LE MYTHE DE THULE

II - LE SOLEIL DE FER

LES HOMMES D'UNE SOCIETE TENTACULAIRE

Quand Rudolf von Sebottendorff revient à Munich en 1919, la capitale bavaroise reste très partagé entre groupes hostiles. Le gouvernement de Kurt Eisner ne gouverne pas grand chose et ne parvient pas a juguler les milices privées, d’extrême-droite comme d’extrême-gauche, qui commencent à pulluler. Il se contente d’y infiltrer des indicateurs. 

Le désordre profite aux extrémistes. Sans cesse, se constituent de nouveaux partis et se trament de nouveaux complots. On se réunit dans les brasseries, et on rêve de prendre le pouvoir.

Arracher de leurs postes les ennemis de Thulé reste pour Sebottendorff un impératif absolu. Mais les moyens pour y parvenir ne sont peut-être pas obligatoirement ceux qu’imaginent les activistes militaires. Le « Putsch » reste la solution ultime. Mais il ne signifiera rien et il ne rétablira rien, s’il ne plonge pas ses racines dans des forces plus profondes.

L’analyse de la situation que fait alors Sebottendorff n’est pas sans rappeler les thèses du théoricien communiste Gramsci en Italie. 

La prise en main de la Russie par Lénine ou de la Bavière par Eisner a été rendue possible par une lente subversion des esprits, préparés, sans même s’en rendre compte, à recevoir les messages de la révolution universelle. Dans les derniers mois de la guerre, il existait en Allemagne un sentiment de « Ziellosigkeit », de désemparent général, que les agitateurs ont su utiliser pour saper toute les valeurs d’une société allemande arrivée à bout de course. Il s’est constitué, dans l’ombre, un véritable pouvoir parallèle dans certains milieux intellectuels, une véritable contre-société « révolutionnaire ». 

Les ratés deviennent les prophètes d’une contre-culture

Ce n’est pas un hasard si tous les amis de Kurt Eisner sortent des mêmes milieux artistiques et bohème, gagnés depuis longtemps à toutes les thèses du cosmopolitisme. Le nouveau pouvoir bavarois se présente comme une subversion intellectuelle. Il s’attaque aux arts et à l’éducation, à la littérature et aux mœurs. Il rêve de « libérer » l’homme de toutes les servitudes. Ainsi, naîtra un nouvel individu, se croyant à la mode de son siècle, parce qu’il aura oublié ses racines familiales et populaires. 

Kurt Eisner s’entoure d’une nuée de professeurs et d’autodidactes en mal de théories égalitaires et libéralisantes. Sous son règne, tous les ratés, tenues à l’écart par les strictes structures de la société wilhelmienne, apparaissent au grand jour. Ils croient leur heure venue, prêchent la libération sexuelle, l’antimilitarisme, l’inversion des valeurs. A les entendre la crapule des faubourgs vaut le héros du front. La paresse vaut le labeur. Le chaos vaut l’ordre. Pour ces religionnaires, l’Allemagne a commis le plus grand péché contre l’humanité : elle a commis le péché d’orgueil. Disciples de Freud, plus encore que de Marx, les révolutionnaires munichois, sous leur dehors d’amoureux de la paix et du bonheur, sont les plus sectaires des grands prêtres. Maudits soient ceux qui ne pensent pas comme eux ! Ces prophètes barbus ont des vocations rentrées d’inquisiteurs. 

Le vieux Dieu d’intolérance, ennemi millénaire de Thulé, parle par leur bouche. Même s’ils ne sont pas disciples de Lénine, les intellectuels socialisants préparent merveilleusement le terrain à la subversion communiste. 

Conspiration pour restaurer le monde perdu des Hyperboréen

Pour Rudolf von Sebottendorff la lutte devient universelle et totale. Ce qui importe c’est de restituer, dans sa pureté et sa force, l’héritage menacé. Le Baron se trouve tout naturellement au centre d’une vaste conspiration intellectuelle qui cherche à restaurer le monde antique des hyperboréens. Rudolf von Sebottendorff a fort bien compris que la philosophie reste plus importante que la seule politique. Il sait que l’agitation n’a de chances de succès que si elle s’appuie sur l’âme populaire profonde. Retrouver cette âme, tel est le premier souci de tous les groupes et de tous les hommes qui vont graviter autour de la Société de Thulé, dès la fin de l’année 1918. 

Tous ces cercles, qui portent le nom de Rings, se réunissent, plus ou moins clandestinement, à l’hôtel des Quatre Saisons de la Société de Thulé. Le Baron encourage la fondation de groupuscules destinés, à recruter de nouveaux membres, et surtout à faire pénétrer ses idées dans les milieux les plus variés.

Plutôt que de fonder une organisation unique, Sebottendorff a compris qu’il faut multiplier les visages et les efforts. La plupart de ces groupes ne paraissent même pas lié à la Société de Thulé. Pourtant tous s’y rattachent, tous obéissent finalement au Baron, tout en répandant, en fin de compte, la même idéologie. 

Walter Nauhaus qui a proposé à Sebottendorff de donner à la Société le nom de Thulé, dirige toujours le groupes des jeunes, mais il le transforme en créant un « Cercle de culture nordique » aux préoccupations directement axées sur l’héritage hyperboréen.

Anton Daumenlang, dirige une société qui étudie les lois de l’héraldisme et se passionne pour les recherches généalogiques. La première règle pour entrer dans la fraternité de Thulé reste avant tout la connaissance de ses propres ancêtres. 

Johnnès Hering anime une association de juristes qui étudient le vieux droit allemand et se prépare à restaurer un jour la loi germanique, contre tous les codes étrangers. Parmi ses plus proches collaborateurs, se distingue un jeune étudiant de dix-huit ans, Hans Frank, un des plus acharnés tenant de l’opposition à tout droit romain ou chrétien. Il sera pendant la guerre, commissaire général de l’ancienne Pologne occupée par l’Allemagne, Hans Frank sera traduit en justice au procès des grands criminels de guerre à Nuremberg. Touché par la grâce catholique et démocratique, il donnera à ses juges tous les signes espérés du repentir et ne cessera de fournir des arguments à l’accusation. Son reniement n’empêchera en rien sa condamnation à mort qui sera exécuté le 16 octobre 1946. 

Les peintres Ernst Halbritter et Walter Deike se passionnent pour des réalisations graphiques inspirées par le vieil art germanique et ne cesse de se répandre en violents propos contre l’art « décadent » qui fleurit en certains ateliers de Schwabing et reçoit tous les encouragements du gouvernement de Kurt Eisner. 

Franz Dannehl, entomologiste etcompositeur de musique, continue à rédiger la plupart des articles et des tracts de la Société de Thulé. Il dirige, par ailleurs, les membres du Hammerbund, la ligue du Marteau. Sous le patronage de l’arme favorite du vieux dieuu nordique Thor, il menace de sa vengeance tous ceux qui ont aandonné la foi païenne des hyperboréens. 

Des associations comme la ligue scolaire de Rohmeder et les « compagnons voyageurs » se trouvent également, par l’appartenance de quelques-uns de leurs chefs, dans la mouvance de la Société de Thulé. 

Vers la constitution d’un nouveau parti politique

Le 5 janvier 1919, dans les locaux de la brasserie Fürstenfelder Hof, va naître le Deutsche Arbeiter Partei, ou parti ouvrier allemand. Les deux instigateurs de ce parti seront Karl Harrer journaliste sportif et de Anton Drexler ouvrier forgeron des chemins de fer, qui avait crée, au début de 1918, un « comité ouvrier libre pour une bonne paix ».

Le D.A.P. ne réunit autour de Harrer et de Drexler, qu’une vingtaine de partisans. Ce sont presque tous des ouvriers des chemins de fer. Les hommes du nouveau parti se veulent des travailleurs et non des prolétaires. Ils tiennent à cette distinction. Voici la définition de ce que doit être le D.A.P pour le président Drexler :

« Le D.A.P. est une organisation socialiste, composée de travailleurs intellectuels et manuels, ne pouvant être dirigée que par des Allemands, ne poursuivant aucun interêt personnel et plaçant les néssécité nationales en tête de son programme. 

Le but avoué est le renforcement de la classe moyenne au détriment du grand capital. Le travail reste la valeur suprême sur laquelle doit reposer le nouvel Etat. Rien de très original dans ces idées qui se placent dans le droit fil du socialisme allemand d’Alfred Brunner de Düsseldorf et des autres théoriciens du « Deutsch-Sozialismus ». Mais cette fois, ceux qui défendent de telle idées sont d’authentiques ouvriers. Leurs refus de la lutte des classes marxistes n’en aura que plus de poids.

Anton Drexler rédige avec une certaine naïveté, ce qui doit être le programme du nouveau parti et l’intitule : Mein politisches Erwachen. C’est une petite brochure qui porte le sous-titre de « Carnet d’un ouvrier allemand »

Cette quarantaine de pages contient le récit de l’itinéraire suivi par un ouvrier allemand, du syndicalisme marxiste à l’idéologie nationale. Ce qui frappe c’est le ton de sincérité de Drexler, sa manière de tutoyer le lecteur, auquel il s’adresse simplement et directement, avec une fois de charbonnier dans la lutte de libération nationale que doivent mener tous les travailleurs allemands. Tout cela est naïf et primaire. Mais les idées de la Société de Thulé s’y expriment sous leur aspect le plus populaire et le plus efficace. 

Le 18 janvier 1919, Rudolf von Sebottendorff décide de transformer l’Arbeiter Ring politique dépendant directement de la Société de Thulé en un parti officiellement déclaré et indépendant. Le président du nouveau parti sera Karl Herrer, et son adjoint Anton Drexler lui-même… Les deux fidèles se sont contentés d’intervertir les titres qu’ils portaient au sein du D.A.P. Le nom de se nouveau parti sera N.S.D.A, c’est à dire Association des travailleurs allemands nationaux- socialistes. Désormais, Drexler et Harrer, vont jouer le rôle de courroies de transmission entre les intellectuels, réunis à l’hôtel des Quatre Saisons, et les ouvriers des faubourgs les plus pauvres de Munich.

Pour Rudolf von Sebottendorff la présence de ces ouvriers dans un parti totalement contrôlé par la Société de Thulé, prouve, qu’il pourra un jour, rassembler le peuple tout entier . Car s’il ne parvenait pas à mordre sur les milieux populaires, il n’aurait réussit qu’à créer une secte. 

Arrivée d’un incontestable spécialiste de l’économie

Cette percée dans le monde des travailleurs réjouit fort Rudolf von Sebottendorff qui s’intéresse à la question sociale et l’économie. Dans ce domaine, il estime qu’il doit aussi occuper un nouveau crénau. Ce sera Gottfried Feder, ingénieur spécialisé dans la construction en béton armé. Originaire de Wurzburg, il a dirigé de nombreux chantiers en Allemagne et à l’étranger et s’est spécialisé dans les études financières et commerciales. Il a beaucoup voyagé à l’étranger et possède une bonne pratique des problèmes économiques. Sa bête noire reste la spéculation et il ne parle que de libérer les travailleurs allemands des servitudes de l’intérêt. 

Gottfried explique les grandes crises économiques par le servage de l’interêt, dans lequel tous les peuples sont tombés peu à peu, sous l’action du capital itinérant bancaire et financier. Il rêve de créer une « Union contre la Féodalité du crédit ». Mais cet ingénieur diplômén’est, certes, pas un chef de parti. Alors il se contente de donner des conférences.

Gottfried Feder semnble partout. Même s’il répète toujours le même numéro, il reussit peu à peu a se constituer un « public ». Sa présence apparaît vite, parmi les groupuscules radicaux, comme gage de serieux. 

Cela finit par lui monter un peu à la tête et il devient de plus en plus borné et sectaire. Comme beaucoup d’économistes, il à tendance à tout expliquer à travers son système. Rudolf von Sebottendorff s’en sert, mais le tient un peu à l’écart de la Société de Thulé. Le Maître se méfie par-dessus tout des hommes qui ont une mentalité de marchends. Pour renaître, Thulé a d’abord besoin d’initiés et de guerriers. 

Une recrue de premier plan : Dietrich Eckart

Rudolf von Sebottendorff, en fondant la Société de Thulé, a décidé, une fois pour toutes, de se faire « pêcheur d’hommes » et d’aller chercher, l’un après l’autre, tous les fils dispersés d’un monde disparu. Inlassable croisade sous le signe du marteau de Thor et de l’aigle rouge de la Tradition germanique. 

Il pense à un nom auquel bien des gens pensent en ce moment en Bavière, car, malgré ses aspects bohèmes, son autorité, dans le milieu contre-révolutionnaire, reste incontestable et incontestée. Il s’agit de Dietrich Eckart.

Il est bien trop indépendant pour accepter de devenir un frère de Thulé. Eckart se content d’assister, à certaines réunions en qualité d’Hôte. Un Hôte qui honore fort ceux qui l’invitent dans les salons des Quatre Saisons. 

Il a commencé par être étudiant en médecine, mais la passion d’écrire le démangeait par trop. Correspondant de presse au festival wagnérien de Bayreuth, il se passionne pour la tragédie, part à Berlin et crève de faim en noircissant dui papier dans une soupente. En 1906, le théâtre impérial de Berlin met en scène son drame historique Henri IV. Le voici consacré auteur dramatique. Dans ses pièces, l’histoire et le lyrisme font bon ménage avec le nationalisme. Il exalte Henri de Hohenstauffen et Fréderic le Grand. Son succès le plus éclatant sera une adaptation d’Ibsen Peer Gynt. Il trouve dans ce héros nordique, un personnage avec lequel il semble s’identifier. Sous sa plume, Peer Gynt redevient un hyperboréen. Eckart se veut disciple de Shopenhauer et de Nietzsche. 

Un jeune architecte balte veut devenir journaliste

Dietrich Eckart souffre, sincérement et profondément, des malheurs de son pays. La tragédie est dans la rue dit-il . Nous ne devons plus jouer l’Histoire mais la faire. Désormais, il n’a plus à la bouche qu’un seul slogan :

_ Deutschland erwache ! Allemagne réveille toi !

Il va proposer au Maître de Thulé, la création d’un journal, mais il a besoin d’un soutien financier. Sebottendorff accepte et le périodique sortira pour la première fois le 7 décembre 1918. Il se nomme Auf Gute Deutsch, ce qui veut dire « En bon Allemand ». Sebottendorff et Eckart ont vu grand. Le premier numéro du nouvel hebdomadaire sera distribué gratuitement à plus de vingt mille exemplaires.

Ses idées ne sont pas très originales, Eckart donne le refrain habituel des groupes radicaux contre le matérialisme, le capitalisme, le communisme. Eckart exalte l’âme allemande et le sang germanique. Il reste parfaitement dans la ligne occulte de Thulé. 

Rudolf von Sebottendorff admettra comme Hôte de la Société de Thulé, en même tant que Dietrich Eckart un jeune Balte qui se nomme Alfred Rosenberg.

Il se prétend de pur sang allemand, malgré qu’il porte un nom juif. Il est le fils de Waldemar Rosenberg, négociant à Reval, En Estonie. La famile serait établie aux pays baltes depuis le XVIIIè siècle. Et sa mère est morte peu après sa naissance. Elle se nommait Elfriede Siré. Elle était française, sans doute huguenote. Ce rêveur se dit architecte, se veut philosophe et s’affirme journaliste. 

En été 1911, Alfred Rosenberg, a voyagé en Allemagne du Sud et a connu alors Munich et Weimar. La guerre de 1914 l’a surpris lors de vacances passé a Paris avec sa fiancée. Ils n’ont eu que le temps de rentrer en Estonie, de se marier et d’être évacué sur la Russie. La révolution de 1917 le surprend en Crimée où se soigne sa femme malade. Il vont traverser toute la Russie pour regagner l’Estonie. Il deviendra farouchement antisémite et anticommuniste, ce qui est pour lui la même chose, car Il a découvert que la plupart des meneurs révolutionnaires sont des israélites.

Tandis que sa jeune femme va soigner sa tuberculose en Forêt-Noire, puis en Suisse, il débarque à Berlin pour assister à l’amer retour des allemandes vaincues.

« J’ai vu des soldats défiler Unter den Lieden, raconte-t-il à Sebottendorff. Ils avaient des visages immobiles et tristes. J’ai vu la grande souffrance du peuple allemand. J’étais jusque-là un artiste et un philosophe, peut-être aussi un historien. Maintenant je veux faire de la politique, c’est à dire faire de l’Histoire. » 

C’est une amie de sa femme qui le dirige vers Dietrich Eckart. Très rapidement, Alfred Rosenberg devient un des principaux collaborateurs de Auf gut Deusche. Il est le spécialistes des problèmes russes. De temps à autre, Eckart lui paye un articles. Mais il en reste réduit à la soupe aux choux et loge dans une soupente de réfugié.

Alfred Rosenberg va devenir un des amis les plus actifs de la Société de Thulé et le livre qu’il prépare, Le Mythe du XXè siècle, se voudra tout entier consacré à la renaissance de la religion des Hyperboréens. 

En ce début de l’année 1919, les hommes qui se trouvent au sein de la Société de Thulé ne peuvent avoir aucune idée de ce que sera leur destin individuel dans les terribles années qui s’annoncent. Les uns sont promis aux honneurs puis aux opprobres. D’autres ne cesseront de rester obscurs. Certains disparaîtront à jamais. Cette année 1919 sera, pour tous, déterminante. Car est maintenant venu le moment de l’affrontement décisif. Désormais, c’est une certitude : la situation ne sera dénouée que dans la sang.