V / L’organisation du culte

On connaît assez mal le déroulement du culte mithriaque pour la simple et bonne raison que cette religion ne nous a laissé aucun texte littéraire susceptible de nous informer. Une fois de plus, se sont de vagues conjonctures qui guident notre réflexion. C’est pourquoi, à la suite de G. Freyburger, nous pouvons d’ores et déjà affirmer que « le culte des mystères mithriaques devait nécessairement être en rapport avec la tauroctonie, sous l’image de laquelle elle se déroulait ».  

La liturgie 

Au centre de la vie liturgique se trouvait le banquet. Il s’agit du seul rituel qui soit strictement attesté (on le retrouve illustré sur un relief de Bosnie). L’on remarque en outre que les Mithraea comportaient de nombreuses illustrations mythiques et que certaines stèles bifaces pouvaient pivoter sur elles-mêmes, suivant les moments de la célébration. En dehors donc de la consécration du repas devait ce tenir tout un cérémoniel focalisé sur la geste de Mithra, se déroulant en plusieurs temps. Certains spécialistes pensent que, comme lors de l’eucharistie chrétienne, le rituel d’alliance était précédé d’une instruction religieuse. De même, l’on distingue dans les deux religions la même attitude mimétique faisant référence, pour la première, à la Cène, dans la deuxième, au repas unissant Mithra au Soleil. Quand il s’agissait de perpétuer cet événement mythique, la stèle biface était tournée pour exhiber l’image appropriée, correspondant à la cérémonie. Lorsque se tenait une liturgie de la parole, on présentait aux fidèles le côté illustrant la tauroctonie ; et quand il était temps de s’attabler, la face représentant le banquet sacramentel. 

Il ne fait aucun doute que la viande consommée lors des repas provenait de vraies victimes (parfois même de taureaux). Outre les poignards, omniprésents dans la liturgie mithriaque, de nombreux ossements ont été exhumés. Cependant, les autels ne servaient pas à l’office sacrificiel. On les utilisait juste comme des braseros pour éclairer l’antre. Les mets destinés au banquet étaient certainement disposés sur les tables que l’on a pu retrouver dans quelques Mithraea. Mis à part les chairs de la victime, l’on partageait aussi l’eau, le pain et le vin. C’est pourquoi saint Justin le Martyr critiquait ce qu’il interprétait comme une contrefaçon de la Cène chrétienne. Or, il va de soi que ce type de réjouissances fut bien antérieur à la vie du Christ.

En outre, la naissance de Mithra était célébrée le 25 décembre, lors du solstice d’hiver. Les mithriastes, si l’on en croit les illustrations, pratiquaient aussi des rituels mettant en scène des meurtres fictifs, à ne pas confondre avec des sacrifices humains. 

Les initiations et grades 

En premier lieu, soulignons que les communautés mithriaques n’étaient pas mixtes : seuls les hommes y étaient admis. Une première sélection s’imposait donc : celle du sexe.

Tout comme la plupart des cultes à mystères, celui de Mithra comportait des initiations. Les non initiés n’avaient pas accès au culte et devaient d’abord entrer en contact avec un grand prêtre, un Pater. Une sorte de catéchuménat précédait l’entrée à proprement parler dans la communauté. Après avoir reçu une catéchèse, l’intéressé prononçait un serment l’engageant solennellement à ne rien divulguer des mystères de son idole. Il était alors soumis à quelques épreuves rituelles que l’on qualifiait volontiers de douloureuses, mais sans plus de précisions. Etant donné les références courantes à des brûlures, on peut penser que les mithriastes étaient marqués au fer lors de leur initiation. Certaines peintures évoquent d’étranges épisodes lors desquels un personnage passant pour être un initiand évolue nu, les yeux bandés, sous la conduite d’un mystagogue. L’Ambrosiaster raconte aussi que le candidat, le yeux encore bandés et les mains liées par des boyaux de poulet, devait traverser un parcours rempli d’eau, après quoi ses liens étaient tranchés d’un coup de glaive par un « libérateur ». Quoi qu’il en soit, lorsqu’une personne surmontait ces épreuves, le Pater l’accueillait officiellement en lui serrant la main sous le regard approbateur du dieu des contrats. Un jeûne de cinquante jour suivait cette intégration. 

Le premier grade du culte de Mithra était celui de « Corbeau ». Six autres suivaient pour un total de sept grades que patronnaient les sept planètes :

Grade I Corbeau Mercure
Grade II Fiancé Vénus
Grade III Soldat Mars
Grade IV Lion Jupiter
Grade V Perse Lune
Grade VI Héliodrome Soleil
Grade VII Père Saturne

A l’instar du diacre ou du clerc subalterne dans la religion chrétienne, le Corbeau semblait avoir un rôle d’assistant liturgique. Des représentations le montrent notamment en train de servir les boissons aux autres fidèles.

Le Fiancé (Nymphus) gagnait son grade par une sorte de mariage mystique avec Mithra, lors duquel il portait un voile (flammeum), une torche et un diadème. Se rituel symbolisait à la fois son union avec le dieu solaire et son évolution d’un stade de base, à celui d’un stade intermédiaire. Car, en effet, nymphè désignait aussi en grec l’état du papillon entre la larve et l’insecte parfait. En outre, le fiancé portait une tunique jaune vif lors de la liturgie.  

C’est Tertullien qui décrit le mieux l’initiation au grade de Soldat (Miles) : « Quand il est initié dans un antre, véritable camp de ténèbres, une couronne lui est présentée à la pointe d’un glaive et ensuite placée sur sa tête ; il est invité à la repousser spontanément de sa main et de la faire passer sur son épaule en disant que Mithra est sa couronne » (Tertullien, La couronne, 15, 3). Alors, le Soldat était marqué au front, par tatouage ou au fer rouge. Seuls les preux passaient cette épreuve de courage et d’engagement.

Le Lion était un myste du feu, revêtu d’une robe écarlate. C’est pourquoi on évitait qu’il entre en contact avec l’eau : « En versant sur les mains de ceux que l’on initie aux mystères léontiques, afin de laver, du miel au lieu de l’eau, on leur prescrit de garder leur mains pures de toute action fâcheuse, malfaisante et infâme ; et parce que le feu purifie, on offre aux mystes ces effusions spéciales, l’eau étant écartée comme contrariant l’action du feu. Bien plus, le miel purifie la langue de toute erreur ». Aussi pense t’on que les Lions étaient initiés avec des épreuves liées au feu. Leurs attributs étaient la pelle à feu, le sistre et le foudre (feu céleste ?). Ce que l’on sait de le rôle liturgique est limité : ils semblaient chargés d’allumer les encens et les braseros des Mithraea.

On versait encore du miel sur les mains du myste initié au grade de Perse, « gardien des récoltes ». La faucille devenait son attribut et une tunique grise argentée (couleur de la lune) lui était fournie. Ajoutons que dans d’anciennes croyances iraniennes, un symbolisme existait entre la Lune, astre du Perse, le miel et le sang du taureau.

L’Héliodrome était le « messager du Soleil ». Ce titre mystérieux l’est tout autant que la fonction qui s’y rattachait. Son rôle devait être lié au domaine solaire. Par ailleurs, sur certaine présentation, il passe pour être une sorte d’assistant du Pater, coiffé d’une couronne radiée symbolisant l’astre qui lui était liée.

Le grade ultime était donc celui de Père. Intermédiaire de Mithra sur Terre, le Pater portait le bonnet phrygien. On pense qu’il ne pouvait être initié que par un Pères de Pères, une sorte de métropolitain mithriaque. Bien évidemment, il présidait lui-même aux diverses initiations de la communauté. Il est aussi probable que le Père ait joué le rôle de Mithra dans les banquets rituels, tout comme l’Héliodrome devait jouer celui du Soleil. On le représentait vêtu d’une robe blanche bordée de rouge, muni de la serpe de Saturne, de l’anneau et du bâton de commandement.

Certains mystes portaient un masque zoomorphe associé à leur grade. Il en va ainsi pour le Corbeau par exemple. Peut-être même que tous en revêtaient un temporairement.

Skoll
 

[ RETOUR EN HAUT DE LA PAGE ]

[ RETOUR AU MENU GENERAL ]