LE MYTHE DE THULE

I - LE SOLEIL D'AMBRE

L'ILE DU SOLEIL ET DE LA VIE

Pythéas le massaliote reste donc le seul navigateur connu de l’Antiquité qui soit allé jusqu’à Thulé. On imagine mal aujourd’hui la somme de connaissances et de courage qu’il a fallu pour arriver jusqu'à la l’île mystérieuse des hyperboréens. Le mythe de Thulé c’est aussi, cette grande saga maritime, cet affrontement de l’homme avec l’océan et avec la peur : Pythéas donne à la légende sa véritable dimension.

Cette île mystérieuse, beaucoup on voulut la situer avec précision sur la carte, sans d’ailleurs, très bien comprendre que l’Ultima Thulé reste, même au temps de Pythéas, un symbole spirituel, bien plus que géographique. 

Identifier Thulé a longtemps préoccupé géographes et historiens. On peine à comprendre les hésitations où les erreurs de tous ceux qui ont essayé de situer Thulé ailleurs qu’en Islande. Car bien que fragmentaire, le témoignage de Pythéas sur cette découverte est capital. 

Selon lui Thulé se trouve à six jours de navigation du pays des Pictes. Apparemment il a mis sept jours Pour couvrir les milles kilomètres qui séparent les caps pyrénéens du Roussillon et le détroit de Gibraltar. Le trajet de l’Ecosse à l’Islande, par les Iles Féroé, représente environ la même distance de mille kilomètres. Pythéas situe par ailleurs, Thulé, au nord de la Grande-Bretagne. Son trajet l’amène obligatoirement vers l’Islande.

D’autres hypothèses, quelque peu fantaisiste, pour situer Thulé ont été imaginé, allant des Iles Féroé, à l’île d’Iona, situées à l’est des Hébrides, à Unst, l’île la plus septentrionales des Shetlands, à Ouessant, au large de la petite Bretagne. Héligoland, la sentinelle des côtes de Frise. Il y’a aussi la Thulé de Fridtjof Nansen, qui la situe, dans son livre Nord i Takeheimen, sur la côte occidentale de la Norvège. Mais il semblerait que le navigateur norvégien c’est quelque peu laisser guider par le chauvinisme national, plutôt que par l’analyse du parcours maritime de Pythéas.

Mais il faut comprendre que Thulé l’Ultime, n’est pas Thulé l’Unique : spirituellement Thulé reste une île sacrée, comme Iona pour les Celtes et Héligoland pour les Germains. On ne pourra jamais découvrir, la vraie localisation de Thulé. Car on peut dire que plusieurs îles méritent le nom sacré de Thulé.

Le « poumon de la mer » au-delà du cercle Artique.

Géographiquement et si l’on suit la logique maritime, toutes les hypothèses autres que l’Islande semble fausse.

D’après les récits de Pythéas, l’identification Islande / Thulé est fort probable. Persuadé d’avoir navigué plein nord, le Massaliote, serait donc arrivé a la pointe nord-est de l’île. La montagne qu’il a aperçue, « si haute au-dessus de l’eau », ce serait alors l’Oster Jökull, fort bien défini par les instructions nautiques, dans une description semblable à celle de Pythéas : « Il existe, à quelque distance de sommet, un mamelon noir, le Gvödnarstein, où, par un phénomène physique inexpliqué, les neiges et les glaces ne séjournent jamais. Par temps clair, on peut le voir à plus de trente lieues au larges. »

Ensuite Phytéas aurait accomplie le tour de l’île, en utilisant les courants polaires. C’est au cours de ce périple septentrional qu’il voit les « poumons de la mer » et les brumes du bout du monde.

Il navigue alors dans un élément étrange : « Ce n’est pas de la glace dure, ce n’est pas de l’air, ce n’est pas de l’eau. » Cela peut-être une définition, de ce que les géologues donnent du « pack » ce mélange d’eau et de « floes » ou glace flottante, que l’on peu rencontrer au-delà du cercle Arctique qui, précisément coupe l’Islande. C’est, peu être, ce que Pythéas a franchi. 

Thulé découverte, Pythéas semble avoir atteint le bout du monde. Il a franchi le cercle Arctique. Au delà, vers le pôle, ce n’est que brouillard, glace, néant. Thulé restera pour longtemps la dernière terre septentrionale reconnue.

D’où ce nom même d’Ultima Thulé. Pythéas inaugurait donc une extraordinaire voie maritime qui ne sera pas reprise de sitôt. Il avait été marqué à jamais du signe du vrai soleil.

A la recherche du pays de l’ambre roux.

Le but de son voyage était avant tout, d’atteindre le pays où se récolte l’ambre. La précieuse et odorante fossile exerce sur les Hellènes une sorte de fascination, qui ne peut se comparer qu’à celle de l’or. L’ambre conserve son caractère magique. Il reste vivant et divin.

Pythéas met le cap sur la Norvège, il veut atteindre le pays des Bergues, là où les montagnes plongent à pic dans la mer. Etrange et sauvage contrée, où les sapins et les vagues forment le décor des fjords. Mer et Terre à jamais confondues.

Pythéas et son équipage abordent un village de pêcheurs. Là sera l’actuelle Bergen.

Pour poursuivre sa route vers le pays de l’ambre, Pythéas cherche à nouveau un pilote. Un homme du pays, aux yeux clairs et à la barbe blonde, offre ses services au Massaliote. Il le guidera vers l’île de l’ambre qu’il appelle Aba-Alo.

L’île de l’ambre sera atteinte après une longue navigation dans un décor de falaises, d’îlots, de détroits.

Là encore, surgit une longue polémique entre tous ceux qui ont essayé d’identifier Aba-Alo :

Il y a Vendsyssel, une des îles de l’archipel danois. Bornholm en Baltique ou Héligoland en Mer du Nord. 

Vendsyssel coiffe la péninsule du Jutland, dont elle est séparée par un étroit bras de mer. Cette région fascine par son rôle capital dans l’histoire de notre monde ; des centaines de sépultures, entourées de pierres levées, en témoignent encore. Ce prodigieux cimetière est en réalité, le véritable berceau de l’ Europe et le Jutland a vu partir, à la conquête des océans et des royaumes, les plus hardis de tous les fils d’Hyperborée. 

La première hypothèse : Pythéas a franchi les détroits du Sund, qui sépare le Danemark de la Scanie, et a pénétré fort avant en Baltique. Il aurait pu ainsi découvrir l’île de Bornholm, puis celle de Gotland, au cœur de la « Méditerranée du Nord ».

La seconde hypothèse semble plus séduisante : Pythéas n’aurait pas franchi les détroits du Sund et serait resté a croiser sur l’actuel Dogger Bank des pêcheurs de la mer du Nord. Alors Alba-Alo, c’était Héligoland.

Alba-Alo apparaît déjà comme une seconde Thulé. C’est la véritable « capitale » de ce pays de l’ambre, qui se situe sur la côte ouest du Jutland et du Slesvig. Les Allemands appellent encore Bernsteinstrand ce littoral de la mer du Nord et il existe sur la côte du Danemark une localité du nom de Glesborg, ce qui signifie la ville de l’ambre. 

L’historien maritime Jacques Mordal, qui a consacré un livre à Héligoland, rappelle que l’île porta successivement les noms de Albacia ( ce qui ressemble à Aba-Alo), Balcia, Basileia, Austeravia( de l’Allemand Auster, huître), puis Glessaria, où se retrouve la racine Gles, ambre, comme dans Glesborg. 

( Ce nom mystérieux d’Alba-Alo, ne peut-il pas se rapprocher de celui d’Avallon, ou Abalon, qui désigne, dans le légendaire irlandais, « l’île blanche », où l’on ne voit jamais la mort. Certains voudraient voir dans ce mot Avallon le mot Kymrique « Afal » qui signifie pomme. L’île sacrée serait donc « l’île des pommes », ce qui fait songer aux légendaires Hespérides , où Hercule obtint les pommes d’or en gage d’immortalité.

Pou d’autres, l’île d’Avallon n’est autre que l’île d’Apollon. On retrouve alors le symbole « solaire » de ce dieu dorien dont les sœurs viennent pleurer des larmes d’ambre dans l’île sacrée. Ce qui nous ramène en mer du Nord où en Baltique. Il se peut alors que Aba-Alo soit Avallon ou Albacia, c’est à dire Héligoland . ) 

Après soixante-quatre jours de voyage, Pythéas regagne sa patrie. Jamais, le long des quais de Massalia, on n’aura vu navire aussi superbement lesté. L ‘étain et l’ambre, lui assurent la fortune. Mais ce qui lui assure à jamais la gloire, c’est la découverte de Thulé. 

Thule décrite par les ecrivains de l’antiquité.

Aussitôt va naître, autour de ce voyage, une prodigieuse curiosité. Pour soulever un tel élan de foi , il fallait donc que le Massaliote eût découvert, avec Thulé, quelque vérité essentielle ! Désormais, au retour d Pythéas, l’île du bout du monde est entrée dans la légende. Son existence tangible, va renforcer singulièrement le mythe. 

Même si Strabon dans sa Géographie traite à plusieurs reprise, le Massaliote de menteur. Il ne peut s’empêcher de citer l’essentiel de son récit : « Pythéas dit que les parages de Thulé, qui est la plus septentrionale des îles britanniques, constituent la dernière ( des régions habitables) et que là le cercle décrit par le soleil au solstice d’été est identique au cercle arctique. » 

Dans son Histoire naturelle, Pline l’Ancien, va également citer Pythéas et évoquer son voyage à Thulé : « Au jour du solstice, le soleil s’approchant d’avantage du pôle du monde et décrivant un cercle plus resserré éclaire d’un jour continu, pendant six mois, les terres qui sont sous lui, et il y’a inversement nuit continue lorsque le soleil, passe de l’autre côté de la terre, et c’est ce qui se passe dans l’île de Thulé… » 

Ainsi dès la plus haute Antiquité, Thulé devient l’île solsticiale par excellence. Elle ne va plus cesser, pendant plusieurs siècles, de hanter les historiens, les astronomes et les poètes. Un mythe est en train de naître, qui rejoint la légende des Hyperboréens et constitue la genèse même de la profonde unité européenne, exaltant son origine dans le Nord ancestral.

Denys le Périégète n’hésite pas à célébrer en vers grecs, les mystères de l’île sacrée dans sa Description du Monde :

« Par une longue route, plus loin,

Fendant de son entrave l’Océan,

L’île de Thulé, sur un bon navire,

Tu réussiras à l’atteindre,

Thulé, où du soleil rapproché du pôle des Ourses

Jour et nuit, toujours visibles,

Se répandent à torrents les flammes. »

Le mystère de l’île du bout du monde dans la tradition oghamique

D’un point de vue mythique, on peut dire qu’il existe une parenté, chargée de tous les effluves de nos traditions hyperboréennes, entre les îles sacrées. L’Islande, dans ce contexte s’impose. Mais Iona ou Héligoland tiennent leur place dans ces légendes qui recoupent les souvenirs et les nostalgies de nos lointains ancêtres. Apollon prend place à côté des dieux solaires des Celtes et des Germains.

Le thème de l’île sacrée revient dans notre commune mythologie hyperboréenne et nul ne l’a décrit avec plus de poésie que les vieux irlandais dans la Tradition Oghamique :

Il est une île lointaine,
Tout autour resplendissent les chevaux de la mer ,
Course blanche autour de la vague écumante,
Que soutiennent quatre pieds
Brillant est le soleil, suite de victoires,
Plaines où jouent les armées,
Les bateaux luttent avec les chars,
Dans la plaine du Sud du Bel Argent ;
Des pieds de bronze sous elle,
Elle brille à travers les mondes délicieux,
Terre aimable à travers les mondes de vie,
Où pleuvent un grand nombre de fleurs…

Françoise Le Roux, qui cite ce texte dans un essai sur les Iles au Nord du Monde, rappelle que cette terre porte des noms variés, tels Tir nan-Og, La terre des jeunes, Tir nam-Beo, la Terre des Vivants, Tir Tairngiri, la Terre des promesses.

La place des îles dans notre antiquité païenne est très importante, car ces îles ont été, tout naturellement le refuge des druides face aux invasions romaines, comme plus tard seront en mer Baltique Œsel ou Rühnö dans le golfe de Courlande, face aux attaques chrétiennes. Ce sont des centres spirituels ou encore des centres traditionnels. Ici les morts retournent à l’état de primordialité ; et les sages par contre deviennent détenteurs de secrets ou de mystères.

L’initié constitue-lui aussi une sorte d’île de science et de sagesse au milieu du flot des ignorants.