VI / Composition sociale et impact politique : les raisons d’un triomphe

Une religion cosmopolite 

Le caractère hermétique ainsi que la théo-cosmologie complexe du culte mithriaque pourraient faire croire que son impact social fut limité à une mince élite cultivée. Il n’en fut rien. On retrouvait au contraire une forte diversité dans les communautés de ce type. A l’image de la société romaine impériale, le mithriacisme était très cosmopolite. Des esclaves aux bureaucrates en passant par les commerçants, les illettrés comme les lettrés comprenaient le message de cette religion qui s’adressait à eux au moyen d’une pédagogie iconographique aussi efficace que simple. 

Comme nous l’avons vu, à partir d’une certaine époque, Mithra reçut une fonction de protecteur de guerriers, c’est pourquoi son culte intéressait au premier chef les soldats de l’Empire. Si de nombreux Mithraea ont été découverts sur la frontière rhéno-danubienne, c’est avant tout en raison de la présence de garnisons romaines dans cette zone qui constituait une grande partie du limes impérial. De même, la garnison de Rome avait ses propres cryptes. En réalité, presque tous les camps disposaient de ce type de sanctuaires ou des éléments de culte qui lui furent liés. On en retrouvait jusque de l’autre côté de la méditerranée, en Afrique (à Lambèse par exemple, le camp de la IIIe Auguste). On constate à travers les inscriptions votives le même caractère cosmopolite que dans les communautés civiles : Mithra était aussi bien honoré par les soldats du rang que par les officiers les plus gradés.

Le mithriacisme toucha aussi particulièrement l’administration impériale et provinciale.  

Le soutient impérial 

En outre, la religion solaire bénéficia de l’évergétisme des particuliers, même des plus humbles, et de l’appui de certains empereurs. Abstraction faite de Néron, Commode fut, selon l’Histoire Auguste, un adepte du Tauroctone à qui il concéda d’ailleurs un sanctuaire dans la résidence impériale d’Ostie. Plus tard, Septime Sévère laissa – c’est ce que laisse entendre une inscription – un desservant du culte s’installer sur le Palatin, c'est-à-dire à la cour. Quand à Gordien III, il fit frapper dans la ville de Tarse, lors de son expédition contre les Perses sassanides, des monnaies représentant la tauroctonie. Etrangement, le mithriacisme originaire d’Iran devenait la religion nationale de l’ennemi héréditaire des Iraniens : les Romains guerroyaient sous l’égide du dieu de leurs adversaires !

Une grande étape fut franchie sous Dioclétien qui déclara Mithra « protecteur du pouvoir impérial » sur une inscription de Carnuntum, datée de 307. Enfin Julien dit « l’Apostat » accorda un dernier regain de faveur à la religion qui sombra sous le triomphe du christianisme.

 

Les apports de l’eschatologie mithriaque 

Comment se fait-il que cette religion orientale, la dernière qui soit arrivée aux Romains qui plus est, ait connu un succès si grand qu’elle passa du statut de simple religion barbare à celui de principale religion païenne de l’Empire, surplombant ainsi toute ses concurrentes et menaçant même l’expansion du christianisme ?

La liturgie et les mythes mithriaques n’avaient pourtant rien de plus spectaculaires que ceux des cultes égyptiens ou syriaques. Pareillement, le caractère salutaire des religions mystériques n’était pas une exclusivité iranienne. Bien au contraire, le mithriacisme avait un tord profond, qui le condamnait à n’être jamais qu’une secte : celui d’exclure la totalité de la gente féminine. Certes, E. Renan affirmait que « si le christianisme eut été arrêté dans sa croissance par quelque maladie mortelle, le monde eût été mithriaste » ; mais quelle religion limitée dans l’absolue à la moitié de la population terrestre pouvait faire obstruction à l’expansion d’un monothéisme universaliste, reprenant des principes similaires ? Certainement aucune. 

Dans tout les cas, sous l’époque antonine, la religion de Mithra était incontestablement la religion dominante de l’Empire. F. Cumont pensait qu’elle devait son succès à un principe capital : son dualisme rigoureux qui  mettait en scène deux principes divins antagonistes se partageant la domination du monde, le Bien et le Mal. Ainsi là où le problème de l’existence du Mal invalidait les autres théologies païennes, l’eschatologie mithriaque y apportait une réponse, certes simple, mais qui remettait en question la conception traditionnelle de l’univers et de l’existence.

Cette existence n’était pas seulement présidée par des divinités bienveillantes, mais aussi par une présence maléfique déifiée qu’il convenait de combattre activement et d’honorer (paradoxe ?). Dans la mythologie iranienne, qui a fortement inspiré le mithriacisme, cette présence était incarnée par le dieu Ahriman, antithèse du bienveillant Ormuzd. Ce prince des ténèbre tentateur et menteur fut parfois assimilé au Satan judéo-chrétien dont il était le sosie en tous points. Certains savants pensent même que le judaïsme emprunta aux mazdéens cette conception manichéenne d’un antagonisme divin et éternel. Le Diable, loin d’être une invention sémitique, serait donc une survivance du culte de Mithra que la littérature apocryphe du Moyen-Age, par un double détour, aurait réactualisé ! Trêve de digression. Chaque camp disposait d’une armée composée d’« anges-soldats », sortes de d’esprits célestes appelés dévas quand ils étaient au service du Mal et yazatas quand ils combattaient pour le Bien. Ainsi, la plus grande qualité du mithriacisme était d’offrir à ses adeptes une raison de vivre dans le monde des mortels, et une raison d’espérer le salut dans l’au-delà des immortels. Car en effet, tout atteste que le mystes croyaient ardemment en un lendemain salvateur (peut être aussi à l’ekpryrosis des stoïciens ?), un autre monde où ils seraient accueillis par le Sol Invictus, et récompensés pour leurs efforts terrestres, leur combat en tant que Milites Soli. Julien l’Apostat écrivait dans ces Césars : « Pour toi, dit Hermès en s’adressant à moi, je t’ai donné de connaître Mithra, ton père. Observe ses commandements : tu ménageras ainsi à ta vie une amarre et un havre assurés et, à l’heure où il faudra quitter ce monde avec l’heureuse Espérance, ce guide divin sera toute bienveillance pour toi. » Pour figurer ce voyage vers le « havre » céleste, les mithriastes, selon Origène, montraient aux initiés une échelle à sept portes surmontées d’une huitième. Très probablement, il s’agissait là d’une allégorie des sept grades mithriaques suivi du salut dans l’au-delà ; car au-dessus de l’âge d’or de Saturne ne pouvait que se trouver le monde du tout puissant Mithra. L’âme humaine était destinée à passer ces sept portes car lorsque arrivait la mort, le jugement de l’Invaincu décidait du destin du défunt. Pesées dans une balance, les qualités et les fautes déterminaient le verdict ultime. Si les premières s’avéraient plus conséquentes, l’âme partait rejoindre le royaume de la lumière, au dessus des cieux et des sphères parfaites de l’univers. Dans le cas contraire, elle sombrait dans les profondeurs du domaine d’Ahriman, voué à la conflagration finale du jugement dernier.

Il faut aussi remarquer l’apparition, dans la citation de Julien l’Apostat, du mot « commandement », ce qui sous-entendrait l’existence d’une morale définie dans le culte de Mithra, si ce n’est d’un dogme. Cette morale trouvait son fondement dans l’accomplissement des préceptes sous-jacents au mythe de la tauroctonie mithriaque. Un tel esprit rigoureux, teinté de discipline et d’obéissance ne pouvait que combler une population consciente de ses devoirs envers l’Empire et déjà toute gagnée au stoïcisme. En outre, les croyances mazdéennes apportait à l’Etat romain ce qu’il chercher à imposer : une efficacité pratique basée sur des règles de conduite. Opposé d’Ahriman, Mithra incarnait l’horreur du mensonge et le triomphe de la vérité. Il contrôlait l’engagement, et donc par extension la loyauté qui menait au respect de l’autorité. Orientés vers un idéal cathartique de pureté, les mystères persiques enseignaient la quête de perfection à leurs adeptes : « Mithra vit seul, Mithra est chaste, Mithra est saint, et à l’adoration de la nature féconde, il substitue une vénération nouvelle pour la continence » (F. Cumont). 

Brusquement, il semble que l’expansion du mithriacisme se soit stoppée au court du IIIe siècle. Toutefois, cette religion gardait une place importante au sein de la cour palatine : rien encore ne présageait son déclin. On pourrait presque affirmer que la conversion de Constantin, après la bataille du Pont Milvius, signa à elle seul son arrêt de mort. Le processus de christianisation des institutions engagé s’attaqua en premier lieu au ciment du culte de Mithra : l’armée et l’administration. L’édifice allait s’effondrer sur lui-même. En effet, les soldats avaient pour habitude de se placer sous la protection du dieu qui leur avait apporté la victoire ; or ce Dieu flattait les velléités impérialistes des Romains qui devaient conduire à la mort du paganisme antique. Partout sur les uexilla, le chrisme se substitua au sanglier, au sagittaire, au scorpion… Par un curieux hasard, certaines similitudes favorisèrent le passage d’une religion à l’autre. Car il faut reconnaître que le Mithra, que le dogme définissait comme un sauveur unique et victorieux, un indivisible triomphateur né le 25 décembre (date de naissance du Christ, pour les attardés), un adversaire farouche du Mal, générateur de toute vie, ne pouvait que s’intégrer facilement dans le moule christique.

Quels furent les motifs utilisés par les théologiens chrétiens contre le mithriacisme ? Des amalgames pour la plupart d’entre eux. Des sanctuaires souterrains ne pouvaient que relever d’un culte des ténèbres au service des démons. Or, l’on sait que la préoccupation première de la doctrine mithriaque était de loin celle du combat au service du Bien, incarné par le triomphe de la lumière solaire contre les forces ténébreuses d’Ahriman. D’autre part, on accusait cette religion d’origine perse d’être issue de l’ennemi héréditaire de Rome. Toutefois, on a bien vu que le culte du dieu tauroctone connut bien des mutations avant de parvenir aux portes de la Ville, et que le rendre entièrement tributaire des croyances iraniennes serait fortement exagéré.

Bientôt donc, après le dernier soubresaut païen insufflé par Constance II à la législation impériale, les Mithraea firent en premier les frais du militantisme chrétien. Les antres furent incendiés, les idoles décapitées, les peintures lacérées et les reliefs brisés : plus rien n’échappait au « glaive vengeur » de la législation chrétienne.  

Au Ve siècle le Tauroctone disparaît de la littérature. Son culte est mort et sa dépouille sombre lentement sous le fracas des Grandes Invasion. Invictus victus est. L’Invincible est vaincu.

Skoll
 

[ RETOUR EN HAUT DE LA PAGE ]

[ RETOUR AU MENU GENERAL ]