de l'ancien matelot Egelhofer, devenu le chef de l'Armée rouge. C'est l'ultime appel aux armes: « La bourgeoisie conduit ses lansquenets vers Munich pour étouffer dans le sang la jeune liberté du prolétariat. Armez-vous et rassemblez-vous pour combattre en faveur de la République socialiste des Conseils! Enrôlez-vous dans l’armée rouge ! Montrez les dents aux bourreaux de la révolution et envoyez chez eux les gardes blancs avec des têtes ensanglantées... Mais il ne suffit pas de se battre sur le front, aux portes de Munich. Il faut aussi tenir la ville, où les hommes des corps francs possèdent des partisans nombreux et résolus. La terreur s'inscrit à l'ordre du jour. Les politiques s'effacent désormais devant les militaires. On assiste à une véritable prise du pouvoir par les gardes rouges. Rudolf Egelhofer et ses hommes sont décidés à ne pas faire de quartier. Un ancien matelot propose de parquet tous les « bourgeois » de la ville sur la Theresienwiese, de parlementer avec les troupes gouvernementales et, en cas d'échec, de massacrer tous les prisonniers. Cette politique des otages l'obsède. Des patrouilles de gardes rouges parcourent les rues, le fusil à la main, à la recherche des opposants. Les Munichois se terrent chez eux. Des petits groupes activistes se dévoilent et passent de la résistance clandestine à la lutte ouverte. Les contre-révolutionnaires reprennent espoir. Dans les locaux de la Société Thulé, de la Marstallstrasse, on continue de travailler, sans prendre la moindre précaution. Les fidèles restés dans la capitale bavaroise se croient intouchables. Mais le temps n'est plus où le Baron arrivait à « arranger » les choses avec les policiers ou les miliciens. Les nouveaux maîtres de la Bavière sont plus méfiants et plus cruels. À l'approche de leur inéluctable défaite, ils veulent du sang. Arrestation de la comtesse Hella von Westarp Le 26 avril 19 1 9, un « commando » de matelots révolutionnaires et d'ouvriers communistes se présente dans les locaux de la Société Thulé. Le trafic des faux papiers et l'acheminement des volontaires vers le nord du pays ne pouvaient quand même pas passer éternellement inaperçus ! Les locaux sont déserts. Il ne s'y trouve qu'une jeune femme, la comtesse Hella von Westarp. Âgée de trente-trois ans, elle a naguère quitté sa famille pour vivre de son travail. Mais elle a perdu sa place quand les autorités républicaines ont appris son titre de noblesse. Alors, depuis le mois de février, elle travaille à la Société comme secrétaire et sténotypiste. Malgré la prise du pouvoir pair les communistes, elle n'a pas voulu quitter Munich. La comtesse Westarp répond à l'interrogatoire par phrases brèves. Elle ne se trouble pas. Depuis si longtemps, elle devait quand même savoir que ce moment viendrait un jour. Sa déposition peut se résumer en quatre mots: elle ne sait rien... Les gardes rouges la conduisent au poste de police et laissent quelques hommes dans les bureaux de la Société Thulé, avec la consigne d'appréhender tous ceux qui se présenteront. La liste des fidèles de Thulé aux mains de leurs ennemis Grâce aux mémoires de Rudolf von Sebottendorff, confirmés à l'époque par les témoignages des survivants, On découvrais ce qui allait survenir ensuite. Le concierge de l'immeuble parviendra à prévenir la plupart de ceux qui arrivent sans se douter de rien. Ainsi, l'auteur dramatique Dietrich Eckart réussira à échapper à l'arrestation et sautera dans sa voiture, pour s'éloigner au plus vite du siège de la Société Thulé, devenu souricière. La comtesse Westarp sera relâchée peu après son arrivée au poste de police, mais reste soumise à surveillance. Par elle, les révolutionnaires espèrent remonter jusqu'à l'insaisissable Sebottendorff, qu'ils croient toujours à Munich. Désormais, tout s'enchaîne avec une impitoyable logique. Au cours de la perquisition dans la Marstallstrasse, les gardes rouges se sont emparés des deux cantines, marquées aux initiales R. v. S., et les ont emportées au poste de police. Elles sont bourrées d'affiches et de tracts contre-révolutionnaires. Toute la propagande nationaliste clandestine a pris pour cible le trio Axelrod, Leviné et Levien et ne cesse d'insister sur leur triple particularité d'être à la fois russes, communistes et juifs. Tous trois se concertent rapidement. Il n'est, certes, pas difficile d'imaginer les propos de ces chefs révolutionnaires qui se sentent désormais traqués par l'avance des troupes fidèles au gouvernement du socialiste Hoffmann. Ils n'ont aucune pitié à attendre des soldats des corps francs, qui ont pris les armes pour une sanglante croisade et ne remettront dans leur fourreau que des baïonnettes rouges de sang. Une liste de membres de la Société Thulé a été hâtivement dressée, d'après les documents saisis dans les locaux de la Marstallstrasse. Sur cette liste d'environ deux cents noms, les révolutionnaires ne parviendront finalement à mettre la main que sur sept membres de la Société Thulé. Ils seront arrêtés à leur domicile, conduits à la Kommandantur révolutionnaire, puis transférés au ministère de la Guerre, dont l'Armée rouge occupe les bureaux. Voici une demi-douzaine de fidèles de la Société Thulé entre les mains des Conseils d'ouvriers et de soldats. Le désordre est devenu tel, en ces derniers jours des Soviets de Bavière, que personne ne sait trop que faire des prisonniers. Les uns veulent les abattre sur place, sans jugement, et d'autres estimeraient plus prudent de les libérer. Car, dans cette atmosphère de défaite la hantise des représailles les tenaille. Il reste aussi la tentation de les garder en otages. Mais où les enfermer ? Les otages emmenés dans le lycée Luitpold Alors, surgit Fritz Seidel, revolver au poing. Il est accompagné d'une troupe d'une centaine de gardes rouges. C'est un garçon de vingt-cinq ans, originaire de Chemnitz, la ville la plus communiste de l'ultra-rouge province de Saxe. Réformé à cause d'une malformation du pied, il a fait la guerre comme gratte- papier chez un armateur de Trieste, puis, au bureau de poste de Munich. Employé ensuite à la poudrière de Dachau, il adhère au Spartakusbund et se fait mettre en congé dès la révolution communiste du 7 avril. Il s'installe alors au lycée Luitpold, réquisitionné par les gardes rouges et en devient l'Oberkommandant. il dira, sans rire, que son rôle est celui d'un «Supérieur politique chargé d'éclairer la religion de ses camarades ». Il vit dans la hantise de la trahison et ne connaît qu'un mot: Erschiessen! Fusiller ! Ce chef de la Tchéka bavaroise, qui se sait destiné, tôt ou tard, au poteau d'exécution - et qui sera effectivement fusillé, à son tour, quelques semaines plus tard - se fait livrer les prisonniers. Ce lycée Luitpold. Luitpold Gymnasium,date de la belle époque wilhelmienne et n'a, certes, rien du cadre habituel des scènes de terreur. On respirerait plutôt le morne ennui des édifices scolaires. C'est une grande bâtisse massive de deux étages, dont la façade donne sur la Müllerstrasse. Un beau jardin la sépare de la rue. Occupé d'abord par la Milice républicaine, le lycée a été pris d'assaut et occupé par les gardes rouges, le 13 avril. Il sert désormais de caserne et de prison. La garnison apparaît très flottante: huit cents hommes quand il s'agit de percevoir la soupe et moins d'une centaine pour suivre l'entraînement militaire et exécuter les corvées. Il était clair à mes yeux - et aux yeux de leurs gardiens - que les membres de la Société Thulé, arrêtés le 27 avril et conduits à pied au lycée Luitpold, sous les injures de la foule, n'étaient ni plus ni moins que des otages. Mais Ruidolf Egelhofer, le chef de l'Armée rouge de Bavière, et son complice l'Oberkommandant Fritz Steigel tiennent aux formes, avec une minutie de petits-bourgeois allemands. Les fidèles de Rudolf von Sebottendorff sont donc officiellement arrêtés comme « pillards», ce qui a toujours été, en période troublée, une notion assez élastique. Les pillards, qui sont munis de fusils et de brassards, sont considérés comme « défenseurs du prolétariat ». Il y a bien longtemps pourtant que les véritables défenseurs du prolétariat ne traînent plus dans les rues de Munich, mais qu'ils se font courageusement tuer dans les combats des faubourgs. Voici donc les prétendus pillards les otages appartenant à la Société Thulé, enfermés dans une cave, avec quelques suspects raflés au hasard par les gardes rouges. Vingt-deux personnes y sont entassées au soir du 28 avril. Les détenus ne peuvent se coucher qu'à tour de rôle, à même les pavés humides. Pas de paillasse, ni de couverture. Des tas d'immondices et de vieux chiffons dégagent une odeur nauséabonde. Une eau glaciale ruisselle sur les murailles de pierres nues. Au début, les captifs ont disposé d'une bougie, mais elle leur a été retirée sui- un ordre formel du trio Levien-Axelrod-Leviné qui veille à ce que leurs ennemis manquent de tout. Les sentinelles savent que les otages seront massacrés à l'approche des hommes des corps francs, qui enserrent désormais Munich d'un cercle infranchissable de fer et de feu. Avant de les assassiner, les bourreaux s'amusent à décrire les supplices qui attendent ces malheureux. Toutes les deux heures, un gardien arrive et annonce que l'exécution est imminente. Six hommes et une femme vont mourir pour Thulé Le sculpteur Walter Nauhaus a été arrêté le premier dans son atelier. C'est un garçon de vingt-sept ans, fils d'un missionnaire allemand au Transvaal. Il est revenu en Allemagne, dès la déclaration de guerre, pour s'engager, et a été très grièvement blessé, dès la première bataille. Réformé après deux ans d'hôpital, il a décidé de se vouer à la sculpture, à Berlin puis à Munich. C'est lui qui a suggéré à Rudolf von Sebottendorff de donner le nom de Thulé à la Société. Après avoir dirigé le groupe des jeunes, il a fondé le Cercle de Culture Nordique, qui se trouve à l’exacte jonction des activités exotériques et ésotériques de la Société. Plus qu'aucun autre, il a recherché fébrilement le monde perdu des Hyperboréens et a rêvé de le restituer, en artiste bien plus qu'en militant politique. Nauhaus apparaît, sans aucun doute, comme un croyant et un créant. C'est l'un des membres les plus importants, et les plus initiés, de tout le groupe de fidèles réunis par le Baron. En même temps que lui, dans son atelier, les gardes rouges ont aussi arreté un autre membre de la Société Thulé, qui se nomme Walter Delke et qui est de deux ans son aîné. Originaire de Magdebourg, lui aussi a été volontaire pour le front et lui aussi a été grièvement blessé dès 1914. Grand invalide de guerre, il suit des cours à l'école des Arts et Métiers de Munich. C'est également dans un atelier d'artiste que les gardes rouges d'Egelhofer vont découvrir le chevalier Friedrich Wilhelm von Seidlitz, arrière-petit-fils du fameux général de Frédéric le Grand. Il a vingt-huit ans. Après une guerre d'où il a ramené décorations et blessure il a rejoint la Société Thulé dès septembre 1918. Ce militaire voulait commencer une nouvelle carrière de peintre et de pianiste. Quelques heures plus tard, un autre membre de la Société Thulé est, à son tour, amené au lycée Luitpold. Il se nomme Anton Daumenlang et exerce le modeste emploi de secrétaire aux chemins de fer. Il a près de cinquante ans. C'est un typique petit-bourgeois, portant lorgnon pince-nez et col cassé de celluloïd. Avec sa femme, il élève une fille unique et se passionne pour l'héraldisme et la généalogie, activités fort pacifiques, mais qui l'ont conduit, tout naturellement, à partager les hantises de la Société Thulé, dont il est membre depuis quelques mois. Les gardes rouges l'accusent d'avoir lacéré une affiche communiste et il est arrivé au lycée couvert de plaies et de bosses, ses vêtements en lambeaux souillés de boue. Le prince Gustav von Thurn und Taxis a été envoyé, quelques jours auparavant, de Nuremberg à Munich par Sebottendorff, avec la mission de recommander la prudence aux fidèles restés dans la capitale bavaroise et de vérifier si les deux cantines remplies de documents séditieux ont bien été mises en lieu sûr. Il est arrivé trop tard et vient d'être appréhendé au Park Hotel. Ce jeune aristocrate d'à peine trente ans, ancien combattant, comme il se doit dans sa caste, a déjà été arrêté plusieurs fois depuis le début de la révolution allemande et accepte cette nouvelle épreuve en souriant. Le baron Franz Karl von Teuchert n'a pas vingt ans, mais il s'est enrôlé dans le corps franc de Regensburg - où sert un autre membre de la Société Thulé, le sous-lieutenant Rudolf Hess. Von Teuchert a été fait prisonnier, au cours d'une reconnaissance de son unité dans les lignes rouges, et il est furieux de s'être laissé prendre aussi stupidement. On a trouvé son nom sur les listes de membres de la Société Thulé et il ne se fait guère d'illusions sur son sort. La comtesse Hella von Westarp partage la cave-prison avec ses six Frères de la Société Thulé. Après -savoir été libérée du poste de police, elle a eu l'imprudence de regagner son domicile, pour prendre un peu de linge. Les gardes rouges l'ont aussitôt capturée au nid et n'ont pas tardé à la conduire rejoindre les autres au lycée Luitpold. Elle a partagé la promiscuité de la cave-prison, on l'atmosphère devient d'heure en heure plus fétide. Sans cesse des gardes rouges viennent injurier les prisonniers. La comtesse Westarp attire particulièrement leur verve et ils s'encouragent à lui lancer les plaisanteries les plus obscènes. Elle finira pourtant, ultime faveur, par être incarcérée, seule, dans un petit cabinet contigu à la salle de garde. « Je donne mon consentement. Choisissez les plus distingués » Certains membres de la Société Thulé ont été arrêtés le 27 avril et d'autres le 28. Les ouvriers les plus résolus à défendre le régime des Conseils montent vers le front, par petits groupes mal armés et mal équipés. Beaucoup n'ont d'autre uniforme qu'un brassard rouge passé sur leurs vêtements de travail élimés. Les gars de chez Krupp ne manquent pas de courage, mais beaucoup des meneurs semblent s'être évanouis, au hasard des ruelles et des portes cochères. Pourtant, l'ancien matelot Rudolf Egelhofer reste à son poste. Le chef de l'Armée tout, est décidé à se faire tuer au combat. À celui-là, il ne faut pas retirer le courage. Au lycée Luitpold, dès l'aube, on a mis les otages au travail pour une classique corvée de patates. La comtesse Hella von Westarp doit balayer les chambrées des gardes rouges et laver la vaisselle. Une fois encore, ses gardiens la couvrent d'injures. Les gardes rouges savent que leurs ennemis seront impitoyables. Dans les chambrées du gymnase Luitpold, on commente le « tarif » qu'offrent, paraît-il, les troupes de Noske: ,La tête de chaque garde rouge est primée trente marks et celle des chefs soixante ». Les nouvelles du « front » sont mauvaises. Les hommes des corps francs se rapprochent de Munich. En ce 29 avril, commence la grande offensive contre la capitale bavaroise. Starnberg tombe aujourd'hui et Fürstenfeldbruick demain. C'est la fin de la république des Conseils. Les gardiens se font plus menaçants d'heure en heure. Dans la soirée du 29 avril, les mauvaises nouvelles du front se multiplient. Partout, désormais, les hommes des corps francs avancent. Les gardes rouges n'arrivent pas à résister à ces soldats bien encadrés et bien armés. Les troupes improvisées d'Egelhofer commencent à se débander. L’Armée rouge se désagrège. Certains, déjà, troquent leur uniforme contre un costume civil ou se débarrassent de leurs brassards rouges. Les cas de désertion se multiplient. À une réunion du Comité exécutif, il est longuement discuté du sort des otages. Il est décidé de fusiller ceux qui appartiennent sans conteste à la Société Thulé. L’ordre d'exécution est un bout de papier qui émane d’un comité de soldats du premier régiment d'infanterie de l'Armée rouge et prend la résolution de faire fusiller dix otages pour chaque communiste tombé au combat! Il est demandé, par une note en bas de page, que Rudolf Egelhofer prenne lui-même la chose en main. Le chef révolutionnaire a ajouté dans la marge, an crayon: «Au Comité exécutif des Conseils d'ouvriers et de soldats, au palais des Wittelsbach. Je donne mon consentement ». Au verso, le chef de l'Armée rouge a ajouté comme un suprême hommage involontaire: Sucht die Feinsten heraus c'est-à-dire: Choisissez les plus distingués. Terrible face-à-face dans la nuit de la cave-prison Au lycée Luitpold, les gardiens deviennent de plus en plus nerveux et agressifs. Les coups maintenant succèdent aux injures. Le sort des otages ne fait plus aucun doute. Ce n'est plus qu'une question d'heures. Les fidèles de la Société Thulé se demandent seulement s'ils auront l'ultime , chance,, de mourir fusillés, ou s'ils vont être tués, comme des chiens, à coups de crosse et de baïonnette. Au milieu de la nuit, la porte de la cave-prison s'ouvre brutalement. Les captifs croient leur dernière heure venue même s'ils sont habitués, depuis leur arrestation, aux macabres plaisanteries de leurs bourreaux. Le sous-officier Schiklhofer, l'ad'oint de Fritz Steigel, se tient sur le seuil, avec nu mauvais falot. Il déchiffre lentement des noms sur une liste et fait l'appel des prisonniers membres de la Société Thulé. Chacun doit se présenter. Dans la pénombre, apparaissent, éclairés par la lueur dansante de la bougie, les visages de ceux qui, plus que tous les autres révolutionnaires, ont juré de briser dans le sang le sursaut de Thulé. Ils sont là, tous les trois, Eugen Leviné, Towia Axelrod et Max Levien, ceux que même leurs partisans appellent « les trois Russes ». Ils sont venus voir, les veux dans les yeux, à quoi ressemblent les fidèles de Thulé à l'approche de la mort. Les trois révolutionnaires examinent longtemps, sans dire un seul mot, leurs ennemis. Cette scène muette, qui me paraissait tragique, tournait finalement au grotesque. Ce mauvais goût des bourreaux, eux aussi voués à la mort, semble finalement plus pitoyable qu'odieux. Deux mondes s'affrontaient. Et c'étaient ceux qui ne croyaient pas au paradis sur cette terre ni dans l'autre qui allaient finalement triompher de l'épreuve du temps. Ils portaient, au fond d'eux-mêmes, une telle image de l'ancestrale terre de Thulé que rien ne pouvait désormais les atteindre. Les six captifs sont alors laissés à la nuit. Mais, comme pour se venger de ces regards lourds de tant de mépris tranquille, les trois complices se rendent dans la cellule où se trouve enfermée, solitaire, la comtesse Westarp. Alors, l'ignomie, ,se déchaîne. On saura, au procès, que la malheureuse a été violentée par cinq hommes. Levien, Axelrod et Leviné ont sans doute pris part à cette Joyeuse expédition, mais Seidel et Schicklhofer prétendront toujours qu'ils n'ont pus participe a ce viol collectif. Fusillade de deux hussards et d'un vieux professeur juif À dix heures du matin, on vient chercher les otages dans la cave et ils découvrent avec horreur le supplice qu'a subi leur camarade d'infortune, la comtesse Westarp. Mais ce n'est pas encore, pour les sept fidèles de Thulé, l'heure de la mort. Ils doivent seulement assister à l'exécution de deux soldats des troupes gouvernementales, pris au cours d'une escarmouche, quelques jours auparavant, dans la banlieue de Munich. Fritz Linnenbruger, de Bielefeld, et Walter Hindorf, de Weissenfeld, appartiennent tous deux au premier escadron du 8e régiment de hussards prussiens. Leurs uniformes sont en lambeaux, leurs visages marqués par les coups. Ils ont été tant battus qu'ils peuvent à peine marcher. Les fenêtres dit lycée sont garnies de curieux qui poussent des acclamations et rient très fort. Une plan d'insultes s'abat suit les condamnés. La comtesse semble exciter particulièrement tous ceux qui assistent à la scène. Les deux hussards sont arrivés devant le mur où ils doivent être fusillés. Ils se serrent la main. Une douzaine d'hommes surgissent du poste de garde et commencent à tirailler, sans même attendre les ordres du sous-officier. Les membres du peloton d'exécution improvisé se font alors servir des pots de bière, qu'ils boivent devant les corps pantelants de leurs victimes. On finit par jeter les cadavres des deux hussards dans un coin, sur un amas de cendres et d'immondices et on les recouvre vaguement de sciure de bois. Quelques instants plus tard, on colle au poteau un vieil homme de soixante-dix ans, qui porte une longue barbe blanche et ne cesse de se lamenter en proclamant son innocence. Le Pr Berger répète qu'il n'a jamais fait de politique,qu’il ne fait pas partie de la Société Thulé et qu'il appartient par surcroît, à la religion israélite. Les matelots et les gardes rouges lui répondent par des injures. Ils se moquent bien de savoir de quelle confession religieuse se réclame ce vieux monsieur à l'allure typique de bon bourgeois bavarois. On l'accuse - d'ailleurs, à tort - d'avoir déchiré une proclamation de la République des Conseils. En ce sanglant 30 avril, il n’en faut pas plus pour recevoir sa ration de plomb. Les sept membres de la Société Thulé, après avoir assisté à l'exécution du vieux peintre juif, regagnent alors leur cellule sous les coups de crosse et les injures. L’interminable attente recommence. Vers quatre heures de l'après-midi, un courrier apporte une lettre scellée. C'est l'ordre d'exécution, paraphé de la main d'Egelhofer. L’Oberkommandant du lycée Luitpold semble soudain avoir un ultime scrupule à se salir les mains: Fritz Steigel charge Willy Haussmann, ancien employé de tramway et commandant intérimaire du lycée, de diriger l'exécution, il se suicidera le soir même pour échapper à la vengeance des corps francs. Le peloton d'exécution devant un mur de briques Une escouade de quatre gardes rouges parcourt les couloirs du lycée, à la recherche d'hommes volontaires pour exécuter les otages. On trouvera pour cette besogne d'anciens prisonniers de guerre russes, qui ont viré au bolchevisme et rejoint les rangs de l'Armée rouge bavaroise, quelques civils, un cantinier. Haussmann se rend à la cave-prison, en compagnie du garde-magasin et d'un secrétaire. Au reflet blafard d'une lanterne, l'adjoint de Fritz Steigel appelle les malheureux. Sur sa liste, le secrétaire trace une croix en face de chacun des noms. Déjà pour lui, ces six hommes et cette femme ont cessé de vivre. Dans le lointain, on entend le canon. Des bruits de fusillade dans les faubourgs. Leurs frères du Kampfbund et de l'Oberland se battent, les armes à la main. Et ils sont là, sans avoir d'autre combat à livrer que de témoigner à jamais par leur sang. On pourraitpresque faire le parrallèle avec ces Saxons massacrés à Verden par Charlemagne, pour n'avoir pas voulu renier la foi de leurs pères. Le peloton se tient à moins de dix mètres d'un mur de briques. Un simple soldat, ancien garçon de café, commande les tueurs.Il lance, d’un air impatient : - Allez ! Au premier de ces messieurs ! Le petit fonctionnaire des chemins de fer Daumenlang s'avance d'abord. Il est le plus âgé. Le plus ému aussi. Ses yeux sont rouges à force d'avoir pleuré. Il n’arrive pas à se résoudre de laisser ainsi sa femme et sa fille, et ses chères études. Il ne peut s'empêcher de trembler, mais se dirige de lui-même vers le mur. Il tourne le dos aux tueurs et regarde sa dernière vision du monde: un mur de briques. Un coup de feu. Puis un autre. Les hommes du peloton tiraillent les uns après les autres. Daumenlang s'écroule. Encore un coup de feu. Même pas des soldats, murmure von Teuchert à von Seidlitz. Passez le premier, vous êtes le plus âgé. Ils semblent se faire des politesses pour savoir qui des deux va mourir le premier. Au moment où il entend craquer les culasses, le jeune lieutenant Teuchert se retourne brusquement et lance aux gardes rouges : - Moi, je veux mourir en face ! Walter Nauhaus et son camarade Delke lui succèdent. jamais leurs blessures de guerre ne les ont tant fait souffrir qu'en cette fin d'après-midi de printemps. Après avoir tant combattu sur le front, il leur faut tomber sous des balles allemandes. Le prince von Thurn und Taxis regarde toute cette scène d'un air méprisant. Depuis des générations et des générations, les hommes de son sang ne craignent pas la mort. Il va mourir, mais il croit à l'éternité de sa famille et de son rang. La noblesse qui paye de son sang garde toute sa place dans le monde de Thulé. Les coups de feu s'espacent. Il semble y avoir comme une lassitude dans le peloton. Le prince vient de tomber sur le corps de ses camarades. Une balle explosive lui a arraché la moitié du crâne. La dernière à mourir sur les corps de ses compagnons La comtesse Hella von Westarp vient d'assister, en apparence impassible, à toute cette fusillade. Elle se veut de la race des soldats On ne lui accorde, comme grâce suprême, que d'écrire une lettre d'adieu. Elle gribouille quelques lignes, en se servant comme pupitre du dos d'un garde rouge. L’écriture se trouble, les lignes se chevauchent. Cherche-t-elle à obtenir un ultime répit? Un des spectateurs, exaspéré, le maître-tailleur Citus Watzelsberger, un petit bonhomme boiteux, lui lance: - Sakrament! Puisque vous êtes sténotypiste, vous n'avez qu'à écrire en sténo. Nous n'avons pas le temps de vous attendre. Au mur ! Un énergumène, qui porte au bras J'emblème de la Croix-Rouge, et n'a jamais été identifié, bondit sur elle et tente de l'entraîner vers le mur. Mais elle s'évanouit. Ses bourreaux attendront qu'elle revienne à elle pour la fusiller. La foule hurle de fureur. On colle la comtesse au mur sans même lui bander les yeux. Elle porte son mouchoir au visage. Six coups de feu retentissent. La décharge lui déchiquette le crâne et le cou. Pourtant, elle respire encore. Un matelot patauge dans le sang, pour lui donner le coup de grâce. Un dernier tressaillement agite le corps de la comtesse. Tout est fini. Un misérable se précipite, soulève sa robe et lui lance frénétiquement des coups de pied dans le ventre. La foule hurle. Mais à sa joie se mêle une sombre terreur. Les combats se rapprochent. Les plus courageux des gardes rouges se ruent aux barricades improvisées et vont défendre leur révolution, le fusil lu poing, animés d'un lucide désespoir. Il ne reste plus dans la cour du lycée Luitpold qu'une tourbe furieuse. Le socialiste Ambroise Got va dresser l'hallucinant tableau de ce qui s'est passé ensuite, sur les cadavres des sept membres de la Société Thulé: «Les forcenés vont se soulager à côté des loques sanglantes, des poubelles d'immondices sont déversées sur elles. Une orgie commence autour du tas de chair souillée qui gît dans la pénombre. Des gardes rouges, s'improvisant musiciens, font beugler des accordéons, d'autres trépignent et chantent avec une allégresse sans bornes, pris d'une joie féroce. Des femmes encore se mêlent à la débauche. Le vin et la bière coulent à flots; les cigarettes sont généreusement distribuées. » Sur le bâtiment principal du lycée Luitpold, une cloche sonne à toute volée. Un immense drapeau rouge flotte encore au-dessus de la foule. Mais l'exécution des otages marque la fin de la dictature de la République des Conseils. |