Comme nous l’avons évoqué plus haut, les éléments liturgiques qui constituent la religion de Mithra sont indissociables de la mythographie mithriaque, de ce que l’on appel plus communément la « geste de Mithra ». Celle-ci nous est partiellement connue grâce aux représentations antiques de toutes sortes étant parvenues jusqu’à notre ère. A l’image du type de source que pourrait représenter la colonne trajane vis à vis les guerres daciques, les nombreux reliefs retrouvés dans les Mithraea de l’Empire nous permettent de reconstituer l’essentiel d’un fond mythologique spécifique. Voici la reconstitution la plus plausible que l’on puisse faire à l’heure actuelle à partir de ces « bandes dessinées » entourant la figuration de la tauroctonie dans les sanctuaires. Le mythe de la création du monde : la Tauroctonie Comme tout religion, le mithriacisme propose sa version de la création du monde. Le dieu du chaos originel apparaît sous les traits du Saturne romain ; il semble présider à la création de la Terre et du Ciel portés par Atlas. Un autre dieu succède alors à ce Saturne iranien et reçoit de ses mains le foudre dont il se sert pour vaincre des forces maléfique d’Ahriman cherchant à s’emparer du monde, « à monter à l’assaut de la lumière ». C’est alors qu’apparaît un autre dieu dont le destin sera de combattre les forces du Mal cherchant à faire dépérir le Cosmos, Mithra. On raconte que Mithra serait né du roc, d’où son surnom de Mithra « pétrogène ». Comme le Christ, il fut adoré à sa naissance par un couple de bergers. Nu, coiffé d’un bonnet phrygien et équipé d’une torche ainsi que d’un couteau, des reliefs le représentent aussi sous les traits d’un Atlas chargé de soutenir le globe zodiacal. C’est grâce à son arme qu’il parvint à se faire un vêtement et à se nourrir en détachant les feuilles et les fruits d’un arbre. Ainsi affublé, il tenta d’abord de se mesurer au Soleil en le détrônant de son char. De cette rivalité initiale naquit une alliance entre les deux déités et Mithra, fier de sa nouvelle suprématie solaire (qui lui valut dans certaines inscriptions le surnom de Sol Invictus), s’employa dès lors à sauver le monde. La première étape de sa mission salvatrice fut de faire jaillir une source d’un rocher en décochant une flèche de son arc. Toutefois, cette initiative ne permit pas au monde d’échapper à la sécheresse apportée par les esprits du Mal. C’est pourquoi Mithra tenta de dompter la première créature vivante du dieu suprême Ormuzd, incarnant le principe de l’humidité féconde de la Lune, le taureau. Sa première tentative fut sans succès et l’animal parvint à s’échapper. A ce moment là, le héros reçut un message du dieu Sol-Helios qui lui fut transmis par un corbeau : celui de mettre à mort le taureau. Mithra obéit et traîna ce dernier jusque dans son antre où il lui empoigna les naseaux d’une main, et de l’autre, lui asséna un profond coup de couteau. Le sang fécond qui se déversa alors donna naissance aux plantes et aux arbres. De la queue de la bête jaillirent des épis. Les quelques serpents, chiens et scorpions envoyés par Ahriman tentèrent en vain d’absorber le précieux liquide et de dévorer les parties génitale de l’animal pour empêcher la divine renaissance. Une fois le sacrifice accompli, Mithra et le Soleil partagèrent les chairs de la victime. Après ce dernier banquet, l’astre diurne retourna au ciel. Interprétations et exégèses L’imagerie tauroctone dans le mithriacisme pourrait provenir de Tarse. Car c’est dans cette ville de Cilicie que furent honorés un Héraclès Sandan, sacrificateur du taureau, et Persée, représenté sur la carte de du ciel de la même façon que le sera plus tard Mithra dans les Mithraea de l’Empire romain. Le mythe du tauroctone serait donc le fruit d’un syncrétisme déclenché par l’adoption du dieu invaincu par les monarchies anatoliennes. Quelle signification lui accorder ? On peut sans doute voire ici une transcription de l’antagonisme astrologique et mythique opposant le taureau au scorpion. Des exégèses (M.P. Speidel) ont voulu rapprocher Mithra d’Orion, protecteur des militaires et victime du scorpion, mais cela semble bien confus. L’hypothèse rapprochant la tauroctonie des traditions du Proche-Orient parait nettement plus probable : comme nous l’avons vu, l’animal était fréquemment associé au principe humide et fécondant de la Lune, c’est pourquoi il faisait fréquemment l’objet de sacrifices dans ces contrées arides. Son sang désaltérait la terre, il passait donc symboliquement pour avoir un rôle dans le processus mythique de création du monde. De fait, on en vient vite apprécier la dimension cosmique qui semble découler de l’univers mithriaque. Les initiés accordaient une grande importance aux postulats astrologiques. Il faut sûrement voir ici l’apport chaldéen ou stoïcien qui précisa les contours de la religion iranienne à l’heure où elle s’implanta en Asie Mineure. Tout d’abord, les plafonds des sanctuaires, parsemés d’étoiles, figurent la voûte céleste. Sur les représentations de la tauroctonie, placés aux quatre angles, il est aussi courant de voir les quatre vents, ainsi que le Soleil et la Lune. Les deux astres se complétait dans leur principes nécessaire à la vie : le premier apportait la chaleur indispensable au êtres, le feu de la conflagration créatrice, et le deuxième, l’humidité fertile noyant la sécheresse destructrice. Voilà pourquoi l’on plaçait fréquemment au-dessus de l’image de Mithra le Temps léontocéphale, indigitation du destin cosmique, crachant les flammes de l’éternel retour. Cautès et Cautopatès, les dadophores, deux personnages positionnés aux côtés du Soleil Invaincu, sur les panneaux, et vêtus à la perse, avaient eux aussi une attitude significative. Le premier, symbolisant le soleil ascendant, lève une torche et le deuxième, figurant le soleil descendant, l’abaisse. Au milieu des vents et des astres, de Cautès et de Catopatès, Mithra s’affichait comme un dieu médiateur, un soleil du zénith séparant l’aurore du crépuscule. Entre Ciel et Terre, il était l’Atlas d’une religion d’ordre universel. Par ailleurs, le chiffre sept (correspondant aux sept planètes et à la semaine qu’elles régissent) était omniprésent dans la liturgie (sept autels, sept couteaux, sept vases) tout comme il définissait le nombre de grades mithriaques. D’ailleurs, chaque grade était associé à l’une des sept planètes.
Ce qu’il faut en conclure, c’est qu’un cycle complexe marqué par le cours des astres paraissait régir la religion mithriaque. La doctrine s’articulait autour d’une conception de l’espace et du temps que les adeptes se devaient de respecter, car leur salut en dépendait étroitement. Loin d’être un fatalisme astrale, la révolution céleste constituait un processus bénéfique qui garantissait une loi éternelle à la Terre et aux êtres qui la peuplent. Et nos seruasti eternali sanguine fuso trouve t’on inscrit sur une paroi du Mithraeum de S. Prisca. Tout ce programme iconographique projetait la conception d’un monde idéal, géométrique, rigoureusement définit par les astres, où chaque élément trouvait sa place. Un tel schéma providentiel ne pouvait que traduire l’optimisme théologique des mithriastes qui acceptaient sans broncher leur destin lié à la bienveillance des dieux. On comprend pourquoi cette religion connut un tel succès sous le règne des Antonins, lorsque le stoïcisme eut un de ces plus éminents représentant à la tête de l’Empire romain.
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