II / Magie


« Tous les peuples qui ont pu connaître les Finnois, les ont regardés comme des maîtres dans les sciences occultes et, faisant abstraction de l’amour-propre national, les ont proclamés supérieurs. Les rois norvégiens du moyen âge prohibaient la croyance aux Finns et interdisaient les voyages dans le Finnmark pour interroger les magiciens. »

E.BEAUVOIS, La Magie chez les Finnois ( revue de l’Histoire des Sciences religieuses, Paris I88I )

La magie était à la base de la religion primitive des Finnois. Au XVI è siècle et XVII è siècle, les autorités suédoises recherchaient et confisquaient aux Lapons  les « tambours magiques », ou quodbas, au son desquels les sorciers finnois chantaient leurs exorcismessacrés. Chez les Finnois de Sibérie, les tambours magiques étaient employés, encore à la fin du XIXè siècle et même au début du XXè siècle, par les prêtres-sorciers, les chamanes…

« Le Chamanisme dit D. Comparetti se distingue de toutes les autres religions par l’action coercitive que l’homme ou certains hommes particulièrement doués, les chamanes, exercent sur la nature ou sur les êtres divins ou démoniaques qui la représentent et la gouverne. »

Selon ce même auteur « la magie se fait sentir chez les Finnois dans toute l’étendue de leur vie matérielle et intellectuelle », a noter qu’il écrivait ses lignes en 1891. Si le tambour magique que l’on rencontre chez les Ostiaks de Sibérie, est tombé en désuétude sous l’influence du christianisme, chez les Finnois leur poésie populaire reste toujours imprégnée de l’esprit de la magie chamaniste. Le Kalevala est ainsi en premier lieu un poème magique, qui, non seulement abonde en scènes de magie, en conjurations, en enchantements de toutes sortes, mais il offre un répertoire complet de formules par lesquels les Finnois prétendaient agir sur les hommes, les animaux et sur les forces de la nature.
Ce pouvoir, bien sûr, n’est pas conféré à tous, il reste le privilège de quelques êtres particulièrement doués.

La Magie Dans Le Kalevala.

La prédestination de Väinämoïnen est due aux circonstances merveilleuses de sa naissance : «  Il passa dans le sein de sa mère trente étés et tout autant d’hivers ; il réfléchit, il médita comment vivre, comment exister dans cette sombre cachette… Et il dit : « Romps mes liens ô Lune ! Soleil, délivre moi ! Et toi radieuse Grande Ours, enseigne au héros à franchir ces portes inconnues ! » Mais la Lune ne rompis pas ses liens, et le soleil ne le délivra point. Alors Väinämoïnen s’ennuya dans ses jours… Il frappa vivement avec le « doigt sans nom » (l’auriculaire) à la porte de la forteresse ; il força la cloison d’os avec l’orteil gauche, et il se traîna sur les ongles hors du seuil, sur les genoux hors du vestibule. »

Quand à Lemminkaïnen, sa mère l’a jadis baigné trois fois au cours d’une nuit d’été, neuf fois pendant une nuit d’automne, pour qu’il devienne un savant, un magicien sur chaque chemin, un chanteur dans sa maison, un homme habile dans le monde.
Lorsque Lemminkaïnen ayant voulu tuer le cygne du infernal de Tuoni, périt faute d’avoir appris les paroles magiques qui protègent de la morsure des serpents, et que le fils de Tuoni eut dispersé les morceaux de son corps dans le fleuve noir, sa mère parvint, par la magie à le ramener à la vie.
Elle repêcha les lambeaux, «  adapta la chair à la chair, les os aux os, les jointures aux jointures, les veines aux veines», puis elle invoqua la déesse des veines Suonetar, et, avec son aide rendit à son fils sa vie première. Mais Lemminkaïnen était sans parole.
Alors sa mère appela l’abeille Méhiläinen, et lui demanda d’aller chercher le baume merveilleux du dieu Jumala, au delà du neuvième ciel. Une fois le baume appliqué sur ses plaies, Lemminkaïnen s’éveilla de ses rêves, et dit : « J’ai longtemps dormi. »

C’est moins par la force de leur bras que par la puissance de leurs incantations que les héros luttaient entre eux.

Quand Joukahaïnen,  « le maigre garçon de Laponie », vint défier Väinämoïnen, il appela à son aide tout son savoir.
Joukahainen se présente et provoque Väinämöinen :

« Si l’un tient la pleine sagesse
Et la mémoire plus robuste,
Qu’il garde plein pied sur la route
Et l’autre se gare à l’écart.
Si tu te nommes Väinö,
Barbe vieille et barde sans âge,
Entonnons céans les grands chants,
Amorçons les enchanteries,
Bonhomme doit tâter de l’homme
Et l’un gagner joute sur l’autre ! »

Väinämoïnen l’écouta impassible, puis chanta a son tour.
Jouka le jeune prend rage,
Il lance les mots du défi :

« Si je ne suis guère affûté,
mon épée saura bien trancher.
Or ça ! Väinö, barbe grise,
Mauvais chanteur et grand gousier !
Viens-t’en qu’on mesure le fer,
Branc sur branc, qu’on joute des lames ! »

Alors voici que « les marais mugissent, et la terre tremble, et les montagnes de cuivres chancellent, et les dalles épaisses volent en éclats…  Il accable le jeune Joukahäinen de ses ensorcellements, il change son traîneau en un arbrisseau, son fouet ornés de perle en un roseau des bords de mer, son cheval au front étoilé en rocher des cataractes… ; puis il berne le jeune Joukahäinenet le précipite dans un marais jusqu’au milieu du corps, dans un pré jusqu’aux reins, dans une terre plantée de bruyères jusqu’au oreilles… » Pour sortir de ce mauvais pas Joukahäinen dut promettre la main de sa sœur Aino à Väinämoïnen.

« je te donne Aino, ma sœur,
l’enfant de ma mère en rançon
pour te balayer ta cabane,
lessiver mains nues le plancher,
rincer mains blanches les tinettes,
essanger mains froides les châles,
tisser mains fines les foulards,
entourner la miche de miel. »

Par la suite il tenta de se venger de Väinämoïnen en lui décochant une flèche, mais il atteignit seulement son cheval. Et Väinämoïnen précipité dans la mer fut sauvé par un aigle.

Concernant la magie, c’est surtout le nord de la Finlande, qui était célèbre par ses enchanteurs. Quand Lemminkaïnen vint dans la maison de la sorcière Louhi, reine du pays de Pohja (la Laponie), il vit qu’elle était « remplie de Tietäjat (sorciers), de magiciens puissants, de savants devins, d’habiles ensorceleurs : tous chantaient des runots de Laponie, vociféraient des chants de Hiisi (divinité du Mal). » Entré dans la maison, Lemminkaïnen «  se mit a vociférer ses runots sauvages, à déployer sa grande puissance de Tietäjä. Le feu jaillit de son vêtement de peau, la flamme s’élança de ses yeux… Il berna les hommes et les dispersa de tous côtés, au milieu des terres nues, des champs sans culture, des marais vides de poissons… Il berna les guerriers avec leurs glaives, les héros avec leurs armes ; il berna les jeunes, il berna les vieux… »

Comme les hommes, les animaux sont soumis au pouvoir des magiciens. Au moment d’envoyer ses bêtes au pâturage, la femme du forgeron Ilmarinen ne maqua pas d’invoquer toutes les puisssances divines pour assurer la protection de son troupeau ; elle conjure également l’ours qu’elle flatte de douces paroles :  « O bel Otso, homme des bois au pieds ruisselants de miel, faisons ensemble un pacte, un traité de paix pour toute notre vie. Jure-moi de ne point attaquer les jambes recourbées, de ne point écraser les donneuses de laine. »
Dans le même épisode Untamo vend Kullervo en esclave à Ilmarinen. L'épouse de ce dernier envoie Kullervo garder le troupeau et par pure villenie lui prépare un pain contenant une pierre. Kullervo y brise la lame de son couteau. Pour se venger il perd les vaches dans le marais et métamorphose les vaches en ours et en loups. La patronne se fait déchiqueter en voulant traire le troupeau et Kullervo s'enfuit.

La puissance magique s’étend aussi aux éléments. Lors du combat entre Lemminkaïnen et Louhi, celle-ci déchaîna le Froid :  « O froid, mon tendre fils, va où je t’invite ; fais que le navire de l’audacieux soit enchaîné dans les glaces. » Et le froid se mit en devoir de soumettre la mer a sa puissance : dès la première nuit, il s’attaqua aux golfes et aux lacs ; la nuit suivante, il déploya une violence terrible ; les glaces s‘élevaient d’une aulne ; il songea aussi a s’emparer de Väinämoïnen , à le geler, mais celui-ci eût vite raison de lui, car ill savait des chants efficaces, il connaissait les « origines » du Froid.

L’une des principales formules magiques du Kalevala consiste à retracer l’origine des choses sur lesquelles on veut avoir prise. Ce n’est qu’à cette condition qu’on peut les asservir.
Väinämoïnen, s’étant un jour blessé accidentellement au genou avec sa hache, recourut au soins d’un viellard, célèbre guérisseur. Mais celui-ci ne put intervenir, tant que Väinämoïnen ne lui eût raconté l’origine du Fer que le vieux guérisseur ignorait.
L’élement magique s’applique a tout travail, même le plus ordinaire. Chaque fois que l’homme, dans son action ou dans son labeur, entre en contact avec la matière, il doit , pour réussir, connaître la formule. Lorsque Väinämoïnen construisait son navire, « il chantait un chant, un chant puissant, à chaque partie qu’il construisait. Mais quand il fallut joindre ensemble les ais, trois paroles lui manquèrent tout à coup. » Dans l’impossibilité d’achever sa construction, il se mit en quête des paroles magiqueset descendit jusqu’auenfers pour les trouver. Sur le consel d’un berger il se rendit auprès du géant Antero Vipunen.
Il le trouva « couché sous la terre, avec ses chants, gisant étendu avec ses paroles magiques. Le peuplier croissait sur ses épaules, le bouleau sur ses tempes, l’aulne sur ses joues, le saule sur sa barbe, le sapin sur son front, le pin sauvage entre ses dents. » Après avoir abattu tout ces arbres, Väinämoïnen enfonça son bâton garni de fer dans la gorge du géant. Celui-ci alors, ouvrant sa bouche, englouti entre ses mâchoires, le héros avec son glaive… Mais « Väinämoïnen se transforma en batteur de fer. De sa chemise, il se fit une forge, des manches de sa chemise et de sa pelisse un soufflet, de son genou une enclume, de son coude un marteau. Et il commença à frapper à coup redoublés dans le ventre du géant ». Au imprécation de Vipunen, Väinämoïnen répondit : »J’enfoncerai mon enclume plus avant dans la chair du cœur, j’installerai ma forge dans un endroit plus profond, jusqu’à ce que j’ai appris de toi les paroles magiques ». Vipunen dut céder.  « Il ouvrit le coffre plein de paroles, de chants, afin de pouvoir chanter les paroles efficientes, les paroles profondes de l’origine… » Et Väinämoïnen, ayant ainsi arraché les chants magiques de leur caverne, retourna à son bateau. Il put ainsi en achevé la construction, par la seule puissance des mots, sans le secours de la hache.

Ce fut également la magie qui est à la base des travaux du forgeron Ilmarinen, le batteur de fer éternel. Rien de plus caractéristique que la confection du mystérieux sampo, forger avec « la pointe des plumes d’un cygne, le lait d’une vache stérile, un petit grain d’orge, et la fine laine d’une brebis féconde. »
Après avoir dressé sa forge sur un épais bloc de pierre, dans les montagnes qui bordent les champs de Pohja, il alluma le feu, y jeta les matières élémentaires, et appela les serfs pour souffler et les hommes forts pour travailler. Chaque jour, il se penchait sur la fournaise pour voir ce que le feu avait produit. Successivement apparurent un arc d’or, un bateau rouge, une génisse aux cornes d’or, une charrue au soc d’or et au manche d’argent. Mais le forgeron brisa tous ces objets. Enfin, s’étant penché sur la fournaise il vit que le sampo était né.


Nilfheim