
| A MUNICH VA RENAÏTRE
THULE
On retrouvait dans cette histoire la vieille légende de l’apprenti sorcier ; le Fürhrer n’aurait été qu’une sorte de médium entre les mains de puissances si obscures, qu’elles apparaissaient même, à certains, extra-terrestres. Toutes les histoires de vampirisme de l’Europe centrale y trouvaient une nouvelle jeunesse et l’aventure qui devait bouleverser le monde devenait une histoire de table tournante qui aurait justement mal tourné. Le plus dur ici, est de ne pas faire confiance, et surtout de ne pas croire, les ressorts ésotériques de l’Histoire. Que des hommes et des femmes aient décidé de rester fidèles à l’esprit de Thulé, en plein XX è siècle, semble assez extraordinaire, pour qu’on s’intéresse, un tant soit peu, à leur combat si méconnu et calomnié. Ces quelques inconnus, qui se voulaient si étrangement fidèles à l’héritage lointain des Hyperboréens, avaient-ils découvert le secret de Thulé ? Ce qui importe, avant tout, c’est que leur aventure, ne doit pas être réduit à une simple équipée politique. Sur les traces de la mysterieuse « Société de Thulé » Les hommes et les femmes de la Société de Thulé voulaient renouer avec leurs aïeux. Car la véritable religion du Nord, c’est d’abord ce lien imprescriptible, dans l ‘espace et dans le temps. Ceux de la Société de Thulé voulaient s’affirmer comme différents. Ainsi, avaient-ils formé une véritable noblesse. Dans un monde qui renie ses origines et se soumet aux modes étrangères, les fils, fidèles à leurs pères lointains, devaient obligatoirement faire figure de lunatiques et de réprouvés. Ils devenaient, à proprement parler, dans tous les sens du terme, des Lucifériens. C’est à dire des porteurs de la torche de la lumière et du défi. Ils refusaient, aux heures les plus sombres de l’histoire de leur patrie, les idoles à la mode, ils se dressaient contre la révolution égalitariste, contre la démocratie indifférenciée, contre le métissage universel, au nom des vieux dieux du Nord. Ce qui devait ensuite surgir de leur combat n’est guère intéressant. Hitler ne devait apparaître qu’à la fin de leur histoire. Respecter la stricte chronologie devenait une loi absolue pour restituer le véritable sens de cette équipée. L’Homme qui devait devenir, en 1933, le maître du IIIè Reich, n’appréciait guère de n’avoir pas été le premier à lever dans Munich l’étendard de sang du défi allemand. Les sbires de sa police avaient saisi, à sa seconde édition, les Mémoires publiées par Rudolf von Sebottendorf dès l’arrivé au pouvoir de son étrange « élève ». Il faut dire que le fondateur de la Société de Thulé avait donné à son livre un titre qui sonnait comme une provocation : Bevor Hitler kam…, c’est-à-dire Avant que Hitler ne vienne… Tous ceux qui ont écrit sur cette période parlent de cet ouvrage comme d’un texte introuvable et n’en font que des citations tronquées, à l’aide de documents de seconde main. Pourtant il existe un exemplaire dans les réserves de la Bayerische Staatsbibliothek à Munich. Dans ce livre Sebottendorff à tendance à embellir son personnage et à fort amplifier son rôle. Mais on n’en tient pas moins le document essentiel, celui où le principal acteur de cette équipée se met en scène et évoque ses compagnons. On bénéficie, avec ce document, d’un témoignage direct et intégral. L’étrange figure d’un « hors - la -loi » saxon Sebottendorff est de ceux qui résistent quand tous abandonnent, de ceux qui refusent quand tous acceptent, de ceux qui restent fidèles quand tous trahissent. Il est de ceux qui se retirent quand s’annonce la victoire et disparaissent dans l’ombre, plutôt que de voir transfiguré-leur rêves à ce moment précis où, comme le disait naguère Péguy, « La mystique se transforme en politique. » Cet homme n’était pas seulement le grand maître d’une société ésotérique qui devait manipuler un certain Adolf Hitler. Il se situait délibérément hors de l’actualité. Il n’était pas, comme le raconte les pseudo-historiens d’aujourd’hui, une sorte de mage qui allait déclencher, par quelques passes magnétiques, l’aventure du IIIè Reich. Il était l’homme d’un autre combat. Il ne luttait ni pour une nation, ni même pour une race, mais pour un esprit. On a longtemps crût qu’il était enfermé dans un combat politico-militaire, mais il faut comprendre qu’il n’était pas l’homme d’une idéologie mais d’une religion. Il ne faut pas voir la Société de Thulé, comme appartenant à la « préhistoire » du nazisme. Elle se rattachait à une origine infiniment plus lointaine que le pangermanisme du début de ce siècle, et devait sauter par-dessus la parenthèse que fut la tragédie hitlérienne, pour retrouver, avec son sens profond son actualité. Munich entre le monde nordique et le monde méridional Munich, fondée au XIIè siècle par Henri le Lion, duc de Saxe et de Bavière, fut un des hauts lieux de notre passé européen. Il reste dans cette ville quelque nostalgie du fondateur, cousin du fameux empereur Barberousse. L’âme de cette cité ne se résume pas aux quelques flonflons de l’Oktoberfest , quand la bière coule à flots dans la Hofbraüskeller et dans toutes les brasserie en folie. Le plus étonnant , est que l’aventure, qui devait bouleverser le monde, se soit déroulée dans le cadre étroit d’une province paysanne, assez résolument rebelle aux grands desseins politiques. La Bavière n’est pas la Prusse, et le royaume de Wittelsbach a gardé à travers les siècles une réputation de bonhomie, qui se marie assez mal avec la vocation d’un empire. Et pourtant de Munich allait renaître Thulé… Le destin de Munich semble déjà inscrit sur une carte de l’Europe. La capitale bavaroise se situe au carrefour du monde nordique et du monde méridional, elle appartient à cette Europe centrale, qui n’est ni tout à fait de l’ Ouest ni tout à fait de l’Est. Dans une Allemagne qui échappe au cancer de la centralisation, Munich peut s ‘affirmer sans rivale. Munich possède, sans aucun doute, un certain « pouvoir » et attire comme un aimant les réprouvés et les originaux. Cela sera sensible aux lendemains chaotiques de la Première Guerre mondiale. Mais le phénomène apparaît plus ancien, comme si la cité des rois de Bavière avait sauvegardé un caractère véritablement magique, auquel la présence de Richard Wagner n’avait, certes, pas été étrangère. Munich la catholique se veut aussi Munich la Teutonique. Malgré toutes les églises baroques et leurs dorures tourmentées, on y respire un air assez païen que vivifient les vents du Walhalla et de l’Olympe. Derrière le sourire des marbres grecs, conservés pieusement dans la Glyptothèque, ce n’est pas le visage du Christ qui s’annonce, mais le visage de Lucifer, le « porteur de lumière » qui se perpétue. Terre profondément « religieuse » dans tous les sens du terme, la Bavière reste ouverte à toutes les aventures spirituelles. Le sang bouillonne facilement, fouetté par les effluves de la bière forte, des chansons, de la bonne humeur. Le sens de la communauté, plus vifs que dans le Nord, incite les hommes à se grouper, à faire front, à lutter coude à coude. Et puis l’Oberland est proche, avec son esprit bagarreur. Dans ce pays, rude et naïf, de montagnards et de frontaliers, les Allemands ressentent le besoin instinctif d’affirmer une germanité, d’autant plus fièrement revendiquée qu’elle est racialement moins évidente. Dans les années les plus noires de la Grande Guerre Tout devait commencer quand Rudolf von Sebottendorf arrive à Munich en 1917, et qu’il décide de se lancer dans l’action. La guerre n’est pas terminée. Mais pour tous les Allemands qui savent voir, elle se trouve déjà perdue. La révolution bolchévique et l’intervention américaine désignent quels seront les vainqueurs : Lénine et Wilson.. Pourtant dans l’Allemagne impériale, on se cramponne encore à la certitude de la victoire des armées du Kaiser. Le sort des peuples ne se joue pas seulement sur le front. L’arrière devient le vrai champ de bataille. En Allemagne, les civils tiennent moins bien que ne pouvait supposer la pompeuse façade Wilhelmienne. Tandis que les meilleurs soldats du monde combattent dans les troupes d’assault, le défaitisme fait rage dans leur propre pays. On fait grève jusque dans les usines de munitions. Dès la fin 1917, une légende tenace va naître : celle du « coup de poignard dans le dos ». Les guerriers des tranchées doivent trouver des responsables à leurs misères et à leurs revers. Les coupables, se seront les politiciens, les embusqués, les agitateurs. Une étrange atmosphère de crainte et de suspicion se répand dans tout l’empire. Les vieux cadres de la monarchie ne résisteront pas à la tourmente. L’esprit mercantile, a depuis longtemps, gangrené la vieille aristocratie germanique. Les agitateurs révolutionnaires ne pourraient rien sans le pseudo-réalisme des banquiers, qui trouvent que se battre durement coûte trop cher. Face à la contagion soviétique et face à l’intervention américaine, quelques Allemands lucides n’ont plus confiance dans le Kaiser et dans ses armées pour mener la guerre totale. C’est alors que va renaître une singulière « franc-maçonnerie inversée » qui se réclame du passé gothique et porte le nom de Germanenorden. Cet ordre des germains a été fondé en 1912, mais l’approche de la guerre a empêché tout essor. La mobilisation l’a ensuite privé de ses membres les plus actifs, et ceux qui peuvent continuer le combat « sur le front intérieur » sont souvent des vieillards ou des blessés revenus de l’enfer des tranchées. Pourtant à l’assemblée du solstice d’hiver 1917, les survivants de cet Ordre, dont le général von Hermerdinger se veut le grand maître, décident de reprendre leurs activités. Le Germannenorden apparaît tantôt comme une « Société de pensée », plus ou moins maçonnique, et tantôt comme un « Ordre de chevalerie » pseudo-médiéval. C’était aussi une véritable contre-Eglise d’inspiration paganisante : ses membres prononçait plus souvent le nom de Wotan que celui de Jésus. Mais le plus frappant à cette époque c’était leur petit nombre. L’Ordre ne devait guère compter plus que quelques centaines de fidèle, très dispersés depuis le début de la guerre. Renaissance du « Germanenorden » au début de 1918 L’arrivée de Rudolf von Sebotendorff coïncidait exactement avec la renaissance du Germanenorden. Il comprend mieux que tout autre Allemand de son temps, que la guerre n’est pas seulement militaire et économique, mais aussi « spirituelle ». Selon lui, les ennemis ( Lénine et Wilson), sont avant tout, des idéologues. Lénine et Wilson apparaissent cramponnés à leur doctrine comme à une véritable religion. La démocratie capitaliste et la révolution communiste prétendent régir le monde avec la même foi messianique. En face, les Empires centraux n’ont comme idéal qu’un pangermanisme remontant à Bismark. Guillaume II a mobilisé l’âme germanique et il bénéficie du romantisme guerrier attaché à la dynastie des Hohenzollern. Depuis la revanche de la Prusse sur Napoléon Ier, son pouvoir repose sur une idéologie politique, qui appartient au siècle dernier et se réclame du fameux principe des nationalités. Le Mythe prussien , forgé par Fichte et par Humboldt, cent ans auparavant, agonise dans les tranchées. Sebottendorff apparaît d’emblée comme un homme étrange. Il porte une lourde quarantaine. D’origine allemande, il a longtemps vécut en Turquie et bénéficie même de la nationalité ottomane. Il se réclame davantage des tribus germaniques que de l’Empire allemand. Il remonte même a un passé encore plus ancien, qui évoque l’unité du monde nordique et la nostalgie hyperboréenne. Sous la direction de Sebottendorff, et avec son argent, deux publications vont être créées dès 1918. La première, Allgemeinen Ordensnachrichten, Les nouvelles générales de l’Ordre, s’adresse aux initiés et constitue une sorte de bulletin intérieur. La seconde va bien au-delà, elle touche tous ceux que l’on nommerait ailleurs des sympathisants et qui se parent ici d’un titre infiniment plus poétique : le grade d’amitié ( Freundschaftsgrad ). Ce second périodique, dominé par la politique plus que par la philosophie, va s’intituler, Runen, les Runes. Celui qui va fonder la Société de Thulé, croit qu’il faut mettre ses idées noir sur blanc avant de se lancer dans l’action. Son rêve n’est pas de fonder un parti politique, mais d’abord un société de pensée. Ces deux publications inconnues, Allgemeinen Ordensnachrichten et Runen, ne sont que des brûlots, imprimés pauvrement sur du mauvais papier de guerre. Mais elles vont mettre le feu au poudre. |