
L’EXTRAORDINAIRE PASSE DU
BARON
Le baron Rudolf von Sebottendorff n’est ni baron ni même Sebottendorff. Il se nomme tout simplement Glauer. Adam, Alfred, Rudolf Glauer. Il est né le 9 novembre 1875 à Hoyerswerda, entre Cottbus et Dresde, en plein pays saxon. Son père est un simple ouvrier, chauffeur de locomotive. Le futur maître de la Société de Thulé va connaître une enfance prolétarienne proche de la misère. Tout jeune, il doit travailler dans une fabrique, aux environs de Görtlitz. Il y découvre l’effroyable condition ouvrière de cette fin du siècle de l’industrie. Au printemps 1898, le jeune Glauer cherche un embarquement à Bremerhaven, la mer l’attire. Il sait qu’elle seule lui permettra d’être un homme libre. Il ira jusqu’à New York, mais l’Amérique ne l’attire pas. Il découvre Naples, puis part en Australie, pour se faire chercheur d’or. Mais Glauer n’est qu’un pauvre émigrant allemand, isolé parmi toute une racaille de bagnards et d’aventurier. Il réussit à trouver un autre embarquement et une fois encore la mer va le conduire vers une autre aventure. En 1900, il arrive en Turquie. En ce siècle qui commence, l’impérialisme blanc se situe alors a son apogée. A cette époque, Le jeune Kaiser Wilhelm II voudrait prendre la tête d’une croisade des peuples héritiers de Thulé, contre ce que les journaux de l’époque nommait déjà « le péril jaune ». L’Allemagne ambitionne de disputer à l’Angleterre la suprématie sur les sept mers du globe. Dans le monde entier, des Germains travaillent à la grandeur du Vaterland. L’effort allemand semble particulièrement sensible dans le Moyen-Orient et la Turquie du « Sultan rouge » Abdul Hamid, devient la plaque tournante de toute une politique ambitieuse. Négociants et militaires « colonisent » discrètement l’Empire ottoman. En découvrant ce carrefour de civilisations, sur une terre balayée naguère par les invasions indo-européennes, Adam Glauer, se sent parfaitement à l’aise. Découverte du mirage oriental et de la maçonnerie turque Le mal du pays tenaille pourtant le jeune émigré allemand. Il retourne en Europe, où il séjourne à Fribourg-en-Brisgau. Mais, vu de loin la Turquie prend soudain des dimensions magiques. Et certains allemands rêvent parfois de quelques alliance, de la roue solaire de Thulé et du croissant du Prophète. De retour en Turquie, il dirigera une entreprise d’électricité, à Constantinople. Mais il mène une double vie. Il s’intègre si bien dans son pays qu’il devient citoyen ottoman en 1911. Il participe à la guerre des Balkans dans les rangs de l’armée turque. Mais cela était l’aspect le plus visible de son aventure. Rompant avec le christianisme, qui a naguère brisé la vieille religion de Thulé, cet émigré allemand s’intéresse beaucoup à l’Islam. Sans se convertir pour autant, il célèbre cette religion de la force et de l’orgueil. Il se fait initier à la Franc-Maçonnerie islamique et fréquente des milieux européens proches de la sectes des Rose-Croix. La secte des rosicruciens se fit connaître au monde dès le début du XVIIè siècle et avait son origine en Allemagne. Après la Renaissance et la Réforme, apparaîssait donc un petit nombre d’initiés qui prétendaient posséder de véritables « secrets » spirituels. Les premiers rosicruciens semblent si énigmatiques que quelques spécialistes se demandent même s’ils ont jamais existé… Le Nom de Rose-Croix sera repris, au siècle des Lumières, par certains francs-maçons, qui se donnent le grade de « Rose-Croix .» Au siècle suivant, en 1866, un anglais Robert Wentworth Little, devait fonder la Société Rosicruciana de L’Est-Anglie_ c’est-à-dire de l’ancien royaume en terre britannique des Vikings danois_. Les membres de cette secte allaient susciter bien des disciples et trois d’entre eux participeront à la fondation de la société initiatique de la Golden Dawn. Quand la mode rosicrucienne passa la Manche, elle toucha en France des personnages aussi étranges, et aussi suspects, que Stanislas de Guaita ou Joséphin Péladan. Ils prirent pour devise : « Je crois en l’idéal, en la tradition et en la hiérarchie. » Mais ils ne tardèrent pas a fonder une société encore plus démentielle : l’Ordre kabalistique de la Rose-Croix. Malgré cela, Péladan avait parfois de prophétiques admirations. Il organisa des concerts consacrés à la musique de Richard Wagner, alors très discutée en France, et désigna comme compositeur officiel de son église un authentique normand Erik Satie, originaire d’Honfleur. Finalement son Ordre fut autant nordique qu’oriental. Mais pour la plupart, cette aventure des Rosicruciens français s’acheva dans la sorcellerie, le scandale et la drogue. Mais en Allemagne, le mouvement connaissait une vogue certaine. Le romancier Gustav Meyrink, le philosophe Franz Hartmann et l’occultiste Théodor Reuss se proclamèrent à leur tour « Rose-Croix ». Un de leur plus illustres disciples sera Rudolph Steiner, fondateur de l’anthroposophie et obsédé par tous les aspects occultes de l’héritage nordique. C’est lui qui inventera le mystérieux personnage de Christian Rosenkreuz, fondateur légendaire de la Rose-Croix et grand initié du XVè siècle ! Il alla même jusqu’à recruter Goethe à titre posthume. Il apparaissait alors certain que Adam Glauer avait connu ces milieux occultistes. Pratique de l’astrologie et des sciences occultes Malgré, sa découverte de l’Islam Adam Glauer reste profondément saxon. Il revient en Allemagne dès 1913. Il séjourne alors a Breslau, où il finance les travaux de Friedrich Göbel, le créateur allemand des chars d’assaut. Il semble déjà avoir pas mal d’argent. Mais pourquoi serait-il parti en Turquie, si ce n’est pour y faire fortune ? Son changement de nom se situe avant ou peu après la Première Guerre mondiale. Adam Glauer prétend avoir été adopté par un richissime aristocrate, le Freiherr ( baron ) Sigismund von Sebottendorff, alors âgé de plus de soixante-dix ans et qui serait né en Italie. Cette adoption, qui ressemble par certains côtés à une sorte de d’initiation ésotérique, restait mystérieuse. Tous les ennemis du nouveau Baron n’ont cessé de nier la légitimité de son titre de noblesse. Mais la seule certitude est qu’il n’a pas participé à la guerre, peut-être une conséquence de sa blessure sur le front des Balkans ? En tout cas il traîne dans Berlin, où il connaît quelques difficultés. A la fin de l’année 1915, Rudolf von Sebottendorff est dénoncé à la police, et on l’enferme à la prison de Moabit. La Turquie est un pays allié, mais cet insolite ressortissant, de pure origine germanique paraît suspect à certains. Le Baron exhibe bien son passeport turc, mais il est rédigé en caractères arabes, et personne ne peut le traduire. Il faudra qu’il patiente quelque temps en cellule avant d’être relâché. Rudolf von Sebottendorff veut régler sa situation judiciaire et prends les conseils d’un avocat munichois, le Dr Georg Gaubatz. Gaubatz est membre du Germanenorden et son nom se trouvait aussi sur une liste d’adhérents de la société de Thulé. Les deux hommes sympathisent vite. C’est donc le Dr Gaubatz qui amena Sebottendorf au Germanenorden . Grâce au Talisman des Rosenkreuzers, on tenait enfin le lien qui unissait Sebottendorf au Germanenorden. La doctrine secrète du Maître de la Société de Thulé Le baron n’a donc pas fait partie du Germanenorden avant la guerre de 1914. Mais la présence de Sebottendorff va profondément modifier l’esprit et l’action de cet Ordre. La Société de Thulé n’était donc pas seulement une « province » comme les autres. C’était aussi une création originale gravitant autour de la personnalité du Baron. Il n’a jamais exposé, au fond, sa doctrine secrète, si ce n’est dans le compte rendu de la réunion du 09 novembre 1918, où elle s’enveloppe d’un lourd symbolisme germanique, que survole le mystérieux aigle rouge. En 1924, le Baron a écrit un petit opuscule, tout aussi introuvable que ses autres livres, mais qu’un éditeur devait avoir la bonne idée de traduire en français cinquante ans plus tard : Die Praxis der alten Türkischen Freïmaurerei c’est à dire : La Pratique opérative de l’ancienne franc-maçonnerie turque ( édition du Baucens ). Ce petit opuscule de moins de cent pages, apporte peut-être un intérêt pour qui s’intéresse au détail du rituel franc-maçon. Mais l’atout principale de cette étude est dans ce que Sebottendorff y laissait transparaître, sa foi profonde. Le Maître de Thulé croit à la vérité fondamentale du monisme. Le ciel et la Terre ne s’opposent pas, mais appartiennent à la même réalité, à la foi spirituelle et matérielle. Dans cette petite brochure, transparaissait le message même de l’Hyperborée, sous un voile pseudo-oriental à savoir : « Si aucun guide spirituel ne vient à naître en Occident, le danger est grand de voir le chaos emporter tout notre monde. » Ainsi, pour Rudolf von Sebottendorff, le futur Guide, le Führer , ne sera pas un conquérant politique, mais un réformateur religieux. Le Baron attendait plus un Luther nordique qu’un César allemand. C’est ce qui l’opposera au futur chancelier du IIIè Reich. Créer un véritable ordre de Chevalerie Cet aspect profondément religieux de la pensée de Sebottendorff sera à peu près totalement occulté au temps de l’équipée de la Société de Thulé à Munich en 1919. Ce qu’il voulait, c’était créer une religion et fonder un Ordre.Cette grande aspiration, se retrouve parmi les Européens, dans ces années difficiles entre nos deux guerres fratricides. Henry de Montherlant a raconté dans le Solstice de juin , ce que fut pour lui son expérience au sein de ce qu’il nommait L’Ordre. Cette Quête singulière se déroula la même année en France que les événements de la Société de Thulé à Munich. « L’an 1919, cinq jeunes gens français sentirent le besoin de former entre eux une société un peu codifié et un peu âpre… A tort ou à raison, le monde où nous, combattants, nous réssuscitâmes en 1919, nous le vîmes abject… Il apparut à ceux d’entre nous qui furent les promoteurs de cette société, que deux voies seulement s’ouvraient à nous pour échapper à une telle abjection : Celle de la conduite solitaire et celle du petit clan.. Il ne pouvait être question que l’individu fût sacrifié : je pensais et je pense que l’individualisme est le produit des civilisations supérieures. Mais aucun de nous ne voulait être un solitaire. Nous choisîmes le petit clan. » Montherlant discerne bien l’essence même de cette rupture avec le monde abject et sait que le chevalier « s’oppose par essence au bourgeois… Il ne saurait en être autrement pour quelqu’un qui porte une civilisation intérieure plus rare et plus avancée que celle qui a cours autours de lui. » Et il ajoute : « Il me semble que l’Ordre fut premièrement un acte de séparation et un pacte de solidarité. » Une telle tentative, fut, pour certains, une solution a la crise des années vingt et trente. Mais une nette différence s’opère entre la France et l’Allemagne. En France, les projets de restaurer une nouvelle chevalerie aboutissent à de véritables fuites loin du monde. Il ne s’agit que du réflexe du salut individuel ou de la création de communautés repliées sur elles-mêmes. En Allemagne, au contraire, l’amour du peuple remplace le mépris de la foule. Ce qui demeure chez Montherlant une aristocratie de refus devient chez Sebottendorff une aristocratie de service. Le fidèle de Thulé se veut le serviteur d’une véritable communauté populaire. La France, finalement, possède moins de réalité charnelle que l’île mythique de Thulé. Elle est une nation, mais elle n’est pas un peuple. A travers l’Allemagne, von Sebottendorff peut rejoindre la lointaine patrie des Hyperboréens. Le romantisme lui a préparé la voie. Le mélange bien français du classicisme et du rationalisme, dresse, un obstacle infranchissable. |