II / L’exode mithriaque : de l’Asie aux trône de Néron

Le culte de Mithra ne sombra pas avec le dernier des Achéménides. Il survécut à la conquête d’Alexandre, notamment grâce au conservatisme religieux de l’aristocratie iranienne qui demeura sur place. La plupart des monarchies hellénistiques revendiquaient l’ascendance achéménide, et avec elle, le patronage du dieu invaincu. 

Quelque part dans les contrées anatoliques 

Lactantius Placidius, un scoliaste de Stace écrivant au IV siècle, nous informe de l’itinéraire que parcouru le culte pour parvenir jusqu’aux portes de l’Empire romain : ce fut les Perses qui le transmirent aux Phrygiens et les Phrygiens aux Romains. Les royaumes anatoliques auraient donc été les intermédiaires obligés entre la civilisation iranienne et le monde occidental ? Cela ne fait aucun doute. La fréquence même du nom de Mithridate (« donné par Mithra ») dans chez les dynastes du Pont (est des souverain parthes en général) atteste cette dévotion particulière pour le dieu invaincu. Par ailleurs, un bas-relief retrouvé en Asie mineure montre le roi de Commagène Antiochus serrant la main droite au dieu dont la tête est coiffée d’un bonnet phrygien et couronnée par l’astre diurne. Cette présence de Mithra remonte très certainement à l’époque où l’Asie Mineure fut colonisée par les Achéménides. Ces derniers léguèrent à cette région, au-delà de l’expansion hellénistique amorcée par Alexandre, une aristocratie d’origine iranienne conservant ses coutumes, aussi bien politique que religieuses. En outre, c’est dans cette contrée que s’établit un syncrétisme entre l’ancien mazdéisme iranien (ses mythes et ses rites) et la théologie savante sémitique d’origine babylonienne, véhiculée par les astrologues Chaldéens. Ainsi, le mythe de Mithra pétrogène (« né de la pierre ») procéderait de l’assimilation de ce dernier à Shamash, divinité solaire accadienne, connue pour avoir émergé de la montagne. Pareillement, on pense que c’est au contact des Chaldéens et surtout des Grecs que les mages perses venu en Anatolie, les maguséens, affublèrent leur culte d’un caractère mystérique que l’on retrouve sur les fresques du Mithraeum (sanctuaire de Mithra) de Doura-Europos. 

 

Mithra, dieu des Romains 

Il faut donc croire que la propagation du culte de Mithra dans l’Empire romain remonte au temps où les descendants d’Enée établirent leur puissance en Asie Mineure, puis en Syrie, sur les bords de l’Euphrate. Le premier témoignage littéraire attestant cette diffusion nous ramène aux temps de Pompée le Grand. Plutarque, dans sa Vie de Pompée, rapporte que les pirates d’Asie (alliés à Mithridate) vaincu par le général romain en 67 av. J.-C. « célébraient des sacrifices étrangers, ceux d’Olympos, et initiaient à des mystères inconnus, entre autres ceux de Mithra, qui se conservent encore aujourd’hui et qu’ils furent les premiers à mettre en honneur. » Pour la première fois il est clairement fait mention du mithriacisme en tant que religion à mystères. Après avoir écrasé les pirates, Pompée en installa quelques uns en dans le Sud de l’Italie. On peut penser que par cet acte, il favorisa l’expansion de la religion précitée. 

Il fallut portant attendre l’époque de Néron pour trouver en Italie un témoignage officiel de l’implantation des mystères mithriaques. A la fin du règne de Claude (41-54), le belliqueux Vologèse, roi de l’empire parthe, avait placé sur le trône d’Arménie son propre frère Tiridate, hostile à Rome. Or, depuis le règne d’Auguste, il était de coutume que l’Arménie soit sous protectorat romain. Une guerre inévitable éclata sous le principat de Néron, en 58. Grâce aux exploits militaires du l’illustre légat Cn. Domitius Corbulo, une paix bien romaine fut entérinée par les accords de Rhandeia, en 63. Le voyage de Tiridate jusqu’à Rome eut lieu en 66 en grande pompe. Là bas il reçut sa couronne des mains de Néron, en symbole d’allégeance. Or, Pline l’Ancien raconte que pendant son séjour, Tiridate initia l’empereur romain, qui n’était pas étranger au culte solaire, aux mystères de Mithra - à ses banquets magiques plus précisément. Du reste, lorsqu’il vint se prosterner au pied de Néron (proskynèse), Dion Cassius rapporte qu’il le salua comme son dieu en lui donnant le nom de Mithra.

Dans tous les cas, dès le Ier siècle, Mithra fut adopté et véhiculé par des soldats romains postés sur le limes oriental. La guerre de Corbulon et les multiples levés dans les contrées anatoliennes qui lui furent conséquentes jouèrent certainement un rôle important. Dès lors, les transferts de troupes entraînèrent la diffusion des coutumes mithriaques : à l’occasion de la guerre de Judée, la très compétente legio XV Apollinaris, d’origine danubienne, avait été mutée en Orient. Lorsque le pays fut pacifié, on la posta de nouveau sur les rives du Danube où elle transporta avec elle le culte de Mithra (un centurion nommé Barbarus lui y consacra un autel), acquis au contact des populations orientales. Ce fut aussi le cas avec la Ve Macedonica.

Il ne faut pas non plus négliger le rôle des marchands et des esclaves orientaux dans ce processus d’expansion qui amena une divinité iranienne jusqu’au contact des Pictes, au nord de la (Grande) Bretagne. Esclaves et affranchis impériaux notamment avaient de hautes prérogatives au sein de l’administration du Haut-Empire, et tout porte à croire qu’ils conservèrent leurs croyances d’origine : l’archéologie a mis au jour de nombreuses dédicaces se rapportant au « Soleil Mithra », notamment celle d’un affranchi impérial de Titus. 

 

C’est sous la dynastie flavienne qu’apparut dans la littérature latine les premières descriptions de lieux de cultes mithriaque, « sous les rocs de l’antre persique » (Stace, Thébaïde), et de l’iconographie tauroctone qui leur est indissociable. A ce titre, un certain Alcimus, esclave du préfet du prétoire Livianus, fit construire le plus ancien marbre représentant le dieu sacrifiant le taureau. Dès ce moment là, les Mithraea commencèrent à essaimer en Italie, sur le Rhin et sur le Danube, surtout à partir du IIe siècle. A vrai dire, le dieu tauroctone était partout présent où se trouvait des ports, de grands axes routiers, des agglomérations secondaires et des garnisons militaire romaines. Or, la présence de l’armée dans le processus de répartition de ce type d’infrastructures jouait un rôle déterminant. C’est pourquoi l’on trouve encore aujourd’hui des vestiges de Mithraea dans la région de l’ancien limes rhéno-danubien. Jusqu’au IVe siècle, Rome elle-même en aurait compté une centaine, selon les spéculations de M. Vermaseren. C’est dire le succès fulgurant que connut le mithriacisme en Occident : « Mithra fut adoré de l’Ecosse à l’Indus : seul le christianisme connaîtra une pareil expansion géographique » (Robert Turcan). 

Skoll
 

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