Les rites consistuaient à la fois l’armature et la finalité de la religion romaine ; à tel point que les gestes rituels représentaient l’une des seules formes d’expression des conceptions théologiques du peuple romain. Une forte symbolique accompagnait chaque mouvement. Il arrivait parfois que la signification de telle coutume tombe dans l’oubli, mais cela ne changeait rien aux impératifs de la deuotio qui consistaient en leur exécution pure et simple, de la manière la plus fidèle possible.
1/ Votum et ex-voto
Le voeu (votum) était un contrat conclu avec une divinité, visant à susciter son aide, souvent en prévision d'un péril. Il pouvait être prononcé dans un contexte privé, par des particuliers, ou dans un cadre public, par des magistrats. L'échéance de voeux publics tombait le jour de l'an, lorsque les deux consuls prononçaient leurs voeux à la triade capitoline et à Salus publica, au nom du peuple romain et pour son salut. Sous l'Empire, ce voeu public pour le salut du peuple romain se transforma en voeu pro incolumitate principis (« pour la longue vie du prince »).
Si une requête était exécutée, l'auteur du voeu devait s'en acquitter par un ex-voto ou un sacrifice.
On appelait ex-voto une offrande effectuée en remerciement d’un vœu, et donc en dehors de toute réclamation (d’où leur nom). Il s'agissait la plupart du temps de petits objets en terre cuite ou en bois, offerts en guise de remerciement pour un événement heureux (guérison ou autre chose). On les plaçait de préférence dans des lieux cultuels. Certaines offrandes étaient de véritables monuments votifs.
La defixio constituait une catégorie particulière de vœux : cette pratique permettait de vouer un ennemi aux divinités des enfers en enterrant dans une tombe (là où se trouvent les Dieux Mânes) un contrat votif inscrit sur des lamelles de plomb. Il s’agissait donc d’une sorte de malédiction privée.
2/ Le sacrifice
Sacrifier, c’est avant tout rendre sacer, transférer quelque chose appartenant aux humains vers la propriété des dieux. Le geste sacrificiel était au coeur de la religion romaine traditionnelle, à tel point que Macrobe n'hésitait pas à affirmer que la pietas consistait à savoir sacrifier.
De nombreux types de sacrifices existaient. Ils pouvaient être une occasion pour les Romains de s'excuser auprès de leurs partenaires divins (expiation), de présenter une demande (supplication) ou un remerciement (action de grâce).
Le sacrifice était qualifié de « sanglant » lorsqu’il s’agissait de l’immolation d’une victime. On parlait de libation quand il était question d’offrir un liquide ou divers aliments.
Dans l’Empire romain, les sacrifices étaient célébrés selon le ritus romanus ou le ritus graecus, en fonction de la divinité. La description qui suit ne concerne que le ritus romanus, mais les deux pratiques eurent une signification quasiment identique : le partage du banquet avec les dieux.
Il convient par la même occasion de souligner que les Romains ne pratiquaient pas « officiellement » de sacrifices humains, bien que ces types de rituels aient été célébrés sporadiquement au cours de l'histoire romaine.
Les préparatifs
Le sacrifice se déroulait dans un espace ouvert, en face d'un temple quand il s'agissait du culte public. Il était célébré auprès d'un autel, par ceux qui détenaient l'auctoritas ; à savoir, le père dans le cadre domestique, les maîtres dans les collèges, les magistrats ou les prêtres dans la cité, etc.
Le rite commençait habituellement en début de journée. Les sacrifiant et les assistant devaient s'être préalablement purifiés dans l'eau et avoir revêtu des vêtement propres - là tenue officielle étant la toge du citoyen, drapée de manière à voiler la tête de son porteur et à laisser ses bras libres (cinctus Gabinus).
Les victimes animales étaient toujours des animaux domestiques (bovins, ovins, porcins...) lavés, choisis en fonction du sexe de la divinité. Ils étaient ornés de rameaux et couronné de bandelettes blanches ou écarlates.
Généralement, les victimes à pelage clair correspondaient aux divinités d'en haut et inversement : l'animal devait correspondre au dieu auquel il était consacré. Jupiter requerrait un animal châtré. Mars bénéficiait d'une triple offrande réunissant un porc, un bélier et un taureau : le suovétaurile. Des sacrifices particuliers pouvaient mettre en scène des victimes exceptionnelles (un cheval pour l'October Equus). Les aliments dans leur plus grande diversité était aussi offerts aux dieux et l'encens accompagnait l'office sacrificiel. La mola salsa, une farine salée utilisée lors des sacrifices, était préparée par les Vestales.
Les sacrifices appelés « divinatoires » ou « magiques » étaient plutôt célébrés la nuit, en secret, dans des endroits isolés.
Le rituel
Une fois les préparatifs achevés, une procession de dirigeait vers l'autel (ara). Le sacrifice commence par la praefatio : de l'encens et du vin étaient sacrifiés aux flammes d'un foyer circulaire portatifs (foculus), placé à côté de l'autel. Certains spécialistes pensent qu'il s'agissait là d'un rituel visant à établir le contact avec les divinités concernées.
La praefatio était immédiatement suivie de l'immolatio : le sacrifiant versait la mola salsa sur le dos de l'animal (d'où le terme in-molatio) ainsi que du vin sur son front et faisait se promener le couteau sacrificiel de la première partie citée du corps de la victime à la seconde, pour symboliser sa consécration.
Ensuite, le uictimarius assomait l’animal, puis le cultarius le saignait. Préalablement, la victime devait avoir incliné la tête. Enfin, le sang était versé sur l’autel. Tout désordre survenant pendant le rite était synonyme de mauvais présage.
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L'haruspice se livrait alors à l'inspection des exta (le foie, le poumon, la vésicule biliaire, le péritoine et le coeur) pour s'assurer que l'offrande était acceptée par les dieux (litatio). Un sacrifice qui n'avait pas reçu l'agrément divin était recommencé jusqu'à ce que les exta ne présentent aucune anomalie. La fressure était cuite puis consacrée aux dieux dans le feu sacrificiel ou bien dans la terre (selon que la divinité soit céleste, souterraine, aquatique). Le reste de la victime était profané puis consommé lors d'un banquet sacrificiel sauf si il s'agissait d'un sacrifice voué aux divinités d'en bas, auquel cas la victime était entièrement brûlée (holocauste).
Les célébrants banquetaient sur place, aux frais de la communauté. Tous les assistants ne participaient pas au banquet.
Plus commun était le sacrifice offert lors d'un repas privé, souvent exécuté dans le cadre du culte des divinités domestiques (Lares, Pénates, Génie). On offrait fréquemment, entre deux services, de l'encens et du vin ainsi que d'autres aliments du banquet. Ces sacrifices non sanglant étaient appelés libationes.
Il existait aussi des variantes du banquet sacrificiel comme les lectisternes et les sellisternes, auxquels les divinités elles-mêmes étaient conviées : on installait pour ce faire des statuettes les représentant sur des lits d'apparat (puluinaria). On disposait aussi des lits et des chaises lors des accouchements pour inviter les divinités protectrices.
La prière
La totalité du rituel était accompagnée de prière précisant la signification des gestes accomplis. Les deux éléments étaient indissociables : il n'y avait pas de sacrifice sans prière. Les récitations rituelles étaient de nature performative, c'est pourquoi il convenait de les énoncer avec grand soin. De même, la connaissance du nom authentique d'une divinité avait toute son importance si l'on voulait que celle-ci soit visée par le rite, et que celui-ci réussisse. Ainsi, une légende stipule que le vrai nom de Rome (en tant qu'abstraction divinisée tutélaire de l'Urbs) fut dissimulé pour protéger celle-ci de l'euocatio (de l’abandon).
Certains rites anciens comme la processions des Saliens ou les Jeux séculaires comportaient des chants. Mais il ne s'agit là que d'un ornement, non d'un élément constitutif du rite.
3/ Les rites de divination
Lors d'un rite divinatoire, le consultant demandait aux dieux une réponse favorable ou défavorable à propos d'une initiative donnée (réunion d'une assemblée, investiture d'un magistrat, bataille, etc.). Aucune révélation sur l'avenir n'était réclamée. La divination publique reposait essentiellement sur les auspices. On recourait aussi parfois à l'haruspicine ou aux oracles sibyllins. Sous l'Empire, ces formes de divination s'estompèrent au profit de l'interprétation des prodiges et de l'astrologie. D'autres pratiques furent importées du fait de l'expansion du monde romain.
Les auspices
La légende veut que Romulus et Remus aient pris les auspices avant de fonder Rome. C’est donc leur faire justice que d’entamer notre exposé par la description de ce rite divinatoire.
Avant toute décision publique importante, les magistrats, et eux seuls, prenaient les auspices. Ce rite, comme son nom l'indique, consistait anciennement en l'observation du vol des oiseaux. Plus généralement, il s'agissait de recevoir un signe (augure) quelconque de la part des dieux. C’est pourquoi, on observait aussi le comportement des poulets, le fait qu'ils mangent ou ne mangent pas lorsqu’on leur fournissait de la nourriture, etc.
Les magistrats cum imperio présidaient aux auspices. Les augures, des prêtres de l’Etat, étaient chargés de les « annoncer ». Seul un autre magistrat pouvait contester les auspices pris par l’un de ses collègues, ce qui représentait un pouvoir d'envergure dans la monde politique, où chaque acte puisait sa légitimité dans ce rite divinatoire officiel. Ainsi, lors des troubles qui accompagnèrent la fin de la République, l’autorité sur les auspices devint un enjeu de rivalités.
Sous l'Empire, seul l'empereur, revêtu de l'imperium militiae proconsulaire pouvait prendre les auspices militaires : la guerre se faisait sous les auspices du prince.
Il existait deux grandes catégories d'auspices.
-On parlait d'auspices imprétatifs lorsqu'un magistrat réclamait directement des augures aux dieux. Les auspices étaient alors demandés au dieu souverain Jupiter, dans une tente, l'auguraculum, inaugurée par les augures (il en existait trois à Rome). Un magistrat en déplacement transportait avec lui un auguraculum mobile ainsi qu'une cage de poulet sacré.
On distinguait les signes célestes, les signes fournis par le vol des oiseaux (vol, cris) ou par le comportement des poulets sacrés, et les signes dus à celui des bêtes à quatre pattes.
L'auspication faisait aussi l'objet de cérémonies cycliques : une fois l'an, l'armée romaine célébrait l'augurium salutis avant d'entrer en campagne. Citons aussi l'augurium canarium, un rite agraire qui comportait notamment l'immolation de chiens roux.
-On parlait d'auspices oblatifs à propos des augures non demandés, qui se déclaraient d'eux-mêmes, par la volonté des dieux seuls. Des événements qui se produisaient journellement pouvaient être interprétés comme des signes de façon favorable ou défavorable.
Certains augures inquiétant étaient qualifiés de prodiges. Contrairement aux auspices qui ne manifestaient qu'un accord ou un désaccord, les prodiges étaient sensés annoncer un événement important, qu’il soit heureux ou néfaste. Mais encore fallait-il les reconnaître comme tels. Il s'agissait la plupart du temps de catastrophes que l'on interprétait comme autant d’avertissement prononcés à l’encontre d'erreurs ou d'omissions cultuelles qu'il convenait d'expier. Dans ce cas, les autorités romaines pouvaient ordonner plusieurs jours de supplicatio : dans toutes l'Italie, hommes et femmes étaient invités à pratiquer davantage de rites religieux pour satisfaire les dieux.
Les auspices oblatifs pouvaient aussi constituer des omina, des signes avertisseurs à valeur prémonitoire. Cicéron rapporte que Crassus, avant d'essuyer le désastre de Carrhes, aurait entendu dans un port un marchand vanter ses produits en criant "Cauneas" ("figues cauniennes"). Or, en latin caue ne eas signifie "garde-toi de partir".
Sous l'Empire, il semble qu'une véritable obsession des omina fatidiques se soit emparée des Romains, notamment des empereurs, comme le rapporte Suétone qui consacre, dans sa Vie des douze César, un paragraphe sur le sujet dans chacune de ses uitae. Il semblerait aussi que les Romains aient été sensibles aux modes de divination naturelle, notamment en matière de rêves prémonitoires. Mais rien ne nous permet d’en dire plus.
Les Livres sibyllins
Lorsque des prodiges inquiétants annonçaient de grands périls pour l’Etat, l'on recourait parfois à la consultation des Livres sibyllins. On raconte que ces trois livres prophétiques, écrit sous forme d'hexamètres grecs, auraient été vendus au roi Tarquin le Superbe par une Sibylle originaire de Cumes. Ils auraient alors été déposés dans le temple de Jupiter Capitolin.
Les vers sibyllins étaient réputés pour recéler des oracles. Il était consultés sur ordre du Sénat par les decemvirs sacris faciundis qui les choisissaient au hasard et formait avec eux d'autres hexamètres transmettant l'oracle. Les directives divines formulées devaient alors être appliquées.
L’haruspicine
La principale rivale de la science augurale était l'haruspicine. Lors des sacrifices, le sacrifiant procédait à une examination des exta de la victime (coeur, poumon, foie, vésicule biliaire et péritoine) pour contrôler l'agrément divin du rite. Cette procédure, qui nécessitait la présence d'un haruspice, est appelée par les modernes « extispicine ».
Or il arrivait que l'on consulte la fressure d'un animal en vue d'un pronostic, dans le cadre d'un rite divinatoire similaire aux auspices : on appelle cette discipline d'origine étrusque haruspicine, car elle était accomplie par les mêmes haruspices.
Il existait à Rome aussi bien des haruspices officiels, consultés par les autorités, que des haruspices privés, consultés par les particuliers ou utilisés lors des sacrifices.
Sous la République, le Sénat s'entourait d'haruspices étrusques dont les compétences s'étendaient à la divination en général, à travers trois domaines spécifiques : l'extispicine à proprement parler, l'étude des foudres et l'interprétation des prodiges, en liaison avec la consultation des libri haruspicini, fulgurales et rituales. Les haruspices de l’Etat furent groupés sous l'Empire en un collège de soixante prêtres.
Les habitants de Rome, qu'ils soient riches ou pauvres, consultaient eux aussi une grande variété de devins, souvent d'origine étrangère. C'est auprès du petit peuple que les astrologues eurent le plus de succès. Par le biais des horoscopes, ces derniers avaient la réputation de révéler les destins. Ainsi, ils furent considérés par le pouvoir comme des personnes dangereuses. Beaucoup furent d’ailleurs expulsés ou mis à mort pour avoir prétendu révéler la date de la mort d’un prince.
Les grandes familles sénatoriales recouraient quant à elles très souvent aux interprétations des haruspices.
De nombreux sorciers peuplaient aussi les rues de la Ville, mais ils étaient souvent mal vus.
Tous ces prêtres professionnels étaient moqués, voire persécutés, mais tous étaient consultés dans le cadre familial, aussi bien par les nobles que par les pauvres.
Skoll
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