Les aventures des dieux

Le combat des dieux Ases et des dieux Vanes
 
Odhinn pendu a l’arbre ygdrasill

 
A Sokvabek se rencontrent Saga, l’histoire, et le dieu borgne
 
L'invention des runes

 
Kvasir, celui qui sait répondre à toutes les questions
 
Jormungand, le serpent de Midgard, jaillit des flots
 
Les pommes d'or
 
La mort de Balder
 
Hermod arrive a Helmeim
 
Le chatiment de Loki

 

 
La race des hommes, fils du Dieu Heimdal
 



Le combat des dieux Ases et des dieux Vanes.

 

Ces dieux du Nord habitent dans deux mondes, Asaheim  et Vanaheim, car ils appartiennent à deux races qui se sont succédé dans l’histoire.

Les Vanes seraient les premiers habitants, voués à la cueillette, et les Ases seraient ensuite survenus, élevés pour la guerre. De ce choc, va naître un nouvel ordre du savoir, de la force et de la richesse.

Les Vanes sont des dieux « aimables ». Ils apportent la fécondité à la terre, la richesse aux paysans et aux marins, la volupté aux hommes et aux femmes qui s’exhalent aux jeux de l’amour. Les dieux Vanes ont des sexes dressés et les déesses des sexes béants. Ils apportent la puissance de la vie et l’abondance des biens.

Leurs adversaires les Ases, sont les dieux les plus connus et les plus nombreux. Ce sont des dieux souverains. Ils incarnent le savoir et le destin, la sagesse et le courage. Ils célèbrent aussi la force guerrière, Ils sont magiciens et combattants, et par-là même, ils représentent les deux plus hautes fonctions de l’humanité divine.

Les Ases et les Vanes n’ont cessé de s’opposer jusqu’à ce qu’éclate entre eux une grande guerre, qui instaure la force des armes comme la seule loi sacrée, dès le début de leur histoire.

Tout commence lorsque les Vanes envoient aux Ases un être mystérieux du nom de Gullveig. Une sorcière, Révélateur est son nom :

Gullveig signifie la puissance ou mieux encore l’ivresse de l’or. Ainsi les Vanes qui vivent dans la prospérité, espèrent corrompre les Ases en leur imposant leur vision du monde, celle qui fait de la richesse  et du bonheur les seuls buts dans la vie. A l’amour les Ases répondent par la guerre…

Les dieux, groupés autour du plus grand d’entre eux, Odhinn, et du plus fort, Thorr, le maître du tonnerre et des éclairs,  possèdent des vertus que rien ne doit supplanter. L’or doit conforter, mais il ne saurait corrompre. Les trois fonctions qu’incarnent les dieux sont strictement hiérarchisées dans la grande trinité du Nord. D’abord la connaissance, ensuite l’énergie, enfin la prospérité.

Gullveig arrive chez les Ases. Le cadeau des Ases représente le pire des poisons. L’ivresse de l’or monte à la tête des dieux et surtout des déesses. La sorcière les prend dans ses pièges, et leur fait faire cent et mille sottises. Les Ases les plus lucides vont essayer de tuer cet être maléfique. La sorcière est toute d’or pur et nul pieu ne peut la transpercer. Par trois fois, ils tentent de l’abattre. Ils essayent même en vain de la brûler.

La corruption règne chez les Ases. Ils ont perdu leur vertu, c’est à dire à la fois leur raison et leur courage. Les Vanes attaquent alors.

Mais au moment où tout semble perdu pour la conception hiérarchisée de l’univers qui refusent l’égalité, la décadence et la corruption. Odhinn va oser le geste suprême, il brandit une lance et d’un geste terrible la jette sur les rangs des envahisseurs venus de Vanaheim. Ce n’est pas seulement un acte de guerre, c’est un geste de magie. Le choc de l’arme arrête net l’invasion. La victoire abandonne les deux camps. Il n’y a plus par ce geste décisif, de vainqueurs ni de vaincus.

 Les Ases et les Vanes décident de ce réconcilier et même de se mélanger. Njord, dieu des vents et de la mer à Vanaheim, va vivre chez les Ases avec son fils Frey et sa fille Freya, qu’il a eu de sa sœur, selon l’usage de sa race. Ils sont d’abord des otages , puis s’assimilent rapidement aux Ases, à qui ils vont enseigner les pratiques magiques de leur monde. En échange, les Ases donnent aux Vanes le propre frère d’Odhinn, Hoenir qui a naguère crée avec lui le premier homme Ask et la première femme Embla. Les Ases expédient aussi aux Vanes, Mimir, dieu de l’intelligence. Mais on se méfie à Vanaheim de sa vivacité d’esprit. Les Vanes tuent alors Mimir et renvoient sa tête à Odhinn. Le maître d'Asaheim fera subir a cette t^te privée de corps de longues opérations magiques. Il lui conserve toute sa vivacité et son intelligence. Désormais, installée près d’une fontaine, sous l’une des trois racines de l’if Yggdrasill, la tête de Mimir converse avec Odhinn et lui donne des avis toujours judicieux.

 

Odhinn pendu a l’arbre ygdrasill

 

On raconte que ce fut Odhinn, le plus ancien des dieux nordiques, qui perça en premier les mystères des runes.

Odhinn voulait connaître les runes et les révéler. Les runes, ces signes mystérieux, écriture secrète et magique, symboles d'une connaissance interdite auxquelles les dieux n'avaient pas accès. Neuf jours et neuf nuits, il médita dans l'ombre protectrice d'Yggdrasil. Puis il demanda aux autres dieux de réaliser son désir. C'était un véritable sacrilège que de réclamer ce pouvoir interdit aux dieux, aussi refusèrent-ils.

Alors Odin demanda l'arbitrage des Nornes. Les gardiennes des portes sombres, après réflexion, lui furent favorables; mais elles lui imposèrent de terribles conditions. Odin accepta le sacrifice, en toute connaissance de cause. Il se pencha sur la fontaine de Mimir.
Comme il ne voyait rien, il sacrifia son oeil droit, qui tomba dans la source sacrée. Alors il vit. Il vit les temps infinis, la profondeur de la mémoire, le passé et le futur des hommes. Puis, il se perça le flanc de sa lance et les dieux le pendirent, la tête en bas, par un pied, sur l'if sacré où il était né.

Tous les bourgeons de l'arbre se mirent à saigner. Pendant neuf terribles nuits de souffrance, le dieu borgne resta suspendu à Yggdrasil. Neuf nuits, comme il faut neuf mois pour faire un homme. Ses seuls compagnons étaient ses corbeaux, Hugin et Munin, et ses deux loups, Freki et Geri. Ils accompagnaient de leur chant de désespoir son horrible supplice. Odin lutta pour surpasser sa douleur, s'appliquant à percer le secret des runes. Il finit par les découvrir et les retint dans une indicible souffrance, à la fin de la neuvième nuit. Alors que les ténèbres cédaient la place au soleil, le dieu fut illuminé par la lumière des runes enfin révélées. En découvrant les runes, Odin devint "le prince du pouvoir gravé". Odhinn enseigna qu'il faut utiliser les runes dans toutes les circonstances de la vie, car elles sont un guide, une aide ; elles sont l'espoir des désespérés, les fidèles compagnes du cœur brisé par la solitude."

 ­L'oeil de la sagesse et du soleil.

 

Plus qu'en tout autre haut lieu, c'est au pied de l'if sacré Ygdrasil, l'arbre de vie, qu'Odhinn s'en va quérir le Grand Secret.  Le voici arrêté devant la fontaine de Mimir, qui se trouve sous la racine s'étendant vers Jotunheim, le monde des géants.  Celui qui boit son breuvage acquiert la sagesse absolue.  Même le plus grand des dieux peut avoir soif de cette onde à l'extraordinaire pouvoir.

Le bord de son grand chapeau sombre rabattu sur le visage, enveloppé dans sa longue houppelande, Odhinn, déguisé en simple voyageur, demande à boire l'eau de la fon­taine de Mimir.

La fontaine sacrée se trouve sous la garde d'une Vala, une prophétesse, qui reconnaît tout de suite Odhinn-Alfadir, le Père-de-Tout.

-      Que voudrais-tu me demander, Odhinn ? Je sais tout

-      Puis-je boire une gorgée de cette eau ?

-      Oui, si tu sais m'en payer le prix.

Que peut coûter la sagesse ? Elle ne se paye ni en or ni en sang.  Le Grand Voyageur comprend qu'il n'est pas trop pour l'acquérir que de faire le don d'un de ses yeux.  C'est en acceptant de devenir borgne qu'il parviendra à être un véritable voyant.  Le regard lucide sur le monde et la vie s'achète a ce prix.  Dorénavant, sa prunelle unique n'en aura que plus d'acuité - et aussi plus de tristesse son orbite vide.

Car Odin voit le destin dans toute sa tragédie.  Il sait que nul ne peut y échapper, qu'il soit géant ou nain, homme ou dieu.  Tout est décidé et pourtant il faut faire face et se battre jusqu'au bout.  L'honneur est d'affronter le sort funeste et la lutte finale dont nul ne sort vainqueur.

Désormais, après avoir offert un de ses yeux à la fontaine de Mimir, Odhinn sera borgne.  Mais par cette mutilation volontaire, il aura acquis la connaissance absolue.

L'oeil que le dieu Odhinn laisse en gage dans la fontaine de Mimir n'est autre que le soleil.  Chaque soir, il s'enfonce dans l'onde de la source, comme l'astre du jour dans les flots de l'océan.  Il y voit alors les secrets de l'abîme.

Et chaque matin, la Vala boit l'hydromel brun de l'aurore, dont la couleur évoque l'ambre sacré des côtes nordiques et dont le pouvoir lui donne le don de prophétie.

Auprès de la fontaine sacrée, sous l'une des trois racines de l'if sacré Yggdrasil, se trouve la tête momifiée du dieu ase de l'intelligence Mimir, qui fut naguère assassiné par les Vanes, lors de la grande guerre entre les deux races divines.  Odin vient souvent converser avec cette tête enchantée, dont la bouche profère toujours des conseils judicieux.

Ce qu'enseigne la sagesse de Mimir, c'est que la vie ne vaut que par la mémoire du passé et l'espérance du futur.  Tout s’enchaîne, les saisons et les joies, les légendes et les peines.  Et les héros d'autrefois, qui ont rejoint Odin en sa demeure du Valhalla, annoncent les héros de demain.

Mimir se souvient.  Et se souvenir c'est créer.

Du fond de la fontaine, l'oeil d'Odin regarde le monde, renouvelé à chaque aurore par ce soleil surgi de l'eau sacrée, cet oeil-soleil qui ne quittera plus le monde jusqu'au crépus­cule.  Il ne disparaît au cours de la nuit, comme au long de l'hiver, que pour mieux renaître à chaque aube et à chaque printemps.

 

A Sokvabek se rencontrent Saga, l’histoire, et le dieu borgne.

 

 Il est un séjour privilégié entre tous qui porte le nom de Sokvabek, c'est un ruisseau qui jaillit de la mer.  Pour les hommes du Nord, l'océan est la véritable patrie.  Les pensées s'élèvent comme des vagues, écrêtées par le vent qui lance au loin l'argent de l'esprit, écume des flots et des rêves.  Les paroles vont et viennent comme les marées sur le rivage.  Et infinie semble la mémoire comme la profondeur de l'océan.

Dans la demeure divine Sokvabek, a lieu la rencontre d'Odhinn et de Saga, l'Histoire.  Sans cesse, Saga raconte.  Sans cesse, Odin écoute.  Ils sont assis ensemble, l'un à côté de l'autre, sur l'herbe tendre, jour après jour et nuit après nuit.  Ils rafraîchissent leurs esprits à la source de l'Histoire qui s'écoule, sans que rien puisse l'arrêter.

C'est dans la pensée du Grand Voyageur que se restituent les années et les siècles, qu'ils prennent leurs sens, qu'ils s'enchaînent et tournent finalement comme une roue sans fin.  Les saisons succèdent aux saisons et les millénaires aux millénaires.  Le dieu borgne écoute la déesse.  Odin et Saga savent que le passé explique le présent et annonce l'avenir.  La sagesse n'est rien sans le souvenir.

Les corbeaux Hugin et Munin se tiennent sur le bord du fleuve de l'Histoire, large et profond.  Ses eaux mêlent le sel de la'mer et le miel de la vie.  Elles rem lissent la demeure p

Sokvabek de leur grondement majestueux.  Saga n'est ni bonne ni mauvaise, elle est grande.  Car elle retrace le destin des hommes et de leurs gestes, leurs croyances et leurs luttes, leurs victoires et leurs défaites.  Et leur joie de labourer à leur tour la trace ouverte par leurs aïeux sous le grand tournant du soleil.

Grâce aux récits de Saga, les hommes ne sont pas seuls au monde.  Ils savent ce que leurs pères ont accompli et ils devi­nent ce que leurs fils accompliront à leur tour.  Ils se persua­dent qu'ils ne sont qu'un maillon dans la chaîne sans fin des générations et des événements.  Leur grandeur, c'est de savoir de qui ils sont nés.

A leur tour, ils vont lever la torche qui éclaire la nuit des temps.  A leur tour, ils vont brandir le glaive qui affirme le combat de la vie.  A leur tour, ils seront des souvenirs et des exemples.

Saga raconte.  Son nom même signifie « dire ».  Et comme elle la dit bien, l'amie d'Odin, cette longue histoire des hommes qui ont jadis soumis le feu et dompté le cheval, qui ont creusé des sillons, pour les semailles et labouré les mers de l'étrave de leurs navires.  Comme elle est belle, cette histoire de la Longue Marche des hommes du Nord partis sur tout un continent, à l'image du Grand Voyageur, dont ils suivaient le sil­lage dans le ciel où couraient des nuages sombres.  Lent balancement des navires et aigre crissement des chariots.  Hennissements et clameurs.  Horizon infini de la mer et téné­breux couvert des forêts.  Sanglantes batailles et demeures nouvelles.  Flammes qui s'élèvent dans les clairières.  Corps qui gisent, sur les sentiers.  Chants farouches autour des feux où se pressent les conquérants.  Bûchers où flambent les défunts.  Cris des enfants nés au pied des arbres sacrés.  Mois­sons, combats et sacrifices.  Longue aventure des paysans, des guerriers et des chefs. Éternelle histoire que raconte à Odhinn, en la demeure de Sokvabek, Saga, qui détient les clés de la durée et de l'espace.

 

A Gladsheim, dans le grand hall d'honneur du Valhalla - Les Einherjar, héros tombés au combat

Dieu de l'Histoire et de la Sagesse, maître de la réflexion et de la mémoire, gardien du secret et de la puissance, Odhinn est tout naturellement le dieu de la guerre.  On le nomme Herja­fadir, le Père-des-Armées.  Avec lui, se trouve restitué l'ordre naturel des choses : le combat est ordre, justice et devenir.

Il donne des armes aux plus braves.  Il guide les lances et lève les boucliers.  Il se bat avec ceux qui osent.  Il attaque et il protège.  Il peut arrêter l'orage des flèches ou fracasser le

nasal des casques.

Pour les hommes braves et fidèles, Odhinn est aussi appelé Valfadir, le Père des guerriers tués au combat.  Autour de lui, vont et viennent des filles splendides, les Valkyries, qui sans cesse parcourent les champs de bataille pour en ramener les héros frappés par le fer.

Celui qui tombe les armes à la main ne meurt pas vrai­ment.  Il ne disparaît pas dans le néant, comme le riche et le lâche.  Le guerrier n'a pas le destin du marchand ou du pay-san.

Chez le dieu Odhinn à Gladsheim, le Séjour-de-Joie, dans l'une des plus belles demeures divines, se trouve le spacieux Valhalla.  C'est un gigantesque hall qui brille comme l'or.  Les murs étincellent du feu des boucliers accrochés tout au long de la salle.  La toiture est formée de lances miroitant sous le soleil d'un perpétuel été.  Leurs fers lancent des éclairs d'argent.

Là, chaque jour, arrivent ceux que Odin a choisis.  Tous sont morts par les armes.  Ils arrivent au Valhalla ceux dont le crâne a été fendu en deux par une épée, ceux dont le cœur a été percé par une flèche, ceux dont les lances ont arraché la vie, ceux que leurs ennemis ont égorgés et parfois

torturés.  Ils sont là, couverts du sang de leurs récentes blessures, tout haletants du combat qui vient de se terminer et où ils ont laissé la vie. ils sont là, ceux qui sont morts au-delà des mers, ceux qui ont péri dans leurs demeures incendiées, ceux que le flot a déposés sur des rivages étrangers, ceux qui ne revien­dront plus des expéditions lointaines, tous ces disparus, dont les corps gisent aux quatre coins du monde et dont les amis ont gravé les noms sur les pierres élevées dans les hauts lieux de leur pays natal.

Ils sont là les guerriers, les braves, les purs.  Tous, en arri­vant, reconnaissent le Valhalla.  Le palais de Gladsheim ressemble bien à ce séjour de la joie, dont ils ont si souvent parlé le soir autour des feux et dont l'image était comme un mirage au-dessus des plaines et des océans où ils affrontaient le danger.  C'est bien là ce grand hall d'honneur où leur destin, de toute la force d'une tradition ancestrale, les menait.  C'est là où ils vont connaître la vie qui commence après la vie.

Les héros morts au combat découvrent enfin ce qu'ils attendaient, de toute la certitude d'une foi surgie de la nuit des temps.

Voici le loup qui garde la porte ouverte vers le soleil cou­chant.  Et voici l'aigle qui plane au-dessus de lui dans le ciel clair.  Les guerriers morts saluent les animaux sacrés et pénè­trent dans le grand hall, en un bruissant cortège.

Sonnent les pavés d'or sous le choc des épées et des bou­cliers qu'ils traînent encore, comme autant de preuves de leur vaillance.  Fendus sont les boucliers et brisées les épées. lis se sont tant battus, ces fils qui retournent chez leur père Odin.  Jeunes gens fous de témérité, vieux routiers couverts de cica­trices, hommes des bateaux et des fortins, conquérants des steppes et des océans, gardiens des sanctuaires nordiques et des conquêtes d'au-delà des mers, seigneurs des tempêtes et des mêlées, ivres de leur lignée, fous de leur honneur, maîtres de leur destin.  Les voici tous, les guerriers appelés par Odhinn.

 

C'est la grande marche du courage et de la fidélité, le grand défilé de la gloire.  Nul ne peut se glisser dans de tels rangs s'il n'en est digne.

Ces héros, en entrant dans le Valhalla, prennent le nom d'Einherjar.  Ils vivent désormais dans un palais qui ressem­ble à une immense caserne, toute bruissante des rires et des chants des rudes hommes à la cotte de mailles.  Dans ce séjour, ils vont recommencer le combat, tomber l'épée à la main et se relever à nouveau pour reprendre une guerre qui ne saurait s'achever.  Leur éternité, c'est la bataille.  D'immenses feux brûlent au centre des salles d'honneur.  Sans cesse, ils les tisonnent avec leurs épées.

On ne compte pas moins de cinq cent quarante portes dans l'immense Valhalla, et à chacune d'elles, veillent plus de huit cents Einherjar.  Un jour, ils sortiront à la suite d'Odhinn et partiront avec lui combattre le loup gigantesque du crépus­cule des dieux.

Dans le Valhalla, les héros morts, quand ils ne se battent pas, festoient dans une ambiance joyeuse. lis mangent et ils boivent, comme il sied à de fortes natures.  A pleine gorge et à belles dents.  Tous les matins, alors que les Einherjar ont été réveillés au chant du coq Gullinkambi, Crête-d'Or, on fait cuire pour eux le porc Saehrimnir.  Ils se nourrissent de sa chair, de ses tripes, de son lard.  Ils le rongent jusqu'à l'os.  Les convives n'en laissent rien quand arrive la nuit.  Mais au jour nouveau, le porc se retrouve entier, prêt à être rôti à nouveau dans le chaudron Eldhrimnir par le cuisinier Andh­rirnnir.  Le porc est l'animal sacré du vieux Nord.  Domesti­que ou sauvage, il constitue la nourriture préférée des pay­sans comme des héros.  Il est le sommet de tout festin.  Man­ger du porc, c'est honorer Odhinn.

 Les Einherjar boivent autant qu'ils mangent.  Mais après leur mort, jamais plus ils ne se désaltèrent de l'eau fraîche d'un torrent, ni même de la bière mousseuse qui réjouissait leur cœur pendant les longues soirées d'hiver.  Non, pour les héros tombés au combat, Odhinn-Valfadir imagine boisson plus extraordinaire.

 

Au-dessus du Valhalla, vit la chèvre Heidrunn, « Clair-­Ruisseau » .  Elle se nourrit des feuilles de l'arbre Lerad, le «Pro­tecteur ».  Toute la journée, elle broute sa verte pâture.  Et de ses mamelles s'échappe sans cesse un délicieux hydromel dont s'abreuvent les Einherjar.

Ainsi, ils n'ont plus jamais soif et la chair du porc Saehrrimnir leur parait encore plus savoureuse, arrosée de cet hydromel, si abondant que jamais ils ne parviennent à vider totalement le bol rempli chaque jour par la chèvre Heidrunn.

Non loin du Valhalla, s'étend la brillante forêt de Glaser.  Toutes ses feuilles sont d'or.  Sous ses couverts galope le cerf Eikthyrnir, dont les bois sont comme les branches d'un chêne et qui se nourrit lui aussi des feuilles de l'arbre Lerad.

Tandis qu'il se repaît, ses andouillers laissent tomber dans la fontaine proche des gouttes de rosée.  Elles sont si lourdes et si abondantes qu'elles fournissent assez d'eau pour les trente-six ruisseaux qui s'échappent de cette source.  Douze coulent vers Asaheim, le séjour des dieux, douze vers Man­naheim, l'univers des hommes et douze vers Niflheim, le monde où ne règne que le brouillard.

 

 

L'invention des runes.

 

Dieu de la guerre, Odhinn reste aussi - et surtout - un dieu de la magie.

Il va inventer l'écriture, imaginant les caractères sacrés qui permettent de fixer la pensée, de la réaliser, de la transmette.

Mais tous ne doivent pas comprendre les signes inventés par le dieu borgne et que ses fidèles vont graver, en traits anguleux, sur l'os, la pierre ou le bois.  Aussi ces lettres portent-elles le nom de «rune», c'est-à-dire de Secret.

L'écriture doit rester mystère.  Les étrangers, les infidèles et les impies n'ont pas le droit de connaître le message du dieu aux corbeaux.  Ils ignorent au prix de quelle souffrance le père des dieux a créé ces caractères, qui vont désormais permettre aux croyants de se reconnaître et de s'accorder.

Pour inventer les runes, Odin a résolu de se sacrifier.  Il s'est suspendu dans l'arbre sacré, l'if Ygdrasil, dont les raci­nes plongent dans les trois mondes de Niflheim, de Jotun­heim et de Asaheim.

L'arbre se dresse sur un rocher, exposé à tous les vents.  Et sur l'arbre, comme crucifié - non pas pour le salut de tous les hommes, mais pour la garde de ses seuls fidèles - souffre le dieu Odin.  Il s'est percé le flanc de sa propre lance.  S'offrant en sacrifice au Père-de-Tout.

 

« Je me suis offert à Odhinn,

    Moi-même à moi-même. »

 

Il n'y a pas d'autre dieu que lui, pour recevoir et compren­dre ce sacrifice.  Et de même chaque homme n'a, pour le con­naître et le justifier, pas d'autre homme que lui-même.  Le dieu est seul comme l'homme est seul.  Mais sa grandeur vient de sa solitude.  Que serait le sacrifice s'il était offert à un autre dieu ? Que serait la fidélité si elle était donnée à un autre homme ? Chacun ne doit répondre que devant lui-­même.

 Et le coup de lance d'Odhinn est d'autant plus cruel et plus juste que c'est à Odhinn qu'il s’est offert.

Neuf nuits entières, le dieu borgne, qui a déjà offert un œil à la fontaine de Mimir - va rester suspendu à l'if Yggdrasil.  Neuf nuits de tourment.  Car rien n'est donné sans la sueur et sans le sang, sans le courage et sans la fatigue, sans la volonté et sans le mépris.  Neuf nuits sur cet arbre solitaire.  Neuf nuits, comme il faut neuf mois pour faire un homme.

 Odhinn est seul.  Nul ne lui donne un morceau de pain.  Nul ne lui apporte une corne à boire.  La faim et la soif le tortu­rent.  Et sa blessure lui ronge le flanc, comme un animal sau­vage dévorant sa chair avec ses crocs.  Mais il veut dépasser cette douleur.  De toute sa force, il s'applique à créer les runes.  Il les découvre et il les retient dans une indicible souffrance.

 Dans les hautes branches de l'if Yggdrasil, le vent souffle en tempête et les racines gémissent sous la morsure des serpents.  Odhinn, pendu. sur le tronc qu'il a teint de son sang, tremble du tremblement même de l'arbre sacré.  Ses corbeaux, Hugin et Munin croassent au-dessus de sa tête et ses loups, Freki et Geri hurlent à ses pieds.  Toute la nature gronde dans le grand bruissement des feuilles et l'immense gémissement du vent.  Le monde entier souffre avec le dieu blessé.  L'énigme s'affirme douleur.  Le mystère s'exalte dans le tragique.  Au bout de neuf nuits, les ténèbres vont-elles se dissiper ? Tout l'esprit d'Odin se concentre sur les runes.  De leur secret jail­lira sa lumière.

  

Odhinn possède le don de la poésie.  Ce qu'il va enseigner aux hommes, il le fera sur un ton lyrique, désormais inséparable de son cri douloureux.  Suspendu à l'arbre de vie Yggdrasil, il fouille jusqu'au fond de son être pour révéler comment l'esprit lui est venu, à lui, le Grand Voyageur :
 

 J'ai commencé à connaître beaucoup de choses.

Mot par mot,

J'ai cherché les mots.

Fait parfait,

J'ai cherché les faits.

 

Désormais, en découvrant les runes, Odin devient «le prince du pouvoir gravé».  Il va demander aux hommes d'entrer un jour dans ce mystère qu'il vient de créer.  A cha­cun d'eux s'adresse le père des dieux et à chacun il lance les questions qui doivent désormais brûler tous ceux qui veulent connaître les mystères de la terre et de la vie.
 

Sais-tu comment il faut les graver ?

Sais-tu comment il faut les expliquer ?

Sais-tu comment il faut les dépeindre ?

Sais-tu comment il faut les prouver ?

Sais-tu comment il faut prier ?

Sais-tu comment il faut offrir ?

Sais-tu comment il faut envoyer ?

Sais-tu comment il faut consumer ?

 

Ces runes, secrètes et magiques, il faut les utiliser dans tou­tes les circonstances de la vie.  Ainsi la Valkyrie Sigrdrifa enseigne à Sigurd toutes les runes qu'il doit graver :

 

«Il faut graver les runes de joie sur la corne à boire, pour goûter la bonne bière.  Il faut graver les runes de victoire sur la garde et le pommeau de l'épée, pour obtenir la victoire.  Il faut graver les runes du désir, pour conquérir la fille aimée.  Il faut graver les runes de délivrance, pour soulager la femme en couches.  Il faut graver les runes du feu sur l'étrave du navire, sur la lame du gouvernail, et sur les avirons, pour sauver le coursier de la mer du péril des brisants et des vagues.  Il faut graver les runes de la médecine, pour recon­naître les maladies et soigner les blessures.  Il faut graver les runes de l'éloquence, pour gagner tous ses procès au Thing.  Enfin, il faut graver les runes de l'esprit pour comprendre ce qu'a conçu, gravé et traduit Odin lui-même».

 

La tête de Mimir, que le Père-de-Tout vient consulter auprès de la fontaine sacrée, chaque fois qu'il veut résoudre une question difficile, enseigne au dieu du Secret où il doit désormais graver les plus magiques des runes inventées sur l'if Yggdrasil :

«Sur Svalinn, le bouclier placé devant le soleil.  Sur l'oreille d'Arvak et le sabot d'Aisvinn qui tirent le chariot de Sol.  Sur la roue de feu qui tourne dans le ciel.  Sur les dents de ton coursier et sur les patins de ton traîneau.  Sur la patte de l'ours, sur la langue du poète, sur la griffe du loup, sur le bec de l'aigle et sur l'aile du faucon.  Sur le pont de l'arc-en-ciel.  Sur le verre et sur l'or.  Sur la cuve à vin et sur la corne à bière.  Sur les lits de l'amour et les armes de la guerre.  Sur l'ongle du destin et entre les yeux de la chouette».

L'oiseau de sagesse, qui voit dans la nuit, se trouve ainsi marqué du signe des runes qui apporte la lumière.

Toutes les runes qu'Odhinn a gravées sur des bâtons magi­ques, il va les gratter avec une lame acérée pour obtenir de fins copeaux de bois.  Ces copeaux seront mélangés à l'hydromel couleur d'ambre et répandus parmi ses fidèles.  Ainsi, les runes, invisibles, seront enfin chargées de tout leur pouvoir magique.  Odhinn peut alors les envoyer dans tous les mondes sur lesquels s'étend sa puissance.  On les trouvera chez les dieux ases et les dieux Vanes, chez les elfes et chez les hommes.

 

Et ils les graveront à leur tour sur le bouleau ou sur l'érable.  Et dans la pierre des hauts lieux, où elles seront teintes du sang des sacrifices.

Ces runes d'Odhinn, les sages vont pouvoir plus tard les retrouver et les déchiffrer, les utiliser et les transmettre.

La science des runes deviendra la science même de la vie, imprescriptible héritage qui doit se perpétuer, sans que puis­sent s'en emparer ceux qui n'ont pas droit de boire l'hydro­mel sacré.

Les runes restent les signes de la puissance et de la présence d'Odhinn.  Elles s'affirment comme le témoignage précis, déchiffrable, sacré, du sacrifice du Grand Voyageur.

 Dès avant l'origine de l'homme, les runes ont été gravées à jamais.  Odhinn connaît des chants que personne ne connaît.  Ni la femme du roi, ni le fils de l'homme.  Ces chants de magie et de puissance, il va les énumérer, tandis que du haut de l'if Yggdrasil, il contemple les hommes, les animaux et les choses.

 Le premier chant aide à triompher des luttes et des soucis.  Le second sait ce que demandent les fils des hommes.

Le troisième brise le tranchant des armes de l'ennemi.

Le quatrième permet de marcher malgré toutes les entra­ves.

Le cinquième donne le pouvoir d'arrêter les flèches.  Le sixième retourne les malédictions contre leur auteur.  Le septième permet d'arrêter l'incendie d'une demeure.  Le huitième apaise la haine entre les fils des hommes.  Le neuvième calme le vent sur l'eau et endort la mer.  Le dixième modifie la forme et l'esprit des femmes de trolls.

Le onzième conduit les guerriers sains et saufs au combat.  Le douzième rend la vie et la force aux cadavres pendus.  Le treizième rend invulnérable par l'aspersion d'eau sacrée.

Le quatorzième permet d'énumérer les caractères des dieux.

Le quinzième chante la force des dieux et la fortune des nains.

Le seizième permet de séduire la vierge aux bras blancs.  Le dix-septième enchaîne la fidélité de la femme aimée.

 Le dix-huitième chante enfin ce qu'Odhinn n'enseigne jamais.

Le dieu, qui vient d'inventer les runes et saluer leur pou­voir par les chants les plus secrets, s'exclame :
 

Maintenant sont chantés

Les chants du Très-Haut

Ils sont utiles aux fils des hommes, Mais inutiles aux fils des géants.

 

Et Odhinn conclut sa longue incantation par des formules qui vont longtemps résonner parmi tous ses fidèles, exaltant les dix-huit chants sacrés du Grand Voyageur :
 

Salut à celui qui les a chantés

Salut à celui qui les connaît !

Puisse celui qui les a appris en profiter

Salut à ceux qui les ont écoutés !

 

Les chants d'Odhinn se sont terminés par un mystère.  Il existe des choses que ne pourra jamais éclaircir l'esprit des humains.  Et c'est pourquoi le dernier chant ne sera jamais enseigné ni à la vierge, ni à la femme, ni à l'homme.  Le ciel et la terre restent à jamais riches d'énigmes.  La Nature ne se dévoile pas à tous.  Ils sont peu nombreux ceux qui peuvent comprendre toutes les paroles d'Odhinn et déchiffrer toutes les runes sacrées.

Maître du Savoir, Odhinn-Alfadir, le Père-de-Tout, devient aussi le maître de la Nature, de ses forces, de ses mystères, de ses lois.  Il est l'esprit qui gouverne.  Il est, à jamais, le Grand Souverain.  Il commande le vent, le feu, la terre et la,mer.  Il inspire la haine de l'ennemi et l'amour de l'épouse.  Il donne l'esprit à ceux qui possèdent la force, et l'énergie à ceux qui ont l'intelligence.  Il accorde à ses fidèles la Grande Santé.

Odhinn est l'esprit du monde qui pénètre tout, le créateur du ciel et de la terre.  Il est le père des dieux et des hommes.  Il est le maître.  Et les runes chantent sa puissance.

 

Kvasir, celui qui sait répondre à toutes les questions.

 

La guerre entre les Ases et les Vanes avait marqué de son empreinte sanglante l'aventure des dieux du Nord.  Odhinn, au dernier moment, en jetant le poids de sa lance dans la bataille modifia le cours du destin.  Aucun des deux camps ne pouvait se dire vainqueur, mais aucun ne voulait s'avouer vaincu.  Il n'y avait qu'une Issue : la réconciliation des deux races antagonistes.

 

Des deux côtés, on s'entend sur un traité de paix.  Un mutuel serment doit sceller la transformation de la rivalité en amitié.  Chacun des dieux Vanes et chacun des dieux ases cra­che tour à tour dans un chaudron.

Les salives se mêlent, comme des messagères de la vie et de la parole.  Et de ces salives va naître un être nouveau qui par­ticipe aux deux mondes divins enfin réconciliés.  Son nom est Kvasir.

 

Messager divin de la grande réconciliation, il est capable de répondre à toutes les questions des dieux et des hommes.  Il va désormais parcourir le monde entier, pour enseigner le plus grand des biens : cette sagesse qui est la connaissance de l'ordre des choses.  Partout où passe Kvasir, les hommes trouvent la réponse juste aux questions qu'ils se posent.  A leur tour, ils sont réconciliés avec la Nature, avec les dieux, avec eux-mêmes.  Ils savent ce qu'ils sont et connaissent ce qu'ils doivent.  Ils trouvent, tout naturellement, le sens du monde et de la vie.

 

Les nains ne peuvent qu'être jaloux de celui qu'aucune question ne laisse sans réponse.  Deux d'entre eux, Fjalar et Galar, décident de mettre à mort le sage Kvasir.  Comme tou­jours, les petits êtres néfastes agissent par traîtrise.  Ils invi­tent le messager divin à un banquet.  Et pendant qu'il se res­taure, ils l'assassinent lâchement.

 

Kvasir est assailli.  La lame d'un poignard luit sur sa gorge.  Et puis elle tranche, d'un seul coup.  Le sang jaillit à flots.

- Il ne faut pas perdre ce breuvage, dit Fjalar.

- Car le sang est la vraie connaissance, ajoute Galar.

Les deux nains recueillent alors le sang de Kvasir dans le chaudron Odroerer et dans deux coupes, du nom de Bodu et de Son.

 

Au fond de leur caverne sombre, les deux meurtriers vont alors se livrer à une mystérieuse alchimie.  Ils mélangent le sang du messager divin avec du miel, obtenant ainsi un breu­vage étrange, à la couleur de feu comme le sang, et de soleil comme le miel.  Cet hydromel semble brûler dans le chaudron et les deux coupes.

-   Regarde cette couleur, dit Galar.

-   Savoure ce goût, conseille Fjalar.

Ce breuvage possède un pouvoir extraordinaire.  Quicon­que en boira possédera le don du chant.  Il deviendra tout à la fois un savant et un poète.  La véritable poésie n'est pas uni­quement un assemblage de mots et une cadence, elle est aussi une connaissance des lois et un savoir.  Pas de lyrisme sans méthode.  Pas d'images sans règles.  Pas de beauté sans rigueur.  Le breuvage issu du sang de Kvasir et du miel des abeilles sacrées donne à celui qui le boit, tout à la fois le sens de l'ordre et l'élan du coeur, sans lesquels la poésie ne serait rien.  Toute harmonie est hiérarchie.

 

Les dieux s'étonnent de la disparition de leur messager et demandent à tous :

- N'avez-vous pas vu Kvasir, celui qui sait répondre àtoutes les questions ?

- Nous l'avons vu, avouent Fjalar et Galar.  Mais il est mort.

- Comment a pu arriver un tel malheur ?

Les nains ne sont jamais en peine quand il s'agit d'inventer quelque tromperie.  Les deux assassins inventent une histoire fantastique qui va satisfaire les dieux trop crédules :

- Il a été étouffé par sa propre sagesse, annonce Galar.

- Comment est-ce possible ?

- il possédait la réponse à toutes les questions, explique Fjalar.  Et il n'a trouvé personne pour le délivrer de ce far­deau de connaissance qui a fini par le suffoquer.

Les dieux vanes comme les dieux ases se contentent de cette explication invraisemblable.  Celui qui est né de leur réconciliation a maintenant disparu.  Mais sa mission est accomplie, la paix étant établie, scellée par le mélange des salives divines.

Les deux nains meurtriers s'en vont trouver alors un géant du nom de Gilling.

- Voudrais-tu venir avec nous faire une promenade en bateau sur la mer ?

Les rapports entre les géants et les nains sont étranges.  Parfois, ils se haïssent.  Parfois, ils s'accordent.  Finalement, une seule chose les unit : la jalousie et l'aversion qu'ils éprouvent pour les dieux.  Ils sont unis par ce qu'il y a de plus méprisable, tandis que les hommes et les dieux se rejoignent par ce qu'il existe de plus noble.

Le géant Gilling accepte avec joie la proposition des nains Fjalar et Galar.  Les voici tous les trois partis sur la mer.  Les deux nains tirent sur les avirons à s'en faire éclater la paume des mains.  Mais ils souquent tant et tant qu'ils ne prêtent pas attention à leur route et ce n'est pas le géant qui serait capable de tenir la barre du gouvernail.

Dans un choc terrible, la barque vient de heurter un bri­sant.  Les mauvais navigateurs n'avaient pas aperçu l'écume blanche qui aurait dû leur signaler l'approche du danger...leur embarcation chavire et coule.

Le géant Gilling ne sait pas nager.  Il hurle, se débat, mau­dit les dieux, les hommes et les nains et ne tarde pas à couler à pic, disparaissant dans un tourbillon.  Fjalar et Galar luttent contre les vagues et le courant, mais parviennent à regagner la côte à la nage.  Trempés et transis, ils se retrouvent sains et saufs.  Il leur reste à annoncer à l'épouse de Gilling le mal­heur qui vient d'arriver au géant.

La pauvre créature éclate en sanglots et verse un véritable torrent de larmes.  Elle célèbre en gémissant toutes les vertus de son géant d'époux et semble inconsolable.

- Ne voudrais-tu pas voir l'endroit où ton mari a péri ? lui demande Fjalar.  Nous pourrions te mener sur le rivage pour te montrer ces terribles brisants.

Tandis que la géante s'apprête à rendre à Gilling ce dernier hommage, Fjalar se penche à l'oreille de Galar et lui dit :

- Tous ces pleurs me déplaisent.  Débarrassons-nous de cette triste veuve.  Tu vas monter sur sa porte et quand elle passera dessous, tu jetteras sur sa tête une pierre de moulin.  Elle n'en réchappera pas.

Toujours prêt à suivre les mauvais conseils, Galar escalade le portail, en traînant la lourde pierre.  Il semble que plus les nains sont petits, plus ils sont forts et méchants.

Gilling mort noyé, sa femme morte écrasée, les deux meur­triers de Kvasir viennent d'accomplir un nouveau forfait tout aussi odieux.  Mais ils ne vont pas longtemps rester impunis.

 

Un des fils de Gilling, du nom de Suttung, décide de ven­ger ses parents.  Le géant réussit à s'emparer des deux nains, les entrave avec des liens solides et les porte sur le rivage.  C'est l'heure de la marée basse.  A perte de vue, comme une plaine qui miroite sous les rayons du soleil, on aperçoit une immense étendue de sables d'or et de mares d'argent.  Sut­tung marche à grands pas.  Sous un bras, il tient Fjalar et sous l'autre Galar.  Les nains hurlent et supplient, mais le fils des deux géants traîtreusement assassinés reste sourd à leurs cris.

Le voici maintenant tout près de la mer.  Les flots se bri­sent, vague après vague, entraînant de lourds paquets de varech sombre.  Suttung dépose les deux nains sur un banc de sable.

- Il sera bien vite submergé par la marée montante, dit-il.  Et vos liens vous empêcheront de nager.  Vous périrez noyés, comme mon père a péri par votre faute.

Fjalar et Galar se tordent sur le sable, comme des vers.  Les vagues les roulent.  Ils sont couverts de sable et d'écume.  Les algues gluantes se nouent autour de leurs membres entravés. - Épargne-nous ! supplie Fjalar.

- Nous te ferons un cadeau, ajoute Galar.

Mais Suttung semble ne vouloir rien entendre.  Déjà il s'éloigne, laissant d'immenses traces de pas dans le sable mouillé.

- Attends ! crient ensemble les deux nains.

Et ils lui proposent le plus fabuleux des trocs.

- Contre notre vie, nous te donnerons le breuvage de la poésie.

Posséder ce divin mélange de sang et de miel semble sou­dain à Suttung plus important que toute vengeance.  Il accepte le marché, délie les nains et se rend à leur caverne pour y prendre le chaudron Odroerer et les coupes Son et Bodu.

Le géant regagne sa demeure, sur le rocher Knitberg.  Il confie cet hydromel à sa fille Gunlad, qui en devient la gar­dienne.  Elle doit veiller sur le chaudron et sur les coupes, comme sur le plus précieux des trésors.

Un tel breuvage ne peut que susciter toutes les convoitises.  Celui qui rêve plus que nul autre de s'emparer de l'hydromel magique que garde la géante Gunlad, fille de Suttung, c'est le dieu Odhinn lui-même.

Le Grand Vovageur décide de partir pour Jotunheim, le monde des géants.

Après un long voyage, voici enfin le premier des dieux arrivé dans une prairie.  Un immense champ de blé ondule sous la brise.  Il fait un beau temps sec et chaud.  Neuf escla­ves sont occupés à la moisson.

- Belle journée, leur dit le voyageur.  Et superbe moisson.  Mais vous iriez plus vite en besogne si vos faux étaient mieux aiguisées.

Les moissonneurs lui répondent qu'ils ne possèdent pas de pierre à aiguiser.

- Moi, j'en ai une, dit Odhinn.

Il la tire de sa ceinture et commence à aiguiser les neuf faux, l'une après l'autre.  Les moissonneurs sont stupéfaits de voir avec quelle perfection tranche désormais le fil de leurs outils.

- Cette pierre est extraordinaire, disent-ils.  Voudrais-tu nous la donner ?

- Attrapez-la vous-mêmes ! leur répond Odhinn en la lan­çant en l'air de toutes ses forces.

Les neuf esclaves se précipitent pour essayer de s'en empa­rer dès qu'elle sera tombée à terre.  Mais ils se bousculent si fort qu'ils se tranchent mutuellement le cou avec leur faux.  Neuf têtes jonchent le champ de la moisson, coquelicots san­glants dans le soleil des blés.

- Voici accomplie la première partie de mon plan, songe le dieu à voix haute.

Laissant derrière lui les corps sans vie des neuf moisson­neurs, le Grand Voyageur se dirige vers la demeure des géants.

Quand il arrive chez Baugi, le frère de Suttung, il le trouve dans un grand désespoir.  La nouvelle du massacre de ses esclaves vient de lui parvenir.

- Ces stupides moissonneurs se sont entretués, dit-il à Odhinn.  On vient de retrouver leur corps.  Ils s'étaient décapités les uns les autres.

Le dieu feint la surprise.  Puis la compassion.  Il se présente sous le nom de Bolverk et annonce au géant surpris :

- Je crois être capable d'accomplir à moi seul les travaux de neuf hommes.  Mais je voudrais boire une gorgée de l'hydromel que détient ton frère Suttung.

- Je ne puis en disposer.  Mais si je suis satisfait de ton travail, nous irons ensemble chez mon frère.

Odin-Boiverk accepte de travailler tout l'été dans les champs du géant Baugi, Effectivement, il accomplit à lui seul le travail de neuf hommes et son maître se montre satisfait de tant de besogne si vite menée à bien.  La mauvaise saison arrive vite, mais le foin est engrangé, le blé moulu, l'orge brassée.  Jamais Baugi n'a eu aussi bon ouvrier que ce Bol­verk.  Seulement, celui-ci se fait insistant et réclame son salaire, cette fameuse gorgée du breuvage de poésie.  Le géant cède à sa demande et lui dit :

- Je t'emmène chez mon frère Suttung.  Lui seul dispose du sang de Krasir.

Le géant Suttung qui s'est emparé du trésor des nains, ne veut rien en céder.

- Pas une gorgée, Baugi ! déclare-t-il à son frère.  Pas même une goutte !

Le chaudron et les deux coupes se trouvent dans une caverne sous la garde de sa fille Gunlad.  Personne ne doit y toucher. Mais rien ne saurait arrêter Odhinn.

- Puisque ton frère nous refuse ce que tu m'as promis comme salaire, dit-il à Baugi, il faut nous emparer par ruse        de ce qui me revient de droit.

Le dieu demande au géant de forer un trou à travers la paroi de la caverne à l'aide de la vrille Rati, le Rongeur.  Baugi se met aussitôt au travail.  Quand il prétend avoir fini.  Odin s'approche et souffle dans le trou.  Mais les débris de forage reviennent le frapper au visage.

- Tu n'as pas creusé de part en part ! s'écrie-t-il, furieux.  Il faut te remettre à la besogne.

Le géant s'active à nouveau.  Enfin, il déclare que tout est terminé.

- Voyons cela, dit Odin

Il souffle à nouveau.  Cette fois, les débris tombent dans la caverne.  La paroi de rocher qui défend le trésor se trouve bien percée de part en part.  Mais comment la franchir par un trou si petit ?

Rien ne semble plus facile au dieu qui décide de se muer en ver de terre, par un de ces tours dont il a le pouvoir.  Il rampe alors à travers le trou et sitôt dans la caverne, reprend son apparence humaine.

Le Grand Voyageur est si beau qu'il n'aura aucun mai à séduire la géante Gunlad.  La jeune fille qui garde le chau­dron et les coupes ne peut résister ni aux paroles ni aux gestes de cet inconnu qui surgit soudain devant elle, dans la pénombre de la grotte.  Magnifique et persuasif, Odin a tôt fait de la décider à partager sa couche.  Ils y passeront trois nuits, dans les flammes d'une passion aussi ardente que soudaine.  Odin fait l'amour comme un dieu.  La jeune géante s'en trouve ravie.  Voici un voyageur qu'elle n'est pas près d'oublier.  Elle ne se demande même pas comment il a réussi à pénétrer dans une caverne si bien gardée.  Gunlad n'a rien à refuser à son amant.  Il lui dit après une ultime étreinte, lui demanda à boire.

Elle lui tend tout naturellement le breuvage sacré dont elle a la garde.

- Bois, dit-elle seulement.  Mais ne prend pas plus d'une gorgée.

Odin trempe ses lèvres dans l'hydromel où le sang de Kvasir s'est dissous dans le miel.  Il boit une gorgée de la coupe Bodu, une gorgée du chaudron Odroerer et une gorgée de la coupe Son.  Et puis il trempe à nouveau ses lèvres dans les coupes et le chaudron et, cette fois, boit le breuvage jusqu'à la dernière goutte.

Gunlad, stupéfaite, regarde son amant, qui repose les uns-après les autres les trois récipients - vides.

- Qu'as-tu fait là ? Je t'avais dit une seule gorgée.

Mais Odhinn ne lui répond même pas.  Il avait encore plus soif de l'hydromel que de la jeune géante.  Maintenant le voici, enfin, désaltéré.  Il n'a plus rien à faire dans cette Sombre caverne.

Entré sous la forme d'un ver, le Grand Voyageur en surgit sous la forme d'un aigle, grâce à son pouvoir de se transfor­mer en un instant en n'importe quel animal.

 

Voici l'ouverture de la grotte, le ciel libre.  Odhinn vole vers le soleil, battant des ailes au-dessus de la plaine où se projette son ombre immense.  Soudain, une autre ombre apparaît à côté de la sienne.  Il n'est plus le seul rapace dans le ciel.  Un autre aigle vient de surgir, bec menaçant et serres acérées.  C'est le géant Suttung qui veut se venger de celui qui a séduit sa fille et volé son trésor.  Lui aussi vient de se transformer en aigle.

Dans le ciel, les deux oiseaux de proie s'affrontent en un duel impitoyable.  Ils tournent, fondent, planent.  Parfois, l'un d'eux glatit comme s'il voulait couvrir de ce cri aigu le murmure du vent qui fait frissonner, sous les ailes immenses des deux rapaces, les cimes des sapins.

A tire-d'ailes, Odin vole de Jotunheim vers Asaheim.  Il franchit les nuées encore plus vite que sur le dos d'un cour­sier rapide.  Ses plumes prennent toutes les nuances de l'argent et brillent au soleil.  Mais derrière lui, Suttung gagne du terrain.  L'aigle-géant va-t-il l'emporter sur l'aigle-dieu ?  Le destin semble hésiter.  Odin mène la course la plus longue et la plus dure de sa vie divine. 

Enfin, voici le miroitement des toits d'or.  Les demeures des dieux semblent brûler sous le soleil et scintillent comme le cristal le plus pur.  Mystérieusement avertis du drame qui se joue dans les nuées, tous les dieux se précipitent et tendent vers le ciel des chaudrons et des coupes.  Odin les aperçoit.  Il comprend aussitôt, pique vers le sol et laisse échapper par son bec d'aigle des gorgées de l'hydromel sacré.  Il déglutit tout ce qu'il a bu chez la belle géante Gunlad.

 

Tout ? Enfin presque tout.  Car à un moment où il sentait sur ses ailes le bec et les griffes de Suttung, il a lâché par mégarde quelques gouttes de sang de Kvasir. Cet hydromel perdu sera lui aussi la boisson des poètes. Mais des mauvais poètes … qui n’y trouveront ni inspiration ni prospérité. Et ils seront nombreux à en boire, pourtant !

Quant à l’hydromel sauvé par le vol d’Odhinn, il restera dans Asgard. Les dieux et les hommes pourront désormais, quand il plaira au maître de la sagesse et de la mémoire, y tremper leur lèvres et en boire une gorgée. Elle suffira à leur donner ce que l’on nommera toujours, par la suite, le « don d’Odhinn ». Les poètes pourront s’en enivrer, animés par le souffle sacré, ils lanceront leur vers comme des traits de lumières et de feu.

 

  

JORMUNGAND, LE SERPENT DE MIDGARD, JAILLIT DES FLOTS.

 

En ces temps là, les dieux se réunissaient souvent pour participer à des festins chez Aegir, père des vagues et maître des tempêtes. Ce géant de la haute mer manquait malheureusement d’un chaudron assez grand pour brasser la bière, et se lamentait de ne pouvoir accueillir convenablement ses invités.

Il demanda, alors a Thorr de lui procurer un récipient assez grand pour eux tous. Car Thorr n’a jamais reculé devant un service à rendre, une corne à boire à vider ou un coup de marteau à donner sur la tête d’un géant.

Aucun des dieux ne sait où Thorr pourrait se procurer la cuve dont à besoin Aegir. Soudain Tyr dit à Thorr, qu’à l’est des rivières Eligavar, près des frontières du ciel, habite Hymir, de la race des géants. Il possède une cuve, qu’ils pourraient s’emparer.

Thorr et Tyrr se mirent aussitôt en route. Dans le palais d’Hymir, les deux envoyés sont reçut par la grand mère de Tyr qui, comme tous les siens, descend des géants.

C’est une vieille créature affreuse qui ne possède pas moins de neuf cents têtes… Mais sa fille, la mère de Tyr devenue l’amante du géant Hymir, les reçoit la corna à boire à la main et les invite a s’asseoir a sa table.

Mais elle les préviens que lorsqu’Hymir arrivera, il faudra alors se cacher sous le chaudron.

Tard dans la soirée, Hymir, rentre de la pèche. Il a fait grand froid en mer et sa barbe est toute gelée.

Sa femme lui dit que son fils Tyr, est arrivé chez eux, accompagné de Thorr. Le vieux géant regarde son ennemi le dieu au marteau, mais ils se trouvent en compagnie du fils de son épouse et Hymir ne veut rien entreprendre contre lui. Il ordonne même à ses serviteurs de nourrir les deux voyageurs.

On tue alors trois bœufs qui sont aussitôt dépouillés, Thorr, à lui seul en dévore deux.

Le géant lui lance alors qu’il ne mangeras pas de la viande tous les jours. Il faudra que demain il se contente de poissons.

Le lendemain, Thorr remarque que son hôte se prépare à embarquer. Il lui demande alors de l’accompagner.

Le géant lui demande alors quel appât il compte utiliser. Le dieu au marteau ne répond même pas, il se dirige vers le troupeau de bovins qui appartient au géant, saisi le plus grand taureau, qui se nomme Himinbrjotir,  « le Briseur-de-Ciel ». Sans même se servir de son marteau, il lui arrache la tête et retourne avec elle au bateau. Il embarque aussitôt.

Le dieu et le géant font route vers le large. Hymir se tient à la proue, tandis que Thorr manie les deux avirons sur le banc de nage. Thorr va beaucoup plus au large que Hymir à l’habitude. L’étrave de la barque fend les vagues. Le vent arrache des paquets d’écume. Plus on s’éloigne de la côte et moins Hymir se sent rassuré. Il dit à Thorr de s’arrêter, car ils risquent  de rencontrer le grand serpent Jormungand qui enserre Midgard de ses terribles anneaux.

Les voici tous les deux seuls sur les flots. Une large houle les berces. A la proue, on ne voit tantôt que le ciel et tantôt que la mer.

Ils finissent finalement par pêcher. Le géant ne tarde pas à tirer deux baleines hors de l’eau. Thorr le regarde en souriant et s’empare à son tour d’une ligne de pêche. Il fixe à l’hameçon la tête du taureau Himminbrjortir, et jette sa ligne à l’eau. Le serpent de Midgard, cet horrible frère jumeau du loup Fenrir se lance alors sur l’appât avec une terrible violence et le croc de fer s’enfonce dans son palais. Le monstrueux fils de Loki essaie d’échapper au piège et tire de toutes ses forces sur la ligne. Thorr veut ramener sa proie, il s’arqueboute et hale de toute sa force terrible. Mais ces deux pieds crèvent le bordée, il passe au travers du trou et coule au fond de la mer.

Mais il n’a pas lâché sa ligne à pêche et il réussit à plaquer le serpent monstrueux contre le flanc de la barque du géant. Une lutte terrible s’engage. Thor lance des regards de colère à Jormungand qui déverse sur lui des flots de venin. Terrorisé, Hymir tremble d’effroi dans sa barque depuis qu’il a vu le serpent de Midgard. Il croit sa dernière heure venue. Le bordé de son bateau est crevé et l’eau entre à gros bouillons. Hymir ne voit pas d’autre issue que de couper la ligne avec son couteau de pêche.

Le monstrueux fils de Loki, libéré regagne, les profondeurs dans un tourbillon d’écume et de venin. Furieux de voir sa proie s’échapper, Thorr frappe d’un terrible coup de poing l’oreille de Hymir. Assommé, le géant tombe dans l’eau, la tête la première. Il finit par se haler à bord de son bateau, mais il est épuisé, trempé et affolé. Il craint de voir surgir à nouveau le serpent de Midgard, et supplie Thorr de rentrer.

Le dieu et le géant abandonnent alors le grand large et font route vers le rivage, où ils finissent par arriver, épuisés par la lutte qu’ils viennent de soutenir. Il tire leur embarcation au sec, et arrivent à la demeure du géant.

Mais Thorr et Tyr n’oublient pas la raison de leur venue au pays des géants. Ils doivent remporter un chaudron à bière pour Aegir. Tyr essaie vainement de soulever le  récipient. Mais il doit y renoncer. Le dieu au marteau l’empoigne à son tour. Il réussit à le soulever et le porte au-dessus de sa tête. Les voici tous deux qui détalent en courant.

Mais les dieux qui viennent de voler le chaudron aperçoivent une multitude de géants à plusieurs têtes lancés à leur poursuite. Alors Thor se retourne en brandissant Mjollnir. Le terrible marteau écrase les crânes des géants les uns après les autres. C’est un horrible carnage, une bouillie de cheveux, d’os et de cervelles. Hymir et les siens son tués.

Thorr et Tyr reprennent tous les deux la route d’Asgard. Ils arrivent enfin chez Aegir, le maître des tempêtes. Ce fut un des plus beau festins que connurent les dieux. Et le dieu au marteau fut obligé de raconter, sans oublier aucun détail, son combat avec le serpent de Midgard, au milieux des flots de l’océan.

Jormungand, le fils monstrueux de Loki et Angerboda, avait vraiment manqué d’être capturé. Quant à Thorr, il avait aussi manqué de peu d’accomplir par là même son plus bel exploit.

 

 

LES POMMES D’OR

 

Un jour.  Odhinn, en compagnie de son frère Hoenir et du dieu malfaisant Loki, se trouvait en voyage.  Tous trois arri­vent dans une vallée où paissait paisiblement un troupeau de bœufs.  Les trois dieux étaient affamés, car ils n'avaient rien trouvé à manger au cours de leur longue marche.  Ils décident alors de sacrifier un des bovins et ont tôt fait de le dépecer, de le mettre dans une marmite et d'allumer un feu. Mais la viande du bœuf ne veut pas cuire.  L'eau bouil­lonne et bouillonne, pourtant la chair reste toujours aussi crue.

- C'est à n'y rien comprendre ! s'exclame Odhinn, tandis que Loki apporte une nouvelle brassée de bois sec et que Hoenir s'époumone à souffler sur le feu pour activer la flamme.

Soudain, les trois dieux entendent au-dessus d'eux un grand bruissement d'ailes.  Levant les yeux, ils aperçoivent alors un aigle immense qui vient de se poser sur une branche d'un superbe chêne, dont les frondaisons dominent le pâturage.

Le rapace fixe ceux qui s'affairent autour de la marmite et leur lance soudain :

- Si vous voulez me donner une part de la chair du bœuf, elle sera bientôt bouillie.

- Viens prendre un morceau, lui dit Odhinn.

L'aigle prend son vol, pique sur la marmite et s'empare d'un jarret et de deux épaules.

- Tu en prends trop à ton aise ! lui crie Hoenir.

Loki, tout aussi irrité que les deux autres dieux, s'empare d'un pieu et parvient à en frapper l'aigle.

Le rapace révèle alors sa vraie nature.  Il n'est pas un oiseau, mais un géant ! Il se nomme Thjazi et a pris l'appa­rence d'un aigle.  Le pieu qui l'a atteint et se trouve planté dans son dos semble ensorcelé car Loki n'arrive pas à lâcher l'autre extrémité.  Il se sent soulevé du sol.

Entraîné par l'aigle-géant à travers les rochers et les forêts, le dieu malfaisant a l'impression que ses bras vont être arra­chés de ses épaules.  Suspendu en plein ciel, il voit le paysage défiler sous ses pieds à une allure vertigineuse.  La douleur devient telle que tout l'univers semble tourner.  L'horizon bascule.  Le fils de Laufey pousse des cris de rage et de dou­leur.  Mais l'aigle, battant de ses immenses ailes, poursuit son vol, sans plus se soucier du dieu qui gigote au bout de son pieu.

- Laisse-moi retourner à Asgard ! supplie Loki.

Mais le rapace ne semble même pas l'entendre et tourne autour des montagnes.  Le dieu se sent emporté dans un tour­billon de silence et de vent glacé.  L'oiseau de proie plane, impassible.

Laisse-moi, répète Loki.

Je te lâcherai si tu t'engages à livrer en mon pouvoir Idunn, l'épouse du dieu Bragi et ses pommes d'éternelle jeu­nesse.

- Je te le jure.

Quelques instants plus tard, le géant Thjazi, toujours sous l'apparence d'un aigle, revient dans le pâturage où Odhinn et Hoenir s'affairent autour de leur marmite, très inquiets du sort de leur compagnon.  Il descend vers le soi, ouvre ses ser­res et libère Loki.  Enfin, voici celui-ci de retour, mais dans quel état ! Le dieu a fort mal supporté son voyage dans les airs. il semble encore terrorisé et transi.

- Retournons tout de suite à Asgard, dit-il en claquant des dents.  J'en ai assez de ce voyage.

Dès son arrivée dans le séjour des dieux, Loki va trouver Idunn.  Il vient d'inventer une ruse dont il attend beaucoup.

- Au cours de mon dernier voyage, dit-il à la femme de Bragi, j'ai vu des pommes qui m'ont paru plus belles que les tiennes.

- Cela me semble impossible, dit seulement la gardienne des fruits de l'éternelle jeunesse.

- Pourquoi ne pas faire la comparaison ? Tu t'en rendras compte par toi-même.  Et nous verrons bien alors qui de nous deux a raison.

Idunn se laisse convaincre.  Elle met ses pommes dans un panier et suit Loki sans méfiance.

Le dieu malfaisant a prévenu son complice.  Dès que le géant Thjazi, toujours déguisé en aigle, aperçoit la déesse Idunn, il prend son vol, arrive au-dessus d'elle, se laisse tom­ber comme une pierre et s'empare à la fois de la malheureuse et de son trésor.  Serrant Idunn dans ses serres, l'aigle immense s'envole vers Jotunheim, le monde des géants.  Il franchit la rivière Ifing qui sépare son domaine de celui d'Asaheim où vivent les dieux.

 

Les pommes de jouvence ont changé de maître.  La cons­ternation règne dans les palais d'Asgard.  Les dieux vieillis­sent.  Leurs chevelures deviennent grises comme la cendre, puis se poudrent de neige, des rides creusent leurs visages, leurs épaules se voûtent, leurs membres se nouent.  Chaque jour, ils se sentent moins vaillants que la veille.  Est-ce la mort qui approche, inéluctable ?

 

ils réunissent leurs dernières forces pour tenir un conseil.  Bien entendu, ils vont vite réaliser, lors de ce Thing, que la cause de leurs malheurs est, une fois encore, le malfaisant Loki.

- On l'a vu entraîner Idunn loin d'Asgard.  La femme de Bragi portait avec elle ses pommes, qui nous manquent tant désormais.

Les dieux ne mettent pas longtemps à s'emparer de Loki et le menacent des pires châtiments.

- C'est toi qui a livré ldunn au monde des géants.  C'est donc à toi de la ramener au pays des dieux.

- Sinon ...

- Sinon, tu seras mis à mort.  Mais auparavant nous te ferons subir mille tourments et cent tortures.

Loki, certain que les autres dieux vont mettre leurs mena­ces à exécution, accepte alors de retrouver Idunn.

- Mais, dit-il, il faudrait que Freya me prête le plumage de son faucon.  Moi aussi, j'aurai des ailes et je pourrai me rendre à Jotunheim, au pays des géants.

Lorsque Loki arrive dans la demeure où Idunn a été enfer­mée, il apprend que le géant Thjazi est parti pêcher en mer.  Alors, sans perdre de temps, il change Idunn en noix et s'apprête à l'emporter dans ses serres pour rejoindre Asgard.

Peu après, le géant Thjazi revient et constate la disparition

de la femme de Bragi.

- Où est la déesse aux pommes de jouvence ? demande-t-il à ses serviteurs.

- Elle a été changée en noix et enlevée par un faucon.

Aussitôt le géant reprend son apparence d'aigle et s'envole à la poursuite de Loki.  A tire-d'ailes, il fend les nuées pour rattraper celui qui a trahi les dieux pour ensuite trahir les géants.  Thjazi médite pour Loki un châtiment terrible.

 

Enfin, il aperçoit dans le ciel un point, à peine visible avec le soleil qui joue entre les nuages, apparaissant et disparais­sant entre deux averses.  Au loin, luit le pont Bifrost ... Déjà, le faucon se trouve tout près d'Asgard.

- Voici Loki qui revient, s'écrient les dieux

-   A-t-il au moins les pommes d'Idunn ? demande Odin.

-   Nous ne voyons entre ses serres qu'une noix.

Nlais l'aigle-géant se rapproche aussi.  Il va rejoindre le dieu-faucon.  Déjà s'ouvre le bec de Thjazi sur la nuque de Loki.  Dans un ultime effort, le fils de Laufey se dégage et poursuit son vol vers Asgard.

Sur les remparts de la cité sacrée, les dieux ont disposé des copeaux de bois.  Dès que Loki a franchi les frontières de leur royaume, le feu est mis à ces copeaux.  Des flammes jaillis­sent aussitôt.  Thjazi ne peut arrêter son vol , l'une après l'autre, ses plumes s'enflamment.  Ses ailes battent vainement dans le ciel.  Il tombe.

Les dieux se précipitent sur le géant et le mettent à mort, sur le seuil même d'Asgard.  Sain et sauf, Loki retrouve les autres dieux et leur raconte grâce à quelle transformation il a réussi à ramener Idunn vers Asgard.

 

Skadi, la fille du géant Thjazi, apprit rapidement le rapt d'Idunn et la mort de son père.  Elle décida de se venger des dieux réunis dans Asgard, à commencer par le malfaisant Loki qui, une fois encore, a trahi tout le monde.

La courageuse orpheline revêt son armure et, bardée de fer, le bouclier au bras et la lance au poing, elle se présente devant les remparts qui défendent Asaheim.

- Je viens demander justice et exiger vengeance pour la mort de mon père, le géant Thjazi ! lance-t-elle d'emblée.

- Plutôt que de te battre et de périr à ton tour, tu ferais mieux de parvenir à un arrangement avec nous, rétorquent les dieux massés sur les remparts.

Et- ils lui proposent un étrange marché.  Skadi pourra choisir un mari dans Asgard.

- Mais, attention, lui dit Odhinn , tu ne verras que ses pieds et il te sera ensuite impossible de modifier ton choix.

La jeune géante accepte cette curieuse proposition.  Les dieux se rangent derrière une tenture et seules leurs jambes apparaissent.  Skadi est tout de suite attirée par des pieds de si belles proportions qu'ils ne peuvent, croit-elle, qu'appartenir au beau Balder, le plus brillant des fils d'Odin.

- Je choisis ceux-ci, dit-elle sans hésiter.  Car ce sont sans aucun doute les pieds de Balder.

- Tu t'es trompée, rétorquent les dieux, ce sont les pieds de Njord, Désormais, il sera ton époux.

Ainsi, Skadi, fille de Thjazi, devra épouser le dieu des vents et du rivage, qui n'est d'ailleurs pas de la famille des Ases, mais des Vannes.

Il lui reste encore une seconde épreuve dont elle doit triom­pher.  Elle s'est flattée de ce que personne, ni homme ni dieu, ne pourrait la faire rire, et a mis au défi d'y parvenir tous les habitants d'Asgard.  C'est compter sans les inventions de Loki.

Le plus malfaisant de tous les dieux n'est pas le moins intelligent.  Il réussit à exécuter en compagnie d'une chèvre de telles bouffonneries et de telles obscénités, que Skadi, n'y tenant plus, éclate de rire.

- Tu as perdu, lui dit Odhinn.  Que ton échec compte donc comme réparation pour la mort de ton père, le géant Thjazi.

 

Les dieux d'Asgard avaient retrouvé la jeunesse et, dans sa demeure de Noatun, Njord se réjouissait d'avoir été choisi comme époux par la belle géante Skadi, à la seule vue de ses pieds.

Elle avait dù venir habiter chez lui, sur le rivage.  Mais elle éprouve une grande nostalgie de Thrymheim, son pays natal.  Elle ne supporte plus le bruit des vagues et de la mer. Et Njord est fatigué des hurlements des loups dans les montagnes de sa femme.

Skadi retourne donc vers ses montagnes natales et elle retrouve la demeure de son père le géant Thjazi à Thrymheim.

Dans ce décor de neige et de glace, elle se sent, enfin, chez elle.  Elle fixe à ses pieds des patins d'argent, s'arme d'un arc et part sous les sapins chasser les bêtes sauvages.  Elle devient libre torrent des montagnes, rugissant entre les ravins, déva­lant les pentes, chantant sur son lit de cailloux tournés et retournés.

Le partage des nuits entre les demeures de Skadi et de Njord figure le partage des mois.  Durant l'année, dans les pays du grand Nord, on compte neuf mois de mauvaise sai­son - les neuf nuits passées à Thrymheim - et trois mois de beau temps - les trois nuits passées à Noatun.

Ramenant chez les Ases les pommes de la jeunesse éter­nelle, Idunn a regagné la demeure de son époux Bragi.

Tu es le printemps rénovateur de toute chose, lui dit le dieu de la poésie.  Et tu étais tombée au pouvoir de l'hiver.  Sans toi, les dieux entraient dans la nuit de la vieillesse et de l'obs­curité.  Mais te voici enfin délivrée et de retour parmi nous.

Avec Idunn, c'est le renouveau qui libère les champs de-la neige et efface les rides sur les visages.  Asgard s'illumine de fleurs.  Des oiseaux chantent, couvrant le murmure des ruis-' seaux délivrés de la glace.  Comme les rayons du soleil retrouvé, les feux de copeaux, allumés sur les murs d'Asgard, ont brûlé l'aigle noir de l'hiver.  Les mois du froid et de la nuit sont loin.  Chacun mord à belles dents dans les pommes de jouvence que distribue Idunn.

Tout à la joie d'avoir enfin retrouvé son épouse, le dieu de la poésie chante l'éclosion des fleurs et le mûrissement des fruits.  Son, lyrisme exalte la Nature.  Les dieux ont retrouvé la jeunesse.  Sur les murs des palais d'Asgard, les boucliers éclairent d'une si vive lumière qu'il n'est pas nécessaire, même au cœur de la nuit, d'allumer des torches.  L'air semble doux et tendre est l'herbe où Bragi et Idunn retrouvent les gestes de l'amour.  Tout rentre dans l'ordre.  L'été est là.  Les pommes luisent au soleil comme des fruits d'or.

 

 

LA MORT DE BALDER

 

Bal­der se trouvait tourmenté par de terribles rêves : il croyait sa vie en grand danger et se voyait mort.

Il raconta aux Ases assemblés ce qui constituait le tour­ment de ses nuits.  Tristes de ces funestes présages sur le meil­leur d'entre eux, ils décident de conjurer les dangers qui le menaçent.  Sa mère, Frigg, la femme d'Odin, reçoit de tout être et de toute chose le serment que Balder sera épargné par le feu et par l'eau, par le fer et par toutes les espèces de métaux, par les pierres, la terre et le bois, par les maladies mortelles et par les animaux sauvages, par les oiseaux, les poissons et les serpents.

 

Mais Odhinn ne peut s'empêcher d'être envahi lui aussi par de terribles pressentiments.  Il selle Sleipnir et chevauche vers le pays des brouillards et de la mort.  Il est accueilli par les hideux aboiements de Garm, le chien au poitrail souillé de sang qui veille sur le domaine de l'affreuse Hel, fille de Loki.

 

La terre tremble sous les huit pattes du cheval d'Odin, qui continue à chevaucher dans la brume, jusqu'au pied de la haute muraille de la forteresse où réside Hel.  A l'est de la porte se trouve le tombeau d'une Vala, une de ces prophétes­ses qui traversent l'histoire des dieux avec leurs chants de magie et de destin.  La Vala est morte et repose dans son tom­beau.  Mais Odin sait quel refrain peut la ressusciter.  Le voici qui entonne un chant magique.  Il regarde vers le Nord et trace des runes.  Puis il exige que la Vala se relève de son tom­beau et lui donne une réponse.  Soudain, il entend une voix féminine qui s'élève :

- Quel est cet homme inconnu de moi qui vient accroître ma douleur ? Depuis si longtemps, j'étais morte.  J'ai été couverte de neige, fouettée de pluie et mouillée de rosée.  Quel est-il celui qui m'arrache au tombeau ?

- Vegtam est mon nom, répond Odin.  Et je suis fils de Vaitam.  J'arrive de la terre pour te rendre visite et t'entendre parler du monde de Hel.  Pour qui sont ces bancs couverts d'anneaux et pour qui sont ces couches revêtues d'or ?

 

 La prophétesse semble hésiter à répondre au voyageur inconnu, tant elle détient un terrible secret.  Enfin, elle mur­mure d'une voix sépulcrale :

- Ici se trouve de l'hydromel brassé pour Balder.  La race des dieux sera au désespoir.  J'ai parlé sous la contrainte et maintenant je garderai le silence.

- Je te l'interdis, Vala.  Je veux tout savoir.  Qui ôtera la vie au fils d'Odin ?

- Ce sera le fils d'Odin.  Le frère tuera le frère.

A chaque réplique, la prophétesse affirme qu'elle parle sous la contrainte et qu'elle décide de se taire.  Mais Odin le lui interdit et la questionne encore et encore.

- Et qui tirera vengeance de Hoder ?

- Rind, la déesse de la terre dévastée portera un fils.  Il ne lavera point une de ses mains et il ne peignera pas ses cheveux tant qu'il n'aura pas tué le meurtrier.  Lorsqu'il sera âgé d'une nuit, il vengera le fils d'Odin.

Soudain, la Vala reconnaît dans ce voyageur borgne qui l'interroge le père de tous les dieux.  Et lui lance :

- Tu n'es pas Vegtam.  Tu es Odin, le seigneur des hommes !

- Tu n'es pas Vala.  Tu es la mère des trois Thurses du givre !

Alors la prophétesse dit à celui qui est venu la réveiller de la mort et la questionner jusqu'au cœur de l'épais brouillard :

- Retourne à cheval chez toi, Odin.  Plus jamais personne ne viendra me visiter jusqu'au combat final qui doit tout détruire.

 

Frigg, la mère de Balder, a donc obtenu du Destin que son fils soit épargné par tout être et toute chose.  Elle a obtenu un engagement sacré.  Ni les hommes ni les dieux ne peuvent transgresser un serment, car la parole jurée reste plus forte que toute loi écrite.

- Balder est devenu invulnérable

Cette certitude réjouit tout Asgard.  Alors, les dieux imagi­nent un jeu étrange.  On installe le fils d'Odhinn et de Frigg sur un endroit surélevé. 

Pour s'amuser - et puisque Balder ne risque rien - les Ases lancent contre lui des pierres, des épieux, des flèches. Ils le frappent de leurs épées et de leurs haches de bataille.  Les coups ne sont pour le jeune dieu qu'un honneur et ne lui font aucun mal.

Quand Loki fils de Laufey aperçoit cette scène, il en res­sent une terrible jalousie qui ne va cesser de le tenailler.  Il est aussi jeune et aussi beau que Balder.  Enfin, presque aussi jeune et presque aussi beau.  La différence peut sembler infime, mais elle suffit à remplir son cœur de jalousie et d'amertume.  Il ne peut supporter ce jeu, qui ajoute encore àla gloire de son rival.

Loki se transforme jusqu'à prendre l'apparence d'une vieille femme.  Ainsi méconnaissable, il se rend à Fensal, dans la demeure de Frigg, épouse d'Odin et mère de Balder.  Il lui raconte ce qui se passe au Thing.