I / Les mythes des origines 

Comme il l’a été dit ci-dessus, les mythes scythes n’ont pas été rapportés par les Scythes eux-mêmes, mais par leurs voisins issus de la civilisation poliade. Aucun témoignage indigène ne fournit, comme c’est le cas pour le monde grec ou scandinave, de récits légendaires détaillés. C’est pourquoi ne pouvons que retracer les grandes lignes d’un mythe des origines apparaissant dans quelques œuvres gréco-romaines.

Dans tous les cas, comme dans beaucoup d’autres religions indo-européennes, une grande importance est accordée au thème de l’épreuve départageant trois frères, et dont le cadet triomphe toujours. 

 Les trois fils de Targitaos 

Selon Hérodote, les Scythes et les habitants des colonies grecques du Pont-Euxin connaissent deux légendes. La première rapporte l'histoire de la descendance de Papaîos, le Zeus scythe : 

" A ce que disent les Scythes, leur peuple serait de tous le plus récent ; et voici quelle en serait l'origine. Dans leur pays alors désert, serait né le premier un homme appelé Targitaos ; ce Targitaos, disent-ils aurait eu comme parents, - ce qu'ils disent n'est pas pour moi croyable ; mais ils le disent, - Zeus et une fille du fleuve Borysthène. Tels étant les parents dont serait né Tragitaos, il aurait eut trois fils, Lipoxaïs, Arpoxaïs, et, le plus jeune des trois, Colaxaïs. Sous leur règne, du haut du ciel tombèrent en Scythie des objets en or : une charrue et un joug, une sagaris (hache), et une coupe. Le plus agé des frères, qui vit ces objets le premier, s'approcha dans l'intention de les prendre ; mais, à son approche, l'or devint brûlant. Il se retira, le cadet s'avança ; et l'or, de nouveau, fit de même. Ainsi, ces deux-là, l'or les repoussa en devenant brûlant ; mais quand, en troisième lieu, se présenta le plus jeune, pour lui l'or s'éteignit ; et lui l'emporta dans sa demeure. En conséquence de quoi les frères plus âgés furent d'accord pour céder au plus jeune la royauté sans partage. De Lipaxaïs seraient issus ceux des Scythes que, d'un nom générique, on appelle Auchates; du cadet, Arpoxaïs, ceux qu'on appelle Catiares et Traspies ; du plus jeune des frères, du roi, ceux qu'on appelle Paralates. Le nom commun à tous serait Scolotes ; ce sont les grecs les Grecs qui les ont appelés Scythes, du nom du roi. Voilà donc, d'après ce que disent les Scythes, quelle fut leur origine ; et, depuis qu'ils existent, de l'époque de leur premier roi Targitaos, jusqu'au temps où Darius passa dans leur pays, il y a en tout, d'après eux, mille ans, pas davantage. L'or sacré dont j'ai parlé est gardé par les rois avec le plus grand soin ; chaque année, ils offrent en son honneur de grand sacrifices propitiatoires. Si celui qui, pendant la fête, a la garde de l'or sacré, en plein air, vient à s'endormir, celui-là, disent les Scythes, ne passe pas l'année ; et on lui donnerait en récompense toutes les terres dont il peut, en l'espace d'une journée, faire le tour à cheval. Le pays étant vaste, Colaxaïs l'aurait partagé pour ses fils en trois royaumes ; et il aurait donné à l'un des trois, à celui où l'or est conservé, le plus étendue. Si on s'enfonce dans les terres au nord des peuples qui habitent au-dessus de ce pays, on ne peut plus continuer". (Hérodote, Histoires, IV, 5-7). 

Ici le roi est désigné par un attribut divin, venant de la voûte céleste, allégorie du Zeus scythe. Ces objets illustrent une représentation évidente de la souveraineté sur les trois grande classes sociales indo-européennes : la coupe est celle des prêtres ; la hache, celle des guerriers ; et la charrue, celle des agriculteurs. De telles collections mythiques trifonctionnelles se retrouvent ailleurs dans le monde indo-européen. La légende irlandaise attribuait aux Tuatha Dé Danann – les anciens dieux, les possesseurs de l’île avant la race actuelle – quatre joyaux partiellement comparables : le chaudron inépuisable de Dagda, l’épée de Nuada et la lance Lug, et la pierre de Fal, qui parait être un symbole de la Terre d’Irlande. Pareillement, dans l’Edda scandinave (« Chant de Skyrnir »), un serviteur du dieu Freyr fait sa cour à la géante Gerdr en lui offrant de l’or, puis en la menaçant d’une épée, enfin en utilisant la magie. 

La division en différents peuples qui suit l’épisode du sacre de Colaxaïs correspondrait aussi à cette tripartition fonctionnelle. Ainsi, selon G. Dumézil (Mythe et Epopée), les Paralates seraient les détenteurs de la souveraineté, les Auchates seraient les "forts", chargés de faire la guerre, et les Catiares et Traspies, "ceux chargés des paturages". Il s'agit là d’une représentation mythique de la société idéale selon des critères propres aux peuples indo-européens. Il ne faudrait en aucun cas lui accorder de réalité historique. Les "peuples" évoqués par Hérodote semblent ne jamais avoir existé et leur absence dans les sources postérieures le confirme. 

Le voyage d’Héraklès

L'autre légende, attribuée aux colons grecs met en scène Héraklès. Celui-ci se serait parvenu en Scythie alors qu'il recherchait ses cavales. Là, il aurait rencontré une créature mi-femme, mi-serpent, avec laquelle il se serait uni. De cette union naquirent trois enfants : Agathyros, Gelônos et Skythès. Le père abandonna alors ses fils en leur laissant un arc et une ceinture, avec pour épreuve de tendre le premier et d'attacher la seconde "avec une coupelle d'or" au fermoir. Les deux fils qui échouaient devaient être chassés du pays.

Or, une fois encore, ce fut le plus jeune qui triompha de l'épreuve, Skythès. Il demeura en Scythie et fut donc l'ancêtre du peuple des steppes auquel il donna son nom.

Un vase retrouvé à Koul-Oba, en Crimée, semble illustrer ce mythe : 

« Voilà ce que les Scythes disent d'eux-mêmes, et du pays situé au-dessus du leur. Mais les Grecs, qui habitent les bords du Pont-Euxin, racontent qu'Hercule, emmenant les troupeaux de boeufs de Géryon, arriva dans le pays occupé maintenant par les Scythes, et qui élait alors désert ; que Géryon demeurait par delà le Pont, dans une île que les Grecs appellent Erythie, située près de Gadès, dans l'Océan, au delà des colonnes d'Hercule. Ils prétendent aussi que l'Océan commence à l'est, et environne toute la terre de ses eaux ; mais ils se contentent de l'affirmer sans en apporter de preuves.
Ils ajoutent qu'Hercule, étant parti de ce pays, arriva dans celui qu'on connaît aujourd'hui sous le nom de Scythie ; qu'y ayant été surpris d'un orage violent et d'un grand froid, il étendit sa peau de lion, s'en enveloppa, et s'endormit ; et que ses juments, qu'il avait détachées de son char pour paître, disparurent pendant son sommeil, par une permission divine. Hercule les chercha à son réveil, parcourut tout le pays, et arriva fdans le canton appelé Hylée. Là il trouva, dans un antre, un monstre composé de deux natures, femme depuis la tête jusqu'au-dessous de la ceinture, serpent par le reste du corps. Quoique surpris en la voyant, il lui demanda si elle n'avait point vu quelque part ses chevaux. «Je les ai chez moi, lui dit-elle ; mais je ne vous les rendrai point que vous n'ayez habité avec moi». Hercule lui accorda à ce prix ce qu'elle désirait. Cette femme différait cependant de lui remettre ses chevaux, afin de jouir plus longtemps de sa compagnie. Hercule de son côté souhaitait les recouvrer pour partir incessamment. Enfin elle les lui rendit, et lui tint en même temps ce discours : «Vos chevaux étaient venus ici ; je vous les ai gardés : j'en ai reçu la récompense. J'ai conçu de vous trois enfants. Mais que faudra-t-il que j'en fasse, quand ils seront grands ? Les établirai-je dans ce pays-ci, dont je suis la souveraine ? ou voulez-vous que je vous les envoie ?
- Quand ces enfants auront atteint l'âge viril, lui répondit Hercule, suivant les Grecs, en vous conduisant de la manière que je vais dire, vous ne courrez point risque de vous tromper. Celui d'entre vous que vous verrez bander cet arc comme moi et se ceindre de ce baudrier comme je fais, retenez-le dans ce pays, et qu'il y fixe sa demeure. Celui qui ne pourra point exécuter les deux choses que j'ordonne, faites-le sortir du pays. Vous vous procurerez par là de la satisfaction, et vous ferez ma volonté». Hercule, en finissant ces mots, tira l'un de ses arcs, car il en avait eu deux jusqu'alors, et le donna à cette femme. Il lui montra aussi le baudrier ; à l'endroit où il s'attachait pendait une coupe d'or : il lui en fit aussi présent, après quoi il partit. Lorsque ces enfants eurent atteint l'âge viril, elle nomma l'aîné Agathyrsus, le suivant Gélonus, et le plus jeune Scythes. Elle se souvint aussi des ordres d'Hercule, et les suivit. Les deux aînés, trouvant au-dessus de leurs forces l'épreuve prescrite, furent chassés par leur mère, et allèrent s'établir en d'autres pays. Scythes, le plus jeune des trois, fit ce que son père avait ordonné, et resta dans sa patrie. C'est de ce Scythes, fils d'Hercule, que sont descendus tous les rois qui lui ont succédé en Scythie ; et, jusque aujourd'hui, les Scythes ont toujours porté au bas de leur baudrier une coupe, à cause de celle qui était attachée à ce baudrier. Telle fut la chose qu'imagina sa mère en sa faveur. C'est ainsi que les Grecs qui habitent les bords du Pont-Euxin rapportent cette histoire. »
(Hérodote, Histoires, IV, 8-10). 

Quant à Diodore de Sicile, il raconte une troisième légende qui n'est en réalité qu'une variante des deux premières : 

"Plus tard, d'après les légendes scythes, naquit chez eux une jeune fille sortie de la terre ; elle avait, pour la partie supérieure jusqu'à la ceinture, le corps d'une femme, et pour la partie inférieure, celui d'un serpent. Zeus s'unit avec elle est eut un fils nommé Skythès. Ce dernier, devenu les plus illustre comparé à ses prédécesseurs, donna au peuple son propre nom, les Scythes. Parmi les descendants de ce roi se trouvèrent deux frères d'une valeur exceptionnelle : l'un s'appelait Palosn l'autre Napis. Et comme ils avaient accompli des exploits éclatants et qu'ils s'étaient partagés le royaume, on donna leurs deux noms à l'une et l'autre partie du peuple, les Pales et les Napes." (Diodore de Sicile, Bibliothèque historique, II, XLIII, 3-4) 

Autres légendes 

Les récits iraniens ont rapporté la légende de Roustam le Sace (un peuple scythique), qui parcourait les steppes sur le dos de sont cheval Rakhch, équipé de son arc et de son lasso. Nombre de prouesses lui étaient attribuées. Comme la plupart des héros, il connut une fin sordide : c’est après avoir longtemps lutter contre les incarnations du Mal que Roustam tua son fils dans un duel sans le reconnaître ; il finit lui-même assassiné par son demi-frère qu’il parvint à abattre avant de mourir.  

L’épopée des Nartes attribuée au Ossètes - autre peuple apparenté aux Scythes – révèle aussi un fond scythique. Mais une étude de ce recueil légendaire aura sa place, sous peu, dans une rubrique qui lui sera intégralement dédiée.

Skoll

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