V / Orientalisation et déclin de la religion romaine traditionnelle

 

Si les cultes à mystères se sont particulièrement manifestés dans l'Empire romain à travers les religions orientales, il convient de ne pas oublier leurs origines grecques, découlant avant tout des mystères d’Eleusis ou du culte de Dionysos. Certains spécialistes s’accordent à penser qu’il s’agissait de religions de salut ; d’autres refusent cette hypothèse et préfèrent affirmer que ce type de cultes tendait davantage vers une intimité profonde avec le monde divin, tout en pourvoyant principalement aux besoins terrestres. Le débat reste ouvert, mais ce qui est sûr, c’est que ces religions favorisèrent l’implantation du sentiment religieux chrétien, sans pour autant avoir constitué un facteur décisif dans le processus qui mena le monothéisme au sommet de l’Etat romain et le paganisme, à son étiage. 

1/ La diffusion des religions orientales 

Les cultes à mystères dans l’Empire romain 

Les premiers siècles de l'Empire furent aussi ceux de la diffusion des religions à mystères qui répondaient à une sensibilité plus exigeante, plus spirituelle, plus émouvante, se manifestant à travers une liturgie autrement plus spectaculaire. Cette diffusion bénéficia par ailleurs des déplacements de l'armée romaine ainsi que des mutations de soldats. Le développement des échanges commerciaux, dominés par les orientaux, fut aussi un facteur déterminant. Peu d'empereurs se montrèrent hostiles à ces nouvelles coutumes. Ce fut surtout le cas de Tibère et de Marc-Aurèle.

Souvent à vocation universaliste, les religions à mystères comportaient des initiations, des purifications, des exigences de vie qui répondaient à des aspirations élevées. Beaucoup proposaient un enseignement et des solutions aux grandes questions de l'origine et du sort des hommes.

Le culte de Cybèle, Grande Mère des dieux, fait de mythes et de rites aux caractère naturiste, voire orgiastique, arrivait en première place.

La religion d'Isis et de Serapis se distinguait par son caractère céleste et savant, ainsi que par sa vocation à guérir tous les maux, son souci total de pureté et ses interdits qui entraînaient parfois des pénitences physiques.

Le mithraïsme venu d'Iran faisait office de religion dogmatique, centrée sur la lumière et le salut dans l'au delà. Il connut un grand succès dans les milieux militaires.

On trouvait aussi des cultes syriens tels que ceux d'Atargatis et des Baals locaux.

Le IIIe siècle : l’impulsion décisive des Sévères 

L'arrivée au pouvoir de la dynastie berbéro-syrienne des Sévères ainsi que la crise du IIIe siècle ne manquèrent pas d'avoir des retombées sur l'évolution du sentiment religieux des Romains. Au déclin irrémédiable des cultes traditionnels correspondirent un renforcement du culte impérial et une orientalisation toujours plus poussée de la religion.

La famille de l'empereur fut désormais appelée domus diuina. L'empereur, de son vivant, était rangé parmi les dieux, là où il était représenté. Elagabal se fit adorer comme un souverain oriental et finit par se considérer comme une incarnation solaire en prenant le nom même de son dieu, El-Gabal, mué en Héliogabal. Aurélien reprit non sans arrière pensées sa politique. Il fut le premier empereur à prendre officiellement le nom officiel de dieu. Peu à peu s'élabora une monarchie de droit divin qui devait prendre corps avec Dioclétien et Maximien. Ceux-ci, au contraire d'Aurélien, ne s'affichèrent pas comme l'incarnation d'un dieu mais comme des êtres divins capables de fonder une dynastie divine ; le premier avec l'épithète jovius, le deuxième avec celle d’herculius. L'idéologie jovienne était une des bases de la tétrarchie. Avec le système d'abdication, c'était désormais plus la fonction impériale qui était sacrée que son détenteur. D’autre part, le cérémonial perse devint de rigueur au palais du souverain. 

La cour à demi syrienne qui se constitua sous Septime Sévère exerça une profonde influence sur la diffusion des cultes et des moeurs d'Orient. Comme nous l’avons vu, un grand prêtre du dieu d'Emèse devint lui-même empereur sous le nom de son dieu. Le IIIe siècle fut donc marqué par une pénétration massive des religions orientales, en particulier des religions solaires. Bacchus et Hercule, dieux patrons de Leptis Magna (patrie de Septime Sévère) qui supplantaient là bas des divinités d'origine sémitique, connurent aussi un renouveau de faveur au IIIe siècle. Les religions orientales, surtout le mithraïsme, pénétrèrent là où ce n'était pas déjà fait, notamment dans la partie occidentale de l'Empire. Rome connaissait un développement supplémentaire de ces cultes qui bénéficièrent de la protection des souverains : Aurélien consacra au dieu Soleil à Rome sur le campus Agrippae un temple somptueux et lui voua un collège de pontifes du Soleil.

Le soleil devenait le patron de l'Etat. D’où la phrase très célèbre de M. Renan : "si le christianisme eut été arrêté dans sa croissance par quelque maladie mortelle, le monde eût été mithriaste". 

2/ L’émergence du néo-paganisme 

Une nouvelle sensibilité religieuse 

Sous les Sévère, le panthéon romain conserva une relative faveur, mais il entra vite en désuétude. Les cultes archaïques étaient raillés. La crise économique empêchait la restauration de nombreux temples et la vieille religion romaine mourrait lentement. Malgré les progrès du christianisme, le paganisme restait vivace. Les rites païens étaient toujours présents dans la vie de l'Etat, et les cérémonies persistaient. Seulement cette religion n'avait plus grand-chose à voir avec l'ancien paganisme romain. Il s'agissait davantage d'un paganisme mystique et exalté, influencé par la liturgie savante et ésotérique des religions à mystères. La théologie romaine inspirée de l'idéologie poliade s'essoufflait progressivement. Au modèle de la religio, fondée sur des rapport distants et rationnels avec les dieux, respectant la liberté, se substitua, notamment sous l'influence des cultes orientaux et de la philosophie néoplatonicienne, une nouvelle piété insistant plus fortement sur l'infériorité humaine et sur la soumission aux dieux. Un nouvel équilibre s'établit entre spiritualité et ritualisme. Ces transformations furent dans bien des cas le fruit de l'évolution du paganisme lui-même, et non des monothéismes moyen-orientaux. Les esprits se focalisèrent davantage sur l'au-delà que sur le monde terrestre dont le bonne ordre dépendait pourtant des bonnes relations entre mortels et immortels. Le paganisme du IVe siècle était déjà plus proche du christianisme que du ritualisme civil des siècles précédents. Cette attitude nouvelle, les anciens Romains l'aurait aisément qualifié de superstitieuse.

D'autre part, le fossé se creusait entre le paganisme de l'aristocratie cultivée et le paganisme populaire, qui se réfugiait surtout dans l'astrologie et la magie, jadis très raillées. 

La résistance néo-païenne 

L'aristocratie romaine, malgré la conversion de Constantin, resta majoritairement païenne dans la première moitié du IVe siècle, sûrement par pur patriotisme. Des cercles mondains païens continuèrent à se réunir au-delà de ce siècle autour de discussion philosophico religieuses. L'école et le milieu lettré constituaient un bastion du paganisme et de la propagande païenne. Libanius, professeur à Antioche, illustrait parfaitement ce type de résistance. Par ailleurs, des lettrés combattaient ouvertement le christianisme. Le Pseudo-Apulée n'hésitait pas à annoncer dans son Asclepius la fin de l'univers à l’heure où le paganisme disparaîtrait. Citons aussi à ce titre Marius Victorinus, avant sa conversion. Ce fut donc dans l'aristocratie ainsi que dans le milieu lettré que l'on trouvait les deux principaux piliers de la résistance païenne.

L'emprise du néo-platonisme amorcée par Plotin, poursuivi par Porphyre et Jamblique, qui soutenait la croyance en un dieu unique que l'on adorait par l'intermédiaire de la contemplation, permit de constituer un pont entre les religions orientales solaires et le christianisme. La conversion de saint Augustin n'était pas fortuite. 

La réaction païenne fut particulièrement vive sous Julien l'Apostat (361-363) et Eugène (393-394). Marqué par la philosophie néo-platonicienne, notamment Jamblique, le premier s'était voué au Soleil et à la Mère des dieux, après avoir vécu son enfance dans le christianisme. Dès son arrivée au pouvoir, entouré de ses amis païens, il entreprit une politique de réforme du paganisme (autour d'une théologie philosophique compliquée), de mise à la mode de la théurgie (forme savante de magie) et de lutte contre le christianisme. Ce fut un échec. La politique de réaction païenne de l'usurpateur Eugène ne réussi pas d'avantage : le rétablissement de l'autel de la Victoire dans le Sénat en 393 fut éphémère et la politique d'Eugène sombra avec la victoire de son adversaire Théodose. Ce fut le dernier sursaut du paganisme. 

3/ La fin du paganisme dans l’Empire 

La conversion de Constantin inaugura l'union décisive entre le christianisme et l'Etat romain, sans pour autant mettre fin aux structures de la religion païenne. Toutefois les célébrations telles que les Jeux séculaires furent peu à peu oubliées. La tolérance fut également observée jusqu'en 350. Constantin se contenta juste d'interdire ce qui tenait plus de la superstitio (sacrifices nocturnes, magie..). Une première atteinte fut portée en 331, quand eut lieu une rafle des biens des temples et de leur trésors. En 356, Constance interdit tous les sacrifices, ordonna la fermeture des temples isolés ainsi que la prohibition sous peine de mort de toute pratiques de magie et de divination. Grâce à la politique tolérante des successeurs de Julien, le paganisme connu un renouveau relatif. Des temples qui avaient recouvré leurs biens furent relevés à Rome, en Italie et en province.

C'est à partir de 376, lorsque Gratien rendit visite au pape Damase, que furent prises les mesures décisives contre le paganisme, dès lors séparé de l'Etat : en 379, Gratien abandonna la charge de Pontife suprême et en 382, l'édit de Milan mit fin au paganisme en tant que religion de l'Etat. L'autel de la Victoire, son symbole, fut arraché de la Curie, tandis que tous les sacerdoces perdirent leur immunité. Finalement en 391, une loi de Théodose interdit à toute personne d'entrer dans un temple et d'adorer les statues des dieux païens. Le paganisme était abandonné, les temples devaient peu à peu tomber en ruine ou être transformés en églises (le Panthéon par exemple). Le paganisme disparut alors progressivement, non sans influencer la liturgie, les formes et les structures du christianisme triomphant en Europe. 

Toutefois, faut-il pour autant voir dans ce processus un événement révolutionnaire, impropre aux mentalités antiques ? Les fiers païens n’ont pas attendu la législation chrétienne pour entrer dans le sillage du Christ. La conversion était en partie faite à ce moment, car l'adoption d'un culte nouveau et l'abandon de certains autres étaient traditionnels dans la religion gréco-romaine.

En outre, l'Etat romain du Bas-Empire, en crise et morcelé, cherchait à favoriser un processus d'unification qui passait nécessairement par l'unicité spirituelle et confessionnelle. Toute division prétexte à conflit interne était particulièrement crainte durant cette période de troubles. Or, l'Eglise chrétienne, telle qu'elle fut définie durant l'antiquité par le Pères, correspondait aux structures et à la conception romaines du pouvoir, de l’imperium. Universalistes, ces deux éléments ne pouvaient que cohabiter ou entrer en opposition. Ce fut la première alternative qui triompha. 

Skoll

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