Les Romains considéraient volontiers leurs succès militaires comme la conséquence directe de leur légendaire pietas. La guerre ne pouvait être séparée de la religion. D’ailleurs, la vie militaire était elle-même éprise de religion. Sans l’aide des dieux, toute victoire était inimaginable. C’est pourquoi tout général victorieux bénéficiait d’un charisme exceptionnel, d’une aura quasi divine.
Les évènements qui suivirent la mort de Néron révélèrent clairement les enjeux d’une telle conception : lorsqu’en décembre 69, les troupes de Vitellius incendièrent le capitole pour en déloger les partisans de Vespasien, la prophétesse batave Veleda lança un vaste appel au soulèvement, prêchant la chute imminente de l’Empire, abandonné de ses dieux, du fait de la destruction du temple le plus sacré. Une fois la paix retrouvée, une des premières mesures prise par Vespasien fut de faire reconstruire le sanctuaire de la triade poliade. C’était dire l’importance du fait religieux dans le monde militaire. Or, comme tout microcosme issu de la civilisation romaine, celui-ci avait ses propres coutumes, son propre clergé, ses propres dieux et son propre calendrier liturgique.
Généralités
Sur le limes se transposait la valeur religieuse du pomoerium, qui faisait de l'Empire un espace sacré : à chaque fois que les Barbares le traversait, ils commettaient un sacrilège.
L'armée romaine se comportait en corps hiérarchisé, les actes de piété était donc la plupart du temps collectifs et officiels. Toute légion avait son propre clergé ; à ce titre, le primipile (premier centurion de la Ire cohorte) avait la responsabilité de faire graver les dédicaces officielles.
Comme tous les hommes de leur temps, les soldats étaient sensibles aux entités divines qu'ils percevaient à travers des êtres abstraits, les numina, et aussi à travers un panthéon anthropomorphe. Leur métier dangereux les incitait à rechercher la protection d’un grand nombre de divinités, comme on le constate dans les inscriptions où dieux et épithètes s'additionnent. En outre, ils adressaient souvent une dédicace à un dieu après un événement particulier, une manifestation.
Les rites
La vie liturgique dans l’armée romaine se composait de pratiques banales et de coutume plus spécifiques. La plupart étaient de simples rites civiques contenus, pour les plus important d’entre eux, dans un calendrier religieux individuel. Ils étaient le plus souvent accomplis de manière collective et les cadres officiaient au nom de leur unité tactique (« telle centurie dédicace à tel dieu... »).
Un commandant entamait souvent une campagne avec un suovétaurile et la terminait de la même manière. On trouve de nombreuses mentions de libations et des offrandes de toutes sortes étaient tout aussi courantes que dans la vie civile, si ce n’était plus.
Par ailleurs, les batailles se déroulaient de préférence les jours fastes et étaient précédées de la prise des auspices rituelle et de l'examen des entrailles.
Toutefois, certains rites qui se déroulaient lors des campagnes avaient obtenus en contenu exclusivement militaire. Un sacramentum marquait l'engagement qui liait les soldats à l'empereur en présence des dieux lors de la levée (dilectus). L'armée était purifiée (lustratio) avant de s'engager sur un territoire ennemi, et après. D'autres rites de purification d'appliquaient à divers accessoires militaires (armilustrium, tubilustrium). Les fétiaux déclaraient la guerre de manière rituelle et on ouvrait les portes du temple de Janus lorsque l’Empire n’était plus en paix.
Des pratiques héritées de la première époque républicaine telles que l’euocatio ou la deuotio n’avaient aucun équivalent dans la vie civile. Comme nous l’avons vu précédemment, l’euocatio forçait une divinité à abandonner la cité adverse pour s’installer dans le camp romain. Sous, l’Empire, ce rite n’était plus guère pratiqué. En revanche, la deuotio était toujours attestée. Pour un général, ce rituel pouvait consister à vouer aux dieux Mânes des troupes ennemies. Une variante de la deuotio consistait à se consacrer soi même au dieux en cherchant sa propre mort dans la bataille : un général qui se trouvait en situation désespérée se précipitait vers les ennemis qui en le tuant, faisaient eux-mêmes aux dieux une offrande pour leur propre défaite. Sous le principat, Flavius Joséphe, dans sa Guerre des Juifs, mentionne une résurgence de cette pratique lors du siège de Jérusalem.
Après une victoire, on rendait immédiatement grâce aux dieux par des sacrifices. En outre, les morts étaient enterrés et des trophées dressés sur le champ de bataille.
Le triomphe, qui pouvait se dérouler après une acclamation impératorienne, était chargé d’un grand symbolisme religieux. Autorisé par le Sénat, le général victorieux paradait exceptionnellement avec ses troupes en armes, du Champ de Mars au Capitole.
Travesti en Jupiter, il était muni d’un sceptre, d’une couronne et d’un rameau de laurier, le visage peint de couleur rouge. Toutefois, on veillait aussi à ne pas rendre les dieux jaloux : un esclave répétaient sans cesse au triomphateur la fameuse formule memento homo (« souviens-toi que tu n’es qu’un homme ») et les soldat ne cessaient de le railler par quelques formules triviales (lors du triomphe de César, ses soldats l’auraient acclamé « César ! L’homme de toutes les femmes, la femmes de tous les hommes »).
Les dieux
Les soldats privilégiaient les divinités officielles, comme leurs contemporains, à une différence près : ils accordaient plus d'importance aux divinités susceptible de les protéger, les divinités militaires. On vénérait tout autant les abstractions, les Génies, les numina et, fait exceptionnel, les enseignes de l’unité. Dans la première catégorie venaient Jupiter (avec de nombreux épithètes), Minerve (surtout pour les musiciens, artisans...), Sylvain (appelé castrensis par les prétoriens), Janus (qui sortait de son temple quand on en ouvrait les portes), Venus (qui apportait aussi la victoire) et surtout Mars, maître des armes qui dirigeait aussi le service militaire, surveillait le terrain d'exercice sous l’appellation de Mars campester. D'autres épiclèses existaient comme Mars militaris ou Mars Gradiuus. On trouvait aussi des Lares militares. Hercule connut très vite un grand succès et détrôna la plupart des divinités traditionnelles dans certains camps.
Concernant les abstractions divinisées, on trouvait en premier lieu la Victoire, femme ailée qui tenait une couronne, que l’on retrouvait aussi sous le nom de Victoire Auguste ou Victoria Virtus (Victoire virile). Suivaient le Bonus Euentus, et surtout, la Fortune (hasard, destin), très honoré en Orient sous le nom de Tyché. On trouvait aussi, naturellement, la Disciplina, science et obéissance, la Virtus, la Pietas et l'Honos, que les primipiles célébraient sous le nom d'Honos Aquilae.
Des Génies étaient rattachés au camp, qui était un espace sacré, inauguré par un suovétaurile. D'autres veillaient sur des bâtiments du camp ou étaient attachés à des groupes d'hommes (Génie des soldats, de la légion...).
Les enseignes étaient disposées dans une chapelle, l'aedes signorum, au coeur des principia. On leur vouait un culte, célébrait leur anniversaire (celui de l'aigle, natalis aquilae), on couvrait les signa (enseignes des manipules) de fleurs lors des Rosalia, ainsi que les uexilla (enseignes des turmes de cavalerie ou des vexillations). Chaque légion avait son symbole et son aigle qu'elle honorait. Tout enseigne perdu devait impérativement être retrouvée. Auguste envoya Tibère, son propre fils adoptif, en Orient pour mener une action diplomatique auprès des Parthes visant à la restitution des enseignes perdues par Crassus lors du désastre de Carrhes.
Une sorte de service de santé divin était aussi attesté, avec à sa tête Apollon, puis Esculape qui prit sa place, et Bona Dea ou Salus. On utilisait la valeur curative des eaux qui étaient elles-mêmes divinisées.
Tous les 3 mai était consacré un autel à Cereus. Beaucoup de soldats vénéraient aussi la divinité de leur patrie : la déesse Rome.
Concernant le culte impérial, les légionnaires célébraient, par une fête et un serment, l'anniversaire de l'empereur dont le buste figurait dans la chapelle aux enseignes. Ce culte était desservi par l'imaginifer (le porteur du buste impérial dans la légion). Mais on n’honorait que le Genius de l'empereur et les diui.
Chez les numeri (détachements barbares) et les equites singulares Augusti (garde impériale raprochée), on trouvait inversement un caractère national plus marqué. On vénérait les dieux de sa patrie, avec des noms latinisés, des dieux locaux en campagne, des dieux orientaux comme le Soleil, Mithra (qui devint Sol invictus est dont le culte fit fureur dans l’armée romaine à partir du IIe siècle).
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