
NAISSANCE DU CORPS FRANC
«OBERLAND»
Dans Munich, que contrôlent, de plus en plus étroitement, les miliciens et les soldats de l'Armée rouge bavaroise, le Maître de la Société Thulé organise rapidement son mouvement de résistance. Depuis plusieurs mois, il se préparait à ces dures heures d'affrontement, les armes à la main. Il a toujours prévu le pire. Aussi, ne sera-t-il pas surpris de voir la dictature d'Eugen Leviné, de Max Levien et de Towla Axelrod succéder aux folies de Gustav Landatier et d'Ernst Toller. Tout cela lui paraît dans la tragique logique des choses. Lénine, en octobre 1917, a ouvert la boîte d'où s'échappent tous les démons qui courent désormais le monde. Si la République des Conseils, instaurée le 7 avril 1919, arrive à se maintenir au pouvoir, tout ce que les fidèles du Germanenorden et de la Société Thulé ont rêvé de recréer sera voué au néant. La guerre se veut totale. Totale sera donc la victoire ou la défaite. Dans ce combat, tous les alliés sont nécessaires. Pour Sebottendorff, le gouvernement Hoffmann, en exil à Bamberg depuis la mi-mars, représente la seule chance. En le soutenant, le Maître de Thulé prend une option sur l'avenir. Il veut se trouver du côté de ceux qui reviendront, tôt on tard, en vainqueurs, à Munich. Le gouvernement Hoffmann représente la légitimité. Si la Société de Thulé le sert loyalement, les activités du Kampfbund deviendront légales. Sebottendorff devient agent du gouvernement bavarois en exil Sebottendorff après avoir noyauté toutes les organisations de droite et infiltré des hommes dans tous les mouvements de gauche, voici le Maître de Thulé pressenti pour travailler avec le gouvernement socialdémocrate en exil! Rudolf von Sebottendorff n’a jamais voulu diriger une secte, mais, au contraire, créer, à l'aide de diverses « courroies de transmission», un mouvement populaire. .Servir le gouvernement Hoffmann petit parfaitement s'inscrire dans son plan. D'autant que Bamberg reste loin de Munich. La vraie puissance, même si elle reste encore clandestine, se trouve clins la capitale. Tandis que les volontaires du premier bataillon issu de la Société Thulé se camouflent à Eching, les hommes du deuxième bataillon multiplient les sabotages dans Munich même. Ils subtilisent les magnétos des automobiles de la Milice, ils percent les réservoirs des avions sur l'aérodrome de Schleisshelm. Surtout, ils préviennent les suspects des arrestations ou les paysans des réquisitions. La fabrication des faux papiers devient une des spécialités des hommes du sous-lieutenant Kraus. Plutôt que de confectionner des faux tampons, ils en achètent de vrais à des militants communistes et ils utilisent des laissez-passer authentiques. Chaque homme de la Société Thulé engagé dans la résistance possède désormais une carte, tout ce qu’il y a de plus authentique, du spartakusbund. Les courriers qui assurent la liaison avec Bamberg se camouflent en paisibles employés des chemins de fer. La vie clandestine s'organise. Les vétérans de la garde nationale, les policiers licenciés par le régime des Conseils, les anciens officiers de l'armée impériale se retrouvent et complotent. On parle d'Lin putsch. Tentative avortée de putsch contre-révolutionnaire Le général Seyffertiz commande la garnison de Munich. Si certaines unités sont fortement noyautées par les communistes, d'autres, restent attentistes ou sont même prises en main par des nationalistes. Dans les casernes, des discussions éclatent sans arrêt. Un tract circule: «La Bavière est tombée entre les mains de fous dangereux. Mais le gouvernement régulier rassemble des forces dans le nord du pays. Les campagnes se dressent pour sauver le régime socialiste des menées bolcheviques. Debout, Munichois! À bas la tyrannie! Vive l'État libre de Bavière et vive le gouvernement Hoffmann ! » Ce tract a été largué par avion sur la ville. Sebottendorff charge ses hommes de le reproduire et de le diffuser. Il n'a pas hésité à le signer: la section social-démocrate provinciale... Désormais, le complot se noue. Le général Seyffertiz occupera les points névralgiques avec les soldats de la garnison de Munich. Schneppenhorst, le ministre de la Guerre du gouvernement bavarois en exil à Bamberg, arrivera à la rescousse, avec plusieurs milliers d'hommes aux ordres du président Hoffmann.Les hommes de la Société Thulé, camouflés à Eching, ont reçu, dans cette tentative de putsch, un objectif de choix: ils doivent s'emparer de l'aérodrome de Schleisshelm. Mais le commandeur du régiment de la Garde ex-royale est un républicain progressiste. Il refuse de trahir le pouvoir des Conseils et parvient même à intercepter les délégués du gouvernement Hoffmann, arrivés clandestinement à Munich quelques heures auparavant. Seyffertiz a réussi à contrôler la ville. Les passants commencent à molester les communistes. Mais les troupes gouvernementales n'arrivent pas. Schneppenhorst ne tient pas sa parole. À midi, en ce dimanche 13 avril, la situation devient critique pour les putschistes. Les gardes rouges commencent à sillonné la capitale bavaroise à bord de voitures blindées. Les soviets de soldats passent à l'action dans les casernes et invitent énergiquement leurs camarades à lâcher le « gouvernement bourgeois des traîtres à la classe ouvrière». De Bamberg, le président Hoffmann, tenu au courant par téléphone, comprend que la partie est perdue. Les Conseils reprennent la situation en main et proclament une République soviétique communiste de Bavière. La milice est dissoute et la police désarmée. L’ordre sera désormais assuré par les gardes rouges. Leur première opération consiste à occuper la poste centrale et à couper toutes les communications avec l'extérieur. Les trois hommes forts de Munich la Rouge Le pouvoir n'est resté qu'une semaine entre les mains des anarchistes et vient d'être récupéré par les communistes. Trois agitateurs professionnels contrôlent désormais Munich. Eugen Leviné a trente-six ans. Il est né dans une famille juive de SaintPétersbourg, mais il a fait son service militaire dans l'armée allemande, où il est devenu spartakiste. Désigné pour représenter l'Allemagne à la première séance du Komintern à Moscou, il n'a pu franchir la frontière et s'est replié sur Munich où il va diriger le parti et rédiger l'édition bavaroise de Die rote Fahne. Max Levien est son cadet de deux ans. Il appartient lui aussi à une famille israélite, à moitié russe et à moitié allemande. Il a connu les bagnes sibériens, a rencontré Lénine dans son exil helvétique, avant la guerre, et a organisé des cellules spartakistes dans les rangs de l'armée impériale. Depuis décembre 1918, il dirige les communistes bavarois. Towla Axelrod est, lui aussi, d'origine juive et russe. Il est arrivé en Allemagne, avant même la fin de la guerre, en se glissant dans la suite d'Adolf Joffé, l'ambassadeur soviétique. Quand celui-ci a été chassé de Berlin, le camarade Axelrod a gagné Munich. Il compte y apporter l'expérience de la révolution russe, car il reste très fier de s'être trouvé à Petrograd, aux côtés de Lénine, lors de la révolution d'Octobre 1917. Ces trois étrangers se sont assurés le concours d'un partisan fanatique, le matelot Rudolf Egelhofer, âgé de vingt-six ans, qui a naguère participé à la mutinerie de Kiel. Président du Soviet des chômeurs, il devient le chef militaire de la République des Conseils et sera le véritable créateur de l'Armée rouge. Une véritable « île rouge » se forme dans le sud de la Bavière. Au centre, Munich. Places fortes sur les « frontières »: Dachau, Schleisshelm, Augsbtirg, Rosenheim. À Dachau, se trouvent les réserves en munitions et en billets de banque de la République des Conseils. L’or et le plomb des Soviets de Bavière... Le gouvernement bavarois demande l'aide des corps francs Dans la capitale provisoire du gouvernement bavarois, Rudolf von Sebottendorff retrouve son fidèle lieutenant Kurz Le Baron est furieux. Les troupes gouvernementales de Schneppenhorst ont échoué dans leur attaque devant Dachau et ont manqué le rendez-vous avec Seyffertiz. Lors de cette attaque manqué l’armée régulière a été en dessus de tout, il n'y a qu'une seule solution: faire appel aux corps francs. Sebottendorff pense d'abord à la plus solide d'entre ces formations de « Réprouvés », celle qu'a réussi à lever le colonel Ritter von Epp à Ohrdruf, en Thuringe, et dans laquelle les volontaires bavarois sont très nombreux. Le conseil des ministres, comme si rien ni personne ne pouvait résister au Baron, se réunit le soir même. Certes, ces soldats modérés sont fort contrits de demander l'aide des terribles activistes des corps francs. Mais ils n'ont pas d'autre choix s'ils veulent un jour revenir à Munich. Il leur faut bien dénicher les fourgons de quelque vainqueur; sans le sabre du colonel von Epp leurs porte-plume ne quitteront jamais les encriers de l'exil. Le 19 avril 1919, le projet d'une marche sur Munich est adopté. Il s'agit de rameuter les corps francs. Partout s'en vont des émissaires: à Regensburg, à Wurzburg et à Eichstätt où le capitaine Römer et les hommes de Thulé occupent toujours la caserne. Là, doit un jour se former un nouveau corps franc, qui prendra le nom d'Oberland.Rudolf von Sebottendorff a parfaitement réalisé son plan. Il quitte Bamberg pour Nuremberg et s'installe à l'hôtel Fürstenhof. Le Maître de la Société Thulé ne restera pas longtemps dans la capitale de la Franconie. Tout se joue désormais en Bavière où la parole appartient aux soldats. Formation d'une nouvelle troupe de Thulé: « Oberland » Oberland apparaît sans conteste comme une nouvelle filiale de la Société Thulé. Ici, doivent se recruter, avant tout, des soldats. À leur tête, le Baron place, le 22 avril, le major von Beckh, qui a combattu dans les tranchées pendant la guerre et reste un militaire de stricte obédience, adhérent dès 1918 de la Société Thulé. Parfois, certaines des idées ésotériques de Sebottendorff le surprennent un peu. Mais il s'absorbe dans les tâches de l'instruction et laisse le Maître partir sur les routes de la Bavière septentrionale, à la recherche de nouveaux volontaires. À Rothenburg ob der Tauber, à Ansbach, à Gunzenhausen se tiennent des réunions et s'ouvrent des bureaux de recrutement. Dans l'euphorie des discours, dans la fumée des pipes à longs tuyaux de porcelaine, dans le fracas des chopes cognées sur les tables de bois, on discute, on se défie, on s'engage. Oberland, le mot sonne bien pour tous ces Bavarois. Il faut partir vers le sud, vers le soleil, vers les montagnes. Il faut libérer la vieille cité de Munich et planter le drapeau bleu et blanc de l'immortelle Bavière et le pavillon de guerre noir-blanc-rouge du Reich sur les clochers de ses palais et de ses églises. Chez ces jeunes volontaires enthousiastes, la croix du Christ fait bon ménage avec la roue solaire de Wotan. Le Baron s'en soucie peu. Ces garçons n'ont pas d'idées bien précises. Ils ne brûlent que de l'envie de se battre. Le monde de Thulé renaît et il ne s'encombre pas de théories. Tout est simple dans le combat. Il n'y a plus que les camarades et les ennemis. Les hommes qui sont du même sang et du même esprit. Et les autres. Ceux-là n'ont pas de pitié à attendre des garçons d'Oberland. C'est la guerre. Totale. La marche sur Munich se prépare dans une atmosphère de fièvre. Des courriers réussissent à franchir les frontières et arrivent de Munich. Il n’y a pas encore de lignes de front dans cette étrange guerre civile, niais, comme au Moyen Âge, des bourgades qui deviennent des places fortes, comme les châteaux d'autrefois. Les Spartakistes sont bien décidés à se battre. On compte, à Munich, près de quarante mille gardes rouges armés, mais le quart à peine semble en état de combattre avec efficacité. Les soldats des corps francs sont tout aussi résolus. Des deux côtés, on va lutter par instinct plus que par raison. Dans les deux camps, les meilleurs sont prêts à se faire tuer. L’encerclement de Munich terminé pour le 1er mai Le 26 avril, Rudolf von Sebottendorff, qui a réussi à former une seconde compagnie d'Oberland.Le corps franc Oberland, grossi de nombreux volontaires, se met en route dès le 29 avril. Objectif: la bourgade touristique de Bad Tôlz, à une cinquantaine de kilomètres au sud de la capitale bavaroise. Le convoi contourne la ville de Munich par l'est et traverse Ingolstadt et Rosenheim. Les volontaires, entassés dans les camions, n'ont pas encore d'uniforme, mais portent des vestes bavaroises et de grosses chaussures cloutées. Dans leur sac de montagne, des paquets de cartouches, des saucisses et du pain noir. Ils chantent et brandissent leur fusil de guerre. Étranges montagnards qui partent pour la plus cruelle des chasses. Le corps franc Oberland, fort de trois cent cinquante volontaires, part au combat en chantant. |