Introduction historiographique - Remarques générales
L'historiographie de la religion romaine, qui ne vit véritablement le jour qu'à partir du XIXe siècle, fut longtemps porteuse de convictions religieuses personnelles et intéressées, indissociables des contextes qui les virent se développer. Bien souvent, les premiers ouvrages sur le sujet jugèrent le paganisme romain à l'aune du christianisme triomphant, la plupart du temps de manière dépréciative. D’autre part, on attribuait volontiers à cette antique religion un ritualisme des plus froids, une liturgie procédurière et verbeuse, refrénant les excès de dévotion propres aux cultes orientaux. Un grand nombre de savants allemands exploitèrent d'ailleurs cette caractéristique pour dénigrer les spécificités du catholicisme.
Parallèlement, il a longtemps été question, dans nombre d'études, d'un mythe phantasmatique de la religion archaïque pure, préservée de l'influence des cultes étrangers. L'étude des "origines" du culte traditionnel à travers son imaginaire pureté, fut longtemps privilégiée aux dépens de celle de son histoire. C'était là faire abstraction d'un des traits les plus fondamentaux de la religion romaine : sa nature évolutive, sa relative tolérance à l'égard des religions étrangères.
Dès leur installation dans le Latium et leur accoutumance à la civilisation poliade, les ancêtres des Romains ont manifesté l'idée d'une communauté civique entre mortels et immortels, découlant indirectement de l'idéal de la cité. Les relations entre les deux mondes se basaient avant tout sur un système de dons et de contre-dons qui trouvait sa source dans un credo fondamental, profondément ancré dans les moeurs : les dieux étaient les partenaires des mortels dans la gestion des choses terrestres, et les rites prescrits représentaient la contrepartie attendue de l'aide apportée par les immortels. A ce titre, les Anciens faisaient remonter le terme religio au verbe religare ("lier"), reconnaissant ainsi le caractère transactionnel de leur croyances.
D'autre part, la piété rationnelle et libre (religio) était opposée à la soumission irrationnelle (superstitio) : les Romains croyaient en des dieux justes qui ne faisaient que rarement usage de leurs pouvoirs surhumains, si ce n'était lorsque la colère s'emparait d'eux. La plupart du temps, il se comportaient en protecteurs bienveillant et ne déclenchaient des catastrophes qu'à titre de punition, non par tyrannie. A l'image du microcosme civique ou familial, ils s'inscrivaient dans le schéma du patronage antique. C'est pourquoi les Romains ne les craignaient pas et n'étaient pas astreints à des rites de soumission humiliants.
Dans la Ville éternelle, on insistait davantage sur le respect du rite que sur de quelconques croyances religieuses. Il n'y avait ni révélation, ni livres révélés, ni orthodoxie. L'exigence centrale était plutôt celle de l'orthopraxie, de l'exécution correcte des rites. On parlait à ce titre de religion ritualiste, car il n'existait à Rome pas d'autre dogme que le l'obligation rituelle ; ce qui n'empêchait pas l'existence d'un contenu spirituel définit par ces mêmes rites ainsi que celle de spéculations exégétiques. C'est pourquoi il serait vain de penser qu'aucun code moral ne régissait le culte public. Indissociable du contexte politique qui l'avait vu naître, la religion romaine était éprise des valeurs civiques inhérentes aux mentalités antiques. Le terme pietas, ne désignait-il pas aussi bien les obligations d'un fils envers son père (la piété filiale) que celle d'un homme envers ses dieux ?
Aussi – ce qui la différenciait des trois monothéismes - la religion romaine n'était pas une religion de salut : elle n'aspirait qu'au bien être terrestre d'une communauté. Chaque citoyen romain était tenu de respecter les obligations rituelles qui constituaient autant de devoirs civiques susceptibles de garantir la pax deorum à la communauté. C'est pourquoi les provinciaux qui peuplaient l'Empire étaient libres de pratiquer leur propre religion, à condition que celle-ci ne nuise pas à l'ordre public.
Tant qu’ils souhaitaient rester en contacte avec les dieux, les Romains devaient respecter un ensemble de règles formelles, léguées par la tradition. Aucune importance n'était accordée à un quelconque acte de foi intériorisé lors des rituels. Seule la perfection des gestes comptait.
Last but not the least - est-il nécessaire de le préciser ? - la religion traditionnelle des Romains était polythéiste. Le panthéon romain se composait d'innombrables divinités dont la plupart furent "importées" de pays étrangers au cours des siècles. Les Romains choisissaient leurs dieux et n'hésitaient pas à recourir aux compétences d'autres déités dont la renommée n'était plus à faire, notamment lors de moment difficile.
Une étude de la religion romaine ne pourrait se limiter à une simple et vulgaire description de ses structures, de son panthéon. C’est pourquoi cette synthèse propose avant tout une approche globale du fait religieux, tel qu’il se manifesta dans le monde romain, en alternant les paragraphes historiographiques, insistant notamment sur le sentiment religieux, et les paragraphes plutôt portés sur l’étude des structures.
Skoll
I / Aux fondements de la religion romaine
II / Les rites traditionnels
III / L'évolution de la religon et du sentiment religieux de la République à l'Empire
IV / Les dieux et les sacerdoces publics
V / Orientalisation et déclin de la religion romaine traditionnelle
APPENDICE I : La religion dans l’armée romaine
APPENDICE II : Les trois grandes étapes de la vie