IV / Dieux de la joie

Il existe un groupement à part, dans la mythologie slave , ce sont Yarilo et Koupala.

Yarilo


L’origine du nom Yarilo (dieu de l’amour charnel) , a souvent été transcrit Erilo, pour le comparer au dieu grec Eros.
Mais Yarilo semblerait provenir de l’adjectif Yary, qui veut dire ardent, passionné déchaîné. D’un autre coté, on dit yarovoï quand on parle du blé semé au printemps, en opposition à ozimoï, dérivé du mot zima (hiver), et qui signifie le blé semé en automne.

Le nom même de Yarilo est lié avec les idées de régénération printanière et de passion sexuelle.
Le culte de Yarilo était tellement répandu et enraciné parmi certaines populations slaves, que par exemple , à la fin du XVIIIèmes siècle. Mgr Tikhon, évêque orthodoxe de Voronège, devait prendre des ordonnances très rigoureuses contre les habitants de son diocèse qui s’adonnaient à ce culte. Par ses sermons, on apprends qu’il y avait chez les Slaves païens “ une vieille idole ”, Yarilo ; en son honneur on organisait des “ réjouissances ” et des “ jeux sataniques ” qui duraient plusieurs jours.

Les légendes populaires de la Russie ont conservé une curieuse description de l’aspect extérieur du dieu Yarilo. Il y apparaît jeune et beau. Il monte un cheval blanc et il est vêtu d’un manteau blanc. Il porte sur la tête une couronne de fleurs des champs. Dans sa main gauche, il tient une poignée d’épis de blé. Ses pieds sont nu.

Deux éléments entraient dans le rite païen consacré à Yarilo et dans les fêtes populaires, célébrées en son honneur pendant l’ère chrétienne.
Dieu du printemps et de la fécondité, il était célébré au printemps, aux jours des premiers ensemencements. Dans la Russie blanche, les jeunes villageoises, au XIXè siècle, se réunissaient pour élire la plus belle, qu’on habillait des vêtements blancs de Yarilo, on la couronnait de fleurs et on la faisait monter sur un cheval blanc.
Autour de l’élue se formait un “ khorovode ” (dérivé slave du chœur antique), un cercle dansant de jeunes filles couronnées de fleurs fraîches. La fête était célébrée sur les champs fraîchement ensemencés en présence des vieux et des vieilles du village. Le “ khorovode ” clamait une chanson qui glorifiait les grands bienfaits du dieu :

“ Là où il pose son pied,
Le blé pousse en montagne ;
Là où il jette son regard,
Les épis fleurissent… ”

En été on célébrait le rite des “ funérailles ” de Yarilo. Cette solennité, très répandues parmi les slaves de l'est et de l'ouest, a résisté, pendant des siècles à tous les assauts des prédicateurs chrétiens, surtout en Russie.
Pendant ces fêtes, les hommes, les femmes et les jeunes filles se réunissaient pour manger, boire et danser. Au coucher du soleil, on apportait sur le lieu de la fête une idole de Yarilo en paille.
C’était l’image du dieu de la mort. Les femmes enivrés par la boisson et les danses, s’approchaient de l’idole et sanglotaient : “ Il est mort ! Il est mort ! ” Les hommes accourraient, eux aussi ; ils se saisissaient de l’idole, la secouaient et criaient : “ Oui, les femmes ne mentent pas ! Elles le connaissent bien, elles savent qu’il est plus doux que le miel ! ” Les lamentations et les prières se prolongeaient encore, après quoi on emportait l’idole, que les femmes accompagnait jusqu’à l’endroit où on l’enterrait. Ensuite on se remettait à manger, à boire et à danser.

Kupala


Comme Yarilo, Koupala était une divinité festive.
Le nom de Koupala a la même racine que le verbe koupati, qui veut dire baigner. Pendant les fêtes de Koupala, qui se célébrait en juin, on se baignait dans les rivières et on se lavait avec la rosée de Koupala, rosée recueillie dans la nuit de la fête. L’adoration de l’eau, la croyance en sa force mystique étaient un des éléments dont se composait le culte de Koupala.
Cette croyance était, en général, très répandue. Les légendes populaires parlent souvent de “ l’eau morte ” et de “ l’eau vive ”, dont chacune à sa puissance miraculeuse : lorsque le héros de la légende périt du glaive de l’ennemi et que son corps gît par terre, coupée en morceaux, la fée l’arrose avec de “ l’eau morte ”, qui permet à ses membres coupés de se rejoindre ; ensuite elle l’arrose avec de “ l’eau vive ”, qui le ressuscite définitivement.
Les anciens Slaves vénéraient les sources sacrées, près desquelles se trouvaient souvent des lieux de prières et de sacrifices.
Dans certaines contrées, à la fin du XIXè siècle, se conservait encore la curieuse coutume de “ demander pardon à l’eau ”. pour se guérir d’une maladie, la personne qui demandait “ pardon à l’eau ” jetait dans l’eau un morceau de pain en saluant l’eau et en prononçant par trois fois ce vieil exorcisme :
“ Je suis venu chez toi, petite mère de l’eau, avec une tête courbée et repentante : pardonne-moi, pardonnez-moi, vous aussi, aïeux et ancêtres de l’eau ! ”


Les grands fleuves qui baignaient les pays slaves : le Danube, La Dniepr, le Don, la Volga ont été glorifiés, personnifiés et presque défiés par les héros légendaires des bylines russes.
La vénération de l’eau est étroitement liée au culte de Koupala : les baignades, les ablutions, le jet des couronnes de fleurs dans l’eau constituaient une partie importante de son rite.

Une place non moins importante y était occupée par l’adoration du feu. Les feux sacrée de Koupala possédaient une vertu purificatrice. Les adorateurs de Koupala formaient des “ khorovodes ” autour de ces feux et sautaient par-dessus.
Dans les fêtes de Koupala, postérieures à la fin officielle du paganisme, on rencontre l’idole de Koupala, faite de paille, vêtue en robe de femme, ornée de rubans, de colliers de femmes, etc.. ; par endroits, l’idole de paille était munie de bras de bois auxquels on suspendait des couronnes de fleurs et divers ornements de femme.
Au coucher du soleil, l’idole était portée en procession vers une rivière, où on la noyait, ou vers le feu sacré, où on la brûlait. Chez les Serbes païens, on ne noyait pas l’idole ; on se bornait à la baigner dans l’eau.
Une partie essentielle du culte de Koupala était l’adoration des arbres, des herbes et des fleurs. L’idole de Koupala était placée, pendant la fête sous un arbre coupé et fixé dans la terre.
Chez les Slaves de la Baltique, l’arbre sacré était le bouleau. Les femmes s’attelaient à un chariot, se rendaient en procession dans la forêt pour y choisir un bouleau qu’on transportait solennellement sur le lieu de la fête. On ne laissait à l’arbre que les branches supérieures qui formaient une sorte de couronne autour de la cime. On fixait ensuite l’arbre dans le sol et l’on y suspendait des couronnes de fleurs. Toutes ces opérations étaient faites exclusivement par les femmes ; les hommes ne devaient pas toucher l’arbre sacrée.
Devant cet arbre sacré, on faisait des sacrifices en égorgeant un coq.
Mais le côté le plus pittoresque et mystérieux du cule de Koupala était incontestablement les recherches des herbes et des fleurs magiques et sacrées*.

Le matin de la fête de Koupala, à l’aube, il faut chercher :
“ l’herbe des larmes ” (bot : salicaire).


Sa racine à la puissance de dompter les démons impurs. Le sorcier qui la possède n’a qu’a réciter cet exorcisme :
“ L’herbe des larmes ! l’herbe des larmes ! Tu as pleuré beaucoup et longtemps, mais ‘as pas obtenu grand chose. Que tes larmes ne roulent pas par le champ ouvert ! que tes sanglots ne retentissent pas sur la mer bleue. Que tu fasses peur aux méchants démons, aux demi-démons et aux vieilles sorcières. S’ils ne se soumettent pas à toi, noie-les dans tes larmes. S’ils s’enfuient de ton regard, enferme-les dans tes précipices et les gouffres. Que ma parole sois ferme et forte pendant des siècles et des siècles. ”


“ L’herbe qui brise ” (bot : saxifrage), doit être cueillie dans la journée. Elle possède la vertu de briser le fer, l’or, l’argent et le cuivre par simple toucher. Lorsque la faux rencontre cette herbe, elle se brise. Dans ce cas, il faut prendre toute l’herbe fauchée et la jetée dans l’eau : celle qui flotte à la surface est “ l’herbe qui brise ”.

Une autre herbe, ”sans nom ”, a une puissance encore plus mystérieuse : l’homme qui la porte sur lui devine la pensée de tout autre homme.


Mais la véritable herbe sacrée de Koupala, c’est la fougère : car d’après les mythes et les légendes populaires, elle ne donne des fleurs qu’une fois par an , dans la nuit de Koupala. Cette fleur possède une puissance illimitée. Devant celui, qui à la chance de l’avoir cueillie, s’inclinent les rois et les potentats les plus puissants. Il domine les démons. Il sait où se trouvent des trésors, il a accès partout, auprès des richesses les plus précieuses et auprès des femmes les plus belles…
Mais la “ fleur de feu ” de la fougère, fleur de Koupala, est jalousement gardée par les démons. Pour la cueillir, il faut aller dans la forêt, avant minuit, l’heure où la fleur magique fait son apparition. Le bouton de la fleur monte le long de la plante comme un être vivant ; il mûrit et exactement à minuit, il éclate avec fracas, en formant une fleur de feu, tellement lumineuse et brillante que les yeux ne peuvent en supporter l’éclat. le courageux qui veut s’emparer de la fleur doit tracer autour d’elle un cercle magique et ne plus en sortir. Il ne doit pas regarder les monstres dont les démons prennent l’aspect pour l’apeurer, ni répondre aux voix qui l’interpellent. S’il le fait, il est perdu.
Dans la nuit de Koupala, les arbres obtiennent la puissance de sortir du sol, de se déplacer et de parler entre eux en un langage mystérieux. Seul l’heureux possesseur de la fleur de Koupala, la “ fleur de feu ”, peut comprendre ce langage.


* Tchervona Routa (Ukrainien : Червона рута, rue — une plante impétueuse) — est une fleur, mais aussi fait partie de la culture ukrainienne relative à la fête du jour d'Ivan Koupala. Selon la légende, toujours respectée dans les Carpathes et Bucovine, la rue est une fleur jaune qui devient rouge seulement pour quelques minutes la nuit d'Ivan Kupala. Les filles qui trouveront la fleur seront heureuses en amour.
Selon la légende, autant que la fleur reste imperceptible, rien ne se passe. Ce n'est que lors de la nuit d'Ivan Koupala que les merveilles arrivent. “ Tchervona ” est traduit de l'ukrainien comme rouge. En russe aussi, l'usage du terme “ écarlate ” a un sens similaire, par exemple “ il n'y a rien de plus beau qu'une fleur écarlate ”. Sofia Rotaru, dans l'un de ses interviews, a expliqué l'étymologie du terme comme suit : “ La rue est une fleur jaune, qui devient rouge la nuit d'Ivan Kupala ”
“ Tchervonyi ” est un vieux mot slave. La transformation du sens de l'adjectif “ krasnyi ” (rouge) a une histoire intéressante. Les proverbes “ Une izba est rouge par ses coins ”, “ Une dette est rouge par le payement ”, “ une fille rouge ” signifient “ rouge ”, “ bien/bon ” afin d'embellir, selon le mot slave “ krasa ” - beauté. Ainsi, lorsque la Rus' de Kiev a été également appelée la Rus' Rouge, cela voulait dire “ belle Rus' ”. En ce qui concerne la désignation de la couleur, les langues slaves ont utilisé le mot “ chervonyi ”.

 


Nilfheim