IV / Les coutumes funéraire 

La compréhension du monde funéraire scythe nous est rendue possible grâce à un nombre conséquent de vestiges archéologiques grandioses. On peut d’ailleurs affirmer que la seule forme d’architecture de cette civilisation était destinée aux défunts. 

Rites et croyances 

Les Scythes accordait une place très importante à la mort. Ils croyaient ardemment en un au-delà dans lequel leur existence était vouée à se poursuivre d’une façon quasi identique. Les représentations figurant sur les objets de la vie quotidienne nous suggèrent que cet autre monde était semblable au monde terrestre. Il était régi par un personnage du nom de Barastyr. Après son décès, le défunt y accédait en traversant une passerelle étroite.

Les Scythes étaient aussi l’un des rares peuples à pratiquer l’embaumement. Il s’agissait là d’un élément du cérémonial funéraire qui n’avait sûrement pas pour fonction de préserver le corps des outrages du temps : la dépouille des riches aristocrates devait rester présentable lors de la longue procession mortuaire. Dans les « kourganes gelés » de l’Altaï, des momies bien conservées ont été retrouvées. On constate en les observant que le corps du défunt était ouvert et que les entrailles étaient ôtées (même le cerveau) pour être remplacées par de l’herbe parfumée. Une fois bien rembourré, le corps était recousu.

Les funérailles royales étaient marquées par un fort aspect macabre. La procession donnait lieu à des rites d’automutilation qui représentaient autant de manifestation symboliques de tristesse face au décès du souverain. Celui-ci était enterré avec l’une de ses concubines dans une tombe (kourgane) remplie d’objets en or. Une fois de plus, c’est Hérodote qui nous éclaire le mieux sur le sujet :  

« Les tombeaux de leurs rois sont dans le pays des Gerrhes, où le Borysthène commence à être navigable. Quand le roi vient à mourir, ils font en cet endroit une grande fosse carrée. Cette fosse achevée, ils enduisent le corps de cire, lui fendent le ventre, et, après l'avoir nettoyé et rempli de souchet broyé, de parfums, de graine d'ache et d'anis, ils le recousent. On porte ensuite le corps sur un char dans une autre province, dont les habitants se coupent, comme les Scythes royaux, un peu de l'oreille, se rasent les cheveux autour de la tête, se font des incisions aux bras, se déchirent le front et le nez, et se passent des flèches à travers la main gauche. De là on porte le corps du roi sur un char dans une autre province de ses Etats, et les habitants de celle où il a été porté d'abord suivent le convoi. Quand on lui a fait parcourir toutes les provinces et toutes les nations soumises a son obéissance, il arrive dans le pays des Gerrhes, à l'extrémité de la Scythie, et on le place dans le lieu de sa sépulture, sur un lit de verdure et de feuilles entassées. On plante ensuite autour du corps des piques, et on pose par-dessus des pièces de bois, qu'on couvre de branches de saule. On met dans l'espace vide de cette fosse une des concubines du roi, qu'on a étranglée auparavant, son échanson, son cuisinier, son écuyer, son ministre, un de ses serviteurs, des chevaux ; en un mot, les prémices du reste de toutes les choses à son usage, et des coupes d'or : ils ne connaissent en effet ni l'argent ni le cuivre. Cela fait, ils remplissent la fosse de terre, et travaillent tous, à l'envi l'un de l'autre, à élever sur le lieu de sa sépulture un tertre très haut. L'année révolue, ils prennent, parmi le reste des serviteurs du roi, ceux qui lui étaient les plus utiles. Ces serviteurs sont tous Scythes de nation, le roi n'ayant point d'esclaves achetés à prix d'argent, et se faisant servir par ceux de ses sujets à qui il l'ordonne. Ils étranglent une cinquantaine de ces serviteurs, avec un pareil nombre de ses plus beaux chevaux. Ils leur ôtent les entrailles, leur nettoient le ventre, et, après l'avoir rempli de paille, ils le recousent. Ils posent sur deux pièces de bois un demi-cercle renversé, puis un autre demi-cercle sur deux autres pièces de bois, et plusieurs autres ainsi de suite, qu'ils attachent de la même manière. Ils élèvent ensuite sur ces demi-cercles les chevaux, après leur avoir fait passer des pieux dans toute leur longueur jusqu'au cou : les premiers demi-cercles soutiennent les épaules des chevaux, et les autres les flancs et la croupe ; de sorte que les jambes n'étant point appuyées restent suspendues. Ils leur mettent ensuite un mors et une bride, tirent la bride en avant, et l'attachent à un pieu. Cela fait, ils prennent les cinquante jeunes gens qu'ils ont étranglés, les placent chacun sur un cheval, après leur avoir fait passer, le long de l'épine du dos jusqu'au cou, une perche dont l'extrémité inférieure s'emboîte dans le pieu qui traverse le cheval. Enfin, lorsqu'ils ont arrangé ces cinquante cavaliers autour du tombeau, ils se retirent. » (Hérodote, Histoire, IV, 61-62). 

L’archéologie a prouvée depuis déjà longtemps la véracité des dires d’Hérodote. Environ 200 chevaux sacrifiés ont été trouvés dans le premier kourgane de Iélizavetinskaïa, en 1913. La plupart du temps, ils étaient parés d’harnachements cérémoniels très raffinés, dont la plupart représentaient en réalité d’autres animaux, vrais ou fantastiques.

On pense que les cavaliers empaillés répartis autour du kourgane avaient pour fonction de monter la garde sur le site et de défendre le défunt lors de son voyage dans l’au-delà. Le cheval placé à côté du roi lui servait notamment pour se rendre au Royaume des Morts. 

A l’occasion des funérailles étaient aussi pratiquées des inhalations rituelles de vapeur de chanvre, semblable au lin selon Hérodote (il s’agissait évidemment de haschisch). Pour ce faire, les Scythes se regroupaient dans des tentes, semblables aux tipis indiens, et y consumaient les graines de cette plante à l’aide de pierre incandescentes. Hérodote écrivait à ce titre que « charmés d’être ainsi étuvés, les Scythes poussaient des hurlements ». Selon l’historien, c’était là leur seul bain de l’année. Il semblerait d’ailleurs que le terme grec « kannabis » désignant le chanvre indien ait une étymologie scythe.

On pense que ce rituel avait pour fonction de faciliter le consentement des victimes lors les nombreux sacrifices humains qui se déroulaient pendant les funérailles. 

D’autre part, certains peuples scythiques pratiquaient l’endocannibalisme et consommaient leurs proches lors de banquets funéraires. Il s’agissait là d’un dernier honneur rendu au mort, mais aussi d’une façon de conserver sa présence au sein du groupe : 

« Quand un homme a perdu son père, tous les parents amènent du bétail, qu’ils immolent et dont ils découpent les chairs ; puis ils découpent aussi le cadavre du père de leur hôte, mélangent toutes les chairs, et en font un banquet » (Hérodote, Histoires, IV, 26). 

Pareillement, une sorte de culte domestique était voué à la tête du défunt qui était honorée d’un sacrifice annuel : 

« La tête du défunt est épilée, nettoyée, dorée, et ils la traite ensuite comme un objet de culte, lors de grands sacrifices qu’ils offrent tous les ans. Les fils rendent ainsi honneur à leurs pères, comme les Grecs célèbrent l’anniversaire des morts. » (Hérodote, Histoires, IV, 26) 

 Kourganes et nécropoles 

Les Scythes pratiquaient le plus souvent l’inhumation, parfois l’incinération (surtout dans les régions boisées des steppes ukrainiennes). Le mode d’inhumation pouvait varier selon les tribus, les clans ou les familles. Le corps était de préférence enterré seul et orienté la tête vers l’ouest. La plupart du temps, les tombeaux étaient recouverts d’un tertre, élément distinctif du kourgane, pouvant mesurer 2 m de haut et 20 m de diamètre, pour les plus pauvres, et 20 m de haut et 350 m de diamètre, pour les plus illustres.

Les fosses qu’ils dominaient étaient soit de dimension rectangulaire, soit de forme circulaire. On y donnait parfois des banquets funéraires. Lorsqu’elles étaient soutenues par une armature en bois, on les incendiait avant la fermeture de la sépulture, selon un rite de purification. Un puit d’accès donnait généralement sur la chambre.

Un mobilier funéraire important accompagnait le mort qui était d’ailleurs lui-même habillé. Sa qualité reflétait le statut social du défunt. On trouvait naturellement des pièces d’armement dans les tombes masculines, divers objets de la vie quotidienne ainsi que des parures chez les deux sexes, et notamment de la nourriture qui devait faciliter le voyage dans l’au-delà. Les miroirs, objets dotés d’un fort contenu symbolique, étaient aussi fréquemment enfouis. Certaines chambres funéraires étaient décorées avec de précieux tissu. 

Il arrivait que certains kourganes soient surmontés d’un mégalithe anthropomorphe (les fameuses kamiana baba, « bonnes femmes de pierre », des paysans ukrainiens). Ces monuments ne mesuraient généralement guère plus de deux mètres. Les plus élaborés étaient de véritables statues d’hommes portant barbes, vêtements et armes. On ne sait pas vraiment si elles représentaient le défunt ou une quelconque divinité. La dernière hypothèse parait la moins probable car Hérodote précisait des ses Histoires : 

« L’usage n’est pas chez eux d’élever des statues de culte […] » (Hérodote, Histoire, IV, 59). 

Les immenses kourganes aristocratiques faisaient à la fois office de repères dans l’espace et de tombes. Ces lieux sacrés ont fait l’objet de moult légendes dont les échos ont traversés les âges. Au début du XXe siècle, des Ukrainiens prétendaient même qu’il s’agissait des tombeaux des grands hetmans cosaques endormis, qui un jour se réveilleraient pour libérer leur peuple. D’autres légendes – véridiques celles-ci – d’après lesquelles les kourganes renfermaient de fabuleux trésors firent que nombre d’entre eux furent pillés au fil des siècles. Dans la tombe de Tchortomlyk, on a même pu retrouver le squelette enfoui d’un pilleur tenant encore à la main sa lampe à huile. 

Il arrivait que les tombes soient regroupées. Les plus grandes nécropoles de la steppe ukrainienne comprenaient jusqu’à une centaine de kourganes. Hérodote en signalait une qui se situait dans le « pays des Gerrhiens », à l’endroit où le Dniepr cesse d’être navigable. L’identification de cette nécropole est toujours discutée et risque de l’être encore longtemps ; car après, tout, n’est-ce pas là la qualité fondamentale de la religion scythe que de nous tenir à l’écart de ses secrets les plus ancestraux ?

Skoll 

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