
LE MONDE DU COURAGE ET DE
L’HONNEUR
On ne savait finalement que peu de choses sur ces Atlantes hyperboréens que les anciens classaient bien davantage parmi les dieux que parmi les hommes. Ces peuples s’affirmaient d’abord comme des peuples de la mer. Même en se mettant en route vers les steppes et les forêts d’un immense continent, ils allaient toujours garder quelque secrète nostalgie de leurs naissance sur des rivages septentrionaux. Notre monde était né des vagues. C’est à dire finalement, de la glace. Le voyage, l’expédition maritime, la découverte, allaient longuement rester des hantises inséparables de l’esprit même de Thulé. Des traits inscrits à jamais dans la pierre des temples Ces hommes de l’Hyperborée, il n’était pas si difficile de les imaginer. Tous les témoignage de l’Antiquité concorde étrangement. Quand les sculpteurs de la haute époque hellénique ont voulu représenter les dieux, ils leurs ont donné les traits des conquérants doriens. La statuaire grecque exalte la beauté nordique. La description faite par des voyageurs ou des historiens : haute taille- relative – cheveux blond ou roux, yeux très clairs, nez long et mince, menton affirmé ; se retrouve dans les bustes « classiques ». Les rois aux portiques des cathédrales gothiques ressemblent, trait pour trait, aux guerriers et aux athlètes de l’éternelle héllade. Est ce un hasard, si pendant mille ans, l’imagerie religieuse occidentale a donné au Fils de Dieu les traits les plus indiscutables du physique « hyperboréen » ? Mimétisme révélateur de la nostalgie d’une certaine image de l’homme que ce Christ souverain, avec ses yeux bleus et ses « traditionnels » cheveux blonds. Image du roi blanc si longtemps inchangée dans la ferveur populaire. Pour restituer leur style de vie, les manuels d’Histoire, pourtant de plus en plus illustrés, n’aident guère l’imagination : on passe directement des hommes des cavernes, dont les peaux de bêtes accentuent l’aspect simiesque, à nos « ancêtres les Gaulois ». Il manque dans nos livres d’images, l’évocation de la vie à l’âge de bronze. Ces ancêtres semblent, sans doute, moins pittoresques que les chasseurs de renne ou les coupeurs de gui. Et puis les mythes à la mode n’y trouvent pas leur compte : les hommes préhistoriques sont de bon sauvages qui peuvent servir d’ancêtres à une humanité volontairement ignorante des différences d’ethnies et de cultures. Quant aux Gaulois, ils flattent toute les mesquines passions nationales et les albums de bandes dessinées d’Astérix et de son comparse Obélix sont révélateur d’un chauvinisme poussé jusqu’à la caricature. Les Hyperboréens par contre, ne peuvent que choquer ; ils nient les fausses frontières entre les Européens, mais témoignent de l’ancestrale réalité de la lutte entre le Nord et Le Sud, entre Thulé et ses ennemis. Un monde inconnu de paysans et de guerriers Le fait qu’il n’y ait aucune rupture entre la civilisation hyperboréenne primitive, deux ou trois mille ans avant notre ère, et le monde germanique que devait découvrir Tacite, permets de retrouver le cadre dans lequel s’est naguère épanouie l’aventure de Thulé. Ces hommes de l’âge du bronze sont à la fois des paysans et des guerriers. Deux écoles historiques n’ont cessé de s’opposer à ce sujet. Certains ont voulu privilégier la vision du guerrier conquérant, tandis que d’autres magnifiaient le paysan sédentaire. La vérité est qu’ils auraient pu être l’un et l’autre, tour à tour selon le rythme des saisons et les pressions des famines. Le cliché du soldat-laboureur est resté célèbre et Cincinnatus offre une assez belle image, à la rude époque romaine, de l’éternel Hyperboréen qui cultive son bien et défend son fait. Paysans, les hyperboréens l’étaient sans aucun doute. Ils ont apporté, au cours de leurs migrations, des graines d’origine nordique totalement inconnues avant eux dans les contrées méridionales. Eleveur encore plus que cultivateurs, ils rassemblent d’immenses troupeaux de moutons et surtout de bovins, ils portent aux chevaux un intérêt qui se transforme vite en culte. L’animal de trait et de selle prend un véritable caractère religieux et se trouve consacré au soleil. Ces paysans, le moment venu, savent se battre. Ils jalonnent l’Europe de sépultures, dans lesquels ils reposent avec leurs bijoux d’or et leur épées de bronze. Ils méprisent les arcs, « armes des lâches » et préfèrent défier l’ennemi au corps à corps. La métallurgie se développe rapidement. Charpentiers, tisserands, potiers travaillent dans de véritables ateliers spécialisés. Là encore, on peut suivre les conquérants à la trace. Comme les épées « à langue de carpe », les céramiques « à décors cordé » témoignent de leur passage et de leur établissement. La famille reste la cellule de base de cette société. Elle apparaît résolument patriarcale et étendue aux parents les plus éloignés. Il se forme ainsi de véritable clans, qui iront en s’élargissant jusqu’à constituer des tribus et des peuples. Dans cette famille, s’établit une sorte d’équilibre entre les époux. Si le père reste le protecteur des siens, la mère apparaît comme une gardienne. Elle obéit a son mari mais elle commande la famille et surtout elle éduque les enfants. La monogamie apparaît comme une règle nécessaire, la femme se trouve l’égale de l’homme. Sa moindre importance sociale est proportionnelle à sa surimportance familiale. Ce mépris de la gent féminine ne viendra qu’avec le christianisme et l’influence occidentale. La hantise passionnée de l’individualisme et de la liberté L’univers des Hyperboréens tournait autour de la famille, du clans, de la tribu, du peuple. Mais leur société était telle qu’on parvenait mal à imaginer des royaumes ou même des empires. Les Hyperboréens sont trop attachés à leur liberté pour susciter le moindre pouvoir absolu. Le souverain doit s’entourer de conseils et même d’assemblées. Le souverain reste surtout responsable. Ce système peut paraître insolite pour qui s’est habitué à l’alternative stérile de la dictature ou de l’anarchie. Le régime des Hyperboréens ni une monarchie ni une démocratie. Le seul nom qui puisse lui convenir reste celui d’aristocratie populaire, car tout repose sur la sagesse et le courage, dans la grande assemblée des hommes libres. Ce « roi » très particulier existe dans toute l’aire de dispersion des peuples issus de l’antique monde de Thulé. On peut en trouver la preuve dans la racine désignant le mot roi chez les Indo-Européens. Cette racine identique prouve une généralisation du système dans toute l’aire de dispersion . La racine commune se trouve dans le sanscrit rajan, dans le gaulois rix et le latin rex, dans l’aryen rada (devenu l’indien moderne raja). La même origine se retrouve dans la désignation de la royauté et de l’Empire : reich germanique, rig indo-aryen ou rike et rig scandinave. Dans une communauté homogène, comme l’était celle du Nord primitif, le libéralisme correspond à une mentalité profonde ; elle sera, peu à peu, noyée par les brassages de population résultant des migrations lointaines, où les conquérants, en faible importance numérique, se verront lentement conquis par leurs conquêtes. Les dictatures restent toujours des phénomènes de décadence. A l’intérieur de la communauté hyperboréenne, les droits de l’individu restent, par contre, toujours librement reconnus. L’autorité ne ressemble en rien au despotisme théocratique du Proche-Orient. Chaque homme trouve sa place naturelle, selon ses dons plus que son rang. Pourtant cette société libertaire et relativement égalitaire se trouve répartie en trois classe qui forment ce que le spécialiste Georges Dumézil a nommé la « tripartition ». On distingue ainsi les prêtres, les guerriers et les paysans. Malgré la prééminence de la fonction sacerdotale et souveraine, on peut voir dans ce système immuable une différenciation plus qu’une hiérarchie. La couronne, la charrue et l’épée ne s’opposent pas mais assurent, ensemble, la survie de la communauté. La morale de la lumière et la foi du soleil Les deux mots qui reviennent sans doute le plus souvent dans les vieilles chroniques européennes, ce sont ceux de volonté et d’honneur. L’espoir, par contre n’a pas de sens. Ce qui compte c’est d’accomplir ce qui doit être accompli et non pas ce qui doit aboutir à un succès. On retrouve dans toute cette « morale » de l’antique Hyperborée un certains goût pour les causes désespérées, une attitude de perpétuel défi, où le goût du risque s’exaltait jusqu’à dépasser toutes les limites du possible. Les guerriers spartiates de Léonidas aux Thermopyles restent, en ce sens, de purs hyperboréens. Ce qui compte ce n’est pas le plaisir mais le devoir. Non pas la soumission à un autre que soi-même mais la liberté de s’imposer une conduite conforme à l’imprescriptible honneur de sa lignée et de son clan. On retrouve ce même esprit chez le noble arya, l’homoios dorien, ou le yarl norvégien. Depuis l’âge du bronze jusqu’à la conversion de l’Islande au christianisme, pendant quatre mille ans rien ne semblait avoir changé dans la morale et la foi de nos ancêtres. Devant les dieux, ils restaient libre et fiers, ignorant l’humilité comme la terreur. Ils ignorent les dogmes étroits et les rites figés. Affronter le destin devient une règle de vie absolue, qui se prolonge même au-delà de la mort. Le seul « salut » reste de combattre, sans trêve et sans peur. Le Walhalla n’accueille que des guerriers. On découvre ainsi l’opposition entre la religion des Hyperboréens et celle des Asianiques qui reste de type matriarcal. Contre les déesses de la nuit et de la lune, les dieux du Nord s’affirment à la lumière du jour et du soleil. Le sacré s’exprime dans le culte du feu et s’exalte aux grandes fêtes païennes du solstice d’hiver et du solstice d’été. Les temples ne sont pas des cavernes sombres où règnent les ténèbres, mais des enceintes sacrées, bâties sur des hauts lieux, en plein vent giflées par la pluie et brûlées par le soleil. |