IV.II PRIERES PATOISES

Il y a deux siècles, les curés de campagnes prêchaient en patois et réciproquement les paysans pour s’adresser à Dieu utilisaient le même langage puisqu’ils n’en connaissaient pas d’autres. Et quoi qu’en dise certains la messe en latin n’était suivies que par les « gens de la ville » assez instruit pour connaître le latin…

C’est ce que disaient le témoignage d’une vielle femme en 1936 : « Comment aurais-je fait pour prier lorsque j’étais petite, moi, qui ne savait pas le français ? »
Il existait jadis des prières générales destinées à placer le récitant sous la sauvegarde de Dieu, de la Vierge ou des Saints. Mais il s’en trouvait d’autres pour le protéger des maladies , la morsure des serpents et des chiens enragés. En principe chaque oraison devait être adressée à un seul protecteur. Prier Dieu et la Sainte Vierge ou deux Saints n’était suivi d’aucun effet, chacun des deux protecteurs invoquer se fiant à l’autre pour accorder la faveur où la grâce qu’on lui demandait.

On remarque que même dans ces textes patois, certains mots ont été volontairement semble t-il, déformé et certains passages truffés de latin qui transmis de bouches à oreilles, sont devenus au cours des âges, un latin abâtardis, incompréhensible, comme si en donnant à la prière une forme archaïque et semi hermétique, à la manière des interprètes de la cabale, on lui conférait un pouvoir surnaturel encore plus extraordinaire.

Pour se signer.
Voici d’abord la manière de se signer (s’enseinhar) : on prend l’eau bénite en récitant la formule suivante, puis on fait le signe de la croix :

L’aigo beneito si te priant
Que si la mor me surpriant
Dî velhle que lo me serve de Sen-Sacrement.

Les Verbadieux.
Les prières en général étaient appelés verbadieux : verba dei que le patois à transformer en erbadis. Les chanoines se sont montrés extrêmement sévère pour ces oraisons naïves où, dans ce mélange de profane et de sacré, il entrait beaucoup plus de candeur que de superstition. La revue Limouzi, en a publié plusieurs, toutes originaires du Bas-Limousin. En voici une dont la plus ancienne version remonte à Juge Saint-Martin qui l’a donné en français dans ces « Changemens » sous le titre de Pâtenôtre blanche :

« Que Dieu fit, que Dieu dit,
Que dieu mit en Paradis.
Au soir m’allant couchir,
Je trouvais trosi anges en mon lit couchis,
Un au pied deux au chevet,
La bonne Vierge Marie au milieu
Qui me dit que je mis couchis,
Que rien ne doutis
Le bon Dieu est mon père,
La bonne Vierge est ma mère,
Les trois apôtres sont mes frères,
Les trois Vierges sont mes sœurs ;
La chemise où dieu est né,
Mon corps en est enveloppé.
La croix de sainte Marguerite
En ma poitrine est écrite.
Madame s’en va sur-le-champ
A Dieu pleurant,
Rencontrit Monsieur saint Jean,
D’ou venez ? Je viens de loin.
Vous n’avez pas vu le bon Dieu ?
Si est ; il est en l’arbre de la Croix,
Les pieds pendants les mains clouants,
Un petit chapeau d’épine blanche sur la tête.
Qui la verbe à Dieu saura
Sur la planche passera,
Au bout de la planche s’assoira.
Qui la dira trois fois au soi, trois fois au matin
Gagnera le paradis a la fin. » 

Juge Saint-Martin pensait que : « cette prière a du moins mille ans d’antiquité. Ce qui le prouve, c’est qu’elle rime bien mieux en patois qu’en français. Il est donc à présumer qu’elle fut composé en langue vulgaire et qu’elle remonte au temps ou l’idiome français était peu connu, c’est-à-dire au de Charlemagne, au huitième siècle. »

Ces sortes de patenôtres étaient très populaires dans le département et il en existait de nombreuses versions portant les appellations suivantes : l’erbadî, l’ebadî blancho, lo pitô erbadî.

Prière du lever et du coucher.

Dî sio sen
Lou seis en nous coueijan,
Lou mandis en nous levan.
Quatre ‘vangelis de moun Dî
O quatre coins de moun lie
Quan io velhe
Quan duarme
Quan moun amo partiro de moun corps
Conduisez lo en bello joio
Din lou Porodîs
Ainsi soit-y.

Prière du matin.
Dî sio sen
Dî sio coumo nous,
Moun Dî, io lave mas mas
N’oblude pas de mettre aigo ma vi
Dins le sento messo si co li ei pas.
Que Nostre Senhour Jesus-Christ s’obleude pas
Veise lo flour, veise lo rozo,
Lou premiei corps de Nostre Senhour
L’ostio sacrado
Lo messo chantado
Lou peitre o l’auter
E lou lauriei ver
Lou Boun Dî garde moun corps e moun amo
De las pernas de l’enfer !

Prière du soir.
Dî sio sen
Dî sio coumo nous,
Lou boun sei dau boun Dî
Vous sio douna o tous e o toutas
Si co lî plai.
Dins moun lie me coueijeis
Quatr’ angeis io troubeis
E lou boun Dî o miei.
O me disse de me coueijar
De me levar o lo gardo de Dî.
De gardar lou boun Dî per moun pai
Lo santo Viajo per mo mai
Tant que i’aurai quis dous omis
N’aurai pas dau ennemis
Vivo Jesus.

Nilfheim