III.III.SORCELLERIE ET SORTILEGES.
Le sorcier tel que le voyaient les paysans, était un serviteur zélé et obséquieux en même temps qu’une âme damnée de Satan. Il représentait au sein de la communauté villageoise une sorte de génie supérieur du Mal. Il se servait des pouvoirs surnaturels, qui lui avaient été conférés une nuit au Sabbat, pour nuire aux hommes, aux animaux ou aux récoltes. Même les innocents, les candides ne trouvaient devant lui aucune grâce. C’était le génie supérieur du Mal.
Les sortilèges.
Le sortilège selon la définition du dictionnaire est :
« Pratiques consistant en paroles, gestes, etc… en vue de faire
des maléfices. »
On peut dire que ces pratiques formaient deux groupes, l’un à ce que
l’on appelait le « mauvais œil » et l’autre à
« l’envoûtement ».
Le mauvais œil.
C’était « lo mechanto vudo », « lou
mechant ouei » ou plus rarement « lo mauvue ».
Ces expressions correspondaient, à l’influence pernicieuse, que l’on
attribuait au regard de certaines personnes, notamment des sorciers, sur le
comportement des êtres et des choses. Tout ceux qui étaient victimes
du mauvais, était « subrevu », mais
le mal pouvait être plus ou moins grave selon celui ou celle qui en
était l’auteur, car les gens à la mauvue appartenaient
à deux catégories.
_Ils y en avaient qui étaient tout juste capables
de faire échouer une entreprise qui aurait dû normalement réussir :
par exemple, empêcher le paysan de vendre son veau à la foire,
faire que le chasseur rentre bredouille. Par conséquent, lorsqu’on
avait une affaire en cours, on s’efforçait de les éviter, car
« ils portaient bizette ». Même
si la plupart du temps ces personnes « qui portaient la poisse »
n’avaient aucune mauvaise intention.
_Il fallait plus se méfier de ceux qui étaient véritablement
les porteurs de mauvais œil. Ceux qui s’attaquaient directement à la
santé des gens et des animaux, et à la prospérité
du bétail.
Pour ceux-là, on était sûr qu’après leurs passages,
le bébé refuserait le sein de sa mère, un champs de blé
serait dévoré en une nuit par les oiseaux et les rongeurs,etc…
Les gens à « méchante vue »
étaient :
_ les sorciers.
_ ceux qui vivaient à l’écart des communautés villageoises :
bohémiens, vieilles femmes habitant seules des cabanes isolées.
_ quelques malheureux infirmes que leur disgrâce avait parfois rendus
hargneux et dont l’infirmité commençait par un « b » :
boiteux, bègues, bossus, borgnes, etc …
_ enfin, disaient les paysans : « Ceux qui sont nés
comme ça ! ».
Sauf de très rares exceptions, les maléfices des gens à mauvaise vue avaient des conséquences moins dramatiques que ceux résultant d’un envoûtement. Voici quelques exemples de ces conséquences relevées le siècle dernier et qui faisait partie de cette longue liste de préjugés et de superstitions si fréquents chez les paysans.
Lorsqu’une personne de méchante vue pénétrait
dans un local où travaillait la fermière :
_ le poulet que cette dernière était en train de chaponner périssait
ainsi que tous les autres à la suite si elle continuait à poursuivre
ses opérations ;
_ le beurre qu’elle travaillait ne se formait pas ;
_ la lessive embarrait, c’est-à-dire que le lessif
s’arrêtait de couler et qu’il n’avait pas plus de force que de l’eau
ordinaire.
En outre une nourrice ne donnait jamais à téter
devant des étrangers, car il pouvait y avoir une personne au mauvais
œil dans l’assistance, ou bien le lait tournait ou l’enfant refusait de téter.
Enfin ce qui importait encore davantage, c’était de refuser l’entrée
de l’étable à un étranger après une naissance,
à moins qu’il ne fasse précéder son entrée d’une
sorte de bénédiction, comme l’exclamation suivante : «
Dieu soit céans », ou en patois « Lou boun
Dî io froje ! » Que le bon dieu fasse prospérer
(cette naissance).
L’envoûtement.
Il n’existe pas de mot patois à proprement parler pour désigner
l’envoûtement, les paysans utilisaient plutôt les termes surcilhorio,
surcillounorio ou sourcelage. L’envoûtement était l’apanage
exclusif des sorciers et sorcières ; c’était une arme redoutable,
qui entraînait fatalement la mort de la victime si elle n’arrivait pas
à conjurer le sort. On s’en servait le plus souvent pour donner
des maladies. Il existait plusieurs procédés pour faire une
envoûtement , le plus couramment employé consistait à
faire absorber de la nourriture ( le plus souvent un œuf), ou une boisson
« préparée ».
Récit de Mme D…, de Juillac ( commune de Rochechouart)
« A Juillac, une jeune fille trouva, un jour, un œuf dans sa
basse-cour. C’était un bel œuf. Elle le ramassa et demanda à
sa mère de le lui faire cuire. Mais à partir de ce jour, elle
commença à dépérir ; elle devint maigre et
jaune comme un coing. On « mis de part » et l’on fit
sa dévotion aux bonnes fontaines. Au bout de quelques mois, comme il
n’y avait aucune amélioration, on alla consulter le devin à
Saint-Junien. Ce dernier leur dit : « Je vois ce que
c’est. Ca vous a été donné par un œuf. Si vous voulez,
je vais vous montrer qui vous a jeté ce sort . » Il
les fit approcher d’un seau, le découvrit et les deux femmes virent
nettement dans l’eau le visage d’un sorcier du voisinage. Le devin leur dit : «
Je peux vous guérir, mais je ne peux pas m’opposer au mal ; il
faudra que vous reveniez avec quelque chose de vivant. » Elles
attrapèrent leur plus vielles poule et revinrent huit jour plus tard.
Le devin prit la poule, fit des signes, marmonna des phrases. A partir de
ce jour, la jeune fille commença d’aller mieux, mais la poule se dépluma,
cessa de manger et finit par périr. »
Le procédé de l’œuf n’était pas le seul. Si l’on voulait envoûter une maison, on enterrait une charogne ( parfois un chat ou un crapaud) sous le seuil de la porte d’habitation, de même pour une étable :
Récit de P.M…, de Saint Laurent :
« Dans le village de C…, des gens s’aperçurent qu’un
sort avait été jeté à leur étable à
vaches. Malgré la présence d’un bouc, les bêtes se détachaient
la nuit, les femelles avortaient, en vérité ça n’allait
pas du tout. Un voisin expliqua que le sort avait été donné
par une bête crevée, enterrée quelque part et qu’il fallait
absolument retrouver afin de l’enlever. On alla quérir une chèvre
que l’on fit entrer à reculons ( touto de cû) dans l’étable.
Arrivée à un endroit où un trou avait été
perçé dans le mur pour permettre l’écoulement du purin,
la chèvre s’arrêta et refusa d’aller plus loin. On creusa la
terre à cet endroit et l’on découvrit un gigot en complète
putréfaction. On l’enleva, on reboucha le trou et tout rentra dans
l’ordre. »
L’envoûtement par figurines, si répandue au Moyen age dans une partie de la société, était assez rare chez les paysans du Limousin. Voici cependant un autre récit qui montre qu’il était parfaitement connu et pratiqué :
« Dans la commune de …, Julien B…, vivait avec
sa famille, en qualité d’ouvrier agricole, au village de Pierrefiche.
Ils avait succédé à un colon renvoyé.
» Un soir, à la tombée de la nuit, ils entendirent quelqu’un
fermer la porte de la grange . Son beau-frère dit : « Je
vais prendre mon fusil. » Ils sortirent et virent une ombre s’enfuir
vers la maison du maître et la route.
»Julien visitant les étables vit des petites poupées en
chiffons suspendues aux linteaux des portes. Il trouva aussi dans le foin
des œufs et des sous de bronze. Tout le troupeau fut perdu. Les deux plus
belles vaches furent vendues à l’équarisseur pour une somme
ridicule. Les autres bêtes se desséchèrent et moururent
de tumeurs.
»On sut plus tard que l’auteur de ce sortilège était le
colon renvoyé. »
D’ailleurs, il suffisait au sorcier, de disposer, à défaut d’une image, de choses ayant appartenu à sa future victime, comme une poignée de ses cheveux, des rognures d’ongles, etc… L’opération se faisait alors sur cette partie de cet individu, et, la partie valant le tout, l’ensorcellement entraînait les mêmes conséquences que si la personne était réellement présente.
Ces « sorcelleries » étaient
autrefois répandues et redoutées. Pour exemple voici un récit
de Monsieur Coissac instituteur à Lavignac :
« Il y a quelques années, un mendiant du nom de Plaisantin,
originaire de Rilhac-Lastours, exploitait avec un succès étonnant
la crédulité des gens. En menaçant de faire sécher
les personnes qui lui refusait l’aumône, il obtenait tout ce qu’il voulait.
» J’ai connu à Lavignac une femme d’un aspect plantureux qui
jouissait d’une santé parfaite. Plaisantin lui ayant un jour demandé
l’aumône, n’obtint d’elle qu’un morceau de pain. Mécontent le
mendiant lui déclara qu’à dater de ce moment, elle dépérirait
sans cesse. Il se rendit alors à l’église de Lavignac, trempa
son pain dans le bénitier, en enterra une partie dans le cimetière
et jeta l’autre aux chiens.
» La femme maigrit à vue d’œil et mourut peu de temps après.
Je l’ai vu avant sa mort : ce n’était plus qu’un squelette.
» Un autre exemple à peu près identique m’a été
signalé à Beynac », ajoute Coissac.
Enfin, la dernière spécialité du sorcier : le nouage de l’aiguillette, était l’épouvante des jeunes mariés. Il prenait une cordelette à laquelle il faisait trois, six, ou neuf nœuds ; il la dissimulait dans la chambre des jeunes époux et autant de nœuds sur l’aiguillette autant de fois le jeune marié s’efforçait en vain de consommer l’union. Les effets de ce sortilège ne pouvaient être annulés que si la corde était trouvée et les nœuds défaits.
Toutes les manœuvres du sorcier était accompagnées de gestes, onctions et récitations de formules imprécatoires. Il a toujours été à peu près impossible d’obtenir des renseignements sur ces formules : D’une part elles étaient récitées à voix basse en prenant bien soin de ne pas articuler les paroles ; D’autre part, même ceux qui arrivaient à saisir quelques mots se sont toujours presque refusé les divulguer, de craintes de « malheurs ». Cependant le début de l’une d’elles révélées par un paysan serait : « … ni entêté, ni superté… » qu’il faut traduire par : « Nil ante te , nil super te …» qui ressemble au défi de l’Ange déchu.
Moyen de protection et de défense.
Devant la grave menace que constituaient les sortilèges, l'imagination populaire avait trouvé toute sortes de moyens pratiques pour parer au danger. Il existait deux moyen, l'un préventif, et l'autre était utilisé pour enrayer le mal, lorsqu'un mauvais sort avait été donné.
Comment se préserver des sorciers et des personnes à mauvais œil ?
Une première précaution consistait, tout simplement,
à les éviter, lorsqu'on avait à sortir. Mais cela n'était
pas toujours possible car on pouvait avoir été surpris avant
d'avoir pu effectuer un mouvement de retraite. D'un autre côté,
on pouvait, tout aussi bien, craindre la susceptibilité des méchants
voisins, s’ils s'apercevaient que l'on faisaient une apparente tentative de
les éviter.
Il existait alors un moyen simple d'échapper à toute mauvaise
intention du sorcier: c'était de retourner une partie de vêtement
sans qu'il puisse sans apercevoir. Pour une femme, c'était un de ses
bas ( celui de gauche, le plus souvent), pour un homme une de leur poche intérieures
ou bien encore la chemise. On pouvait aussi placer quelques grains de sel
( bénis disait-on) dans une poche de son gilet, ou on pouvait toucher
instantanément du fer comme un trousseau de clefs, par exemple. Enfin
aux plus superstitieux, qui voulaient absolument posséder un talisman,
on capturait une araignée, et on l’enfermait vivante dans une petite
boite que l’on gardait toujours sur soi. Ce moyen offrait l’avantage de permettre
de deviner tous les tours de prestidigitateurs et d’éviter que ces
derniers ne vous « escamotent » votre porte-monnaie.
Pour assurer la protection au bétail, si les bêtes
étaient liées, on plaçait quelques grains de sel dans
le vieux chapeau de feutre qui servait de frontal ;
Si elles étaient libres on plaçait un petit sachet de sel entre
les cornes. Lorsque l’on menait une bête à la foire on ajoutait
une feuille de poireau au sachet de sel.
Mais la rencontre avec un sorcier pouvait être inopinée, et même si dans pareil cas, on avait aucune protection, il fallait s’avancer hardiment vers lui et lui crier en lui faisant les cornes (certains diront que c’est le signe de VOOR) :
« Te doute ! Te doute ! Me fous de
te ! »
(Je te doute , je te doute, je me moque de toi ! »)
Afin de tenir la maison et les étables à l’abri
des maléfices. On mettait du sel sur les linteaux de portes et fenêtres
de la maison, sur les mangeoires et les fenestrons des étables. Parfois,
on creusait au-dessus de la porte de l’étable une niche dans laquelle
on scellait un cercle de fer aplati en anse de panier, destiné à
empêcher le diable de pénétrer. Le miel préservait
également des sorts et c’est pourquoi on en mettait dans les étables
pour barrer la route aux « preneurs de lait », ainsi
que dans les poulaillers afin que les poules n’aillent pas pondre chez le
voisin.
C’était aussi pour écarter les sorciers que les bergères
gardaient avec une baguette de coudrier ou, dans la partie marchoise du département,
de bouleau.
Comment guérir des maléfices ?
Un maléficié ou, en patois un « subrevu »,
se reconnaissait à des signes qui ne trompaient pas un paysan averti.
Dès que l’on voyait un animal ou une personne perdre l’appétit,
se retirer seul dans un coin et demeurer quasiment immobile, on pouvait supposer
que cette personne ou cet animal avait été victime d’un sort.
Dès lors l’affaire relevait, selon le degré de gravité,
soit du devin, soit pour les cas bénins, de certains guérisseurs.
Mais il était préférable d’aller directement chez le
devin qui était le vrai casseur de magie. On partait du principe que
le mal fait, était fait et demeurait définitif. Par conséquent
un seul moyen se présentait pour débarasser la victime d’un
sortilège : passer le mal à quelqu’un d’autre. Voici un
autre exemple de ce transfert de mal.
Récit de S. B… ( né en 1879)
« Quand j’étais toute petite à B…, un de nos parents était gravement malade et il n’y avait plus rien à faire car on savait que son mal lui avait été donné. Quelqu’un proposa d’aller trouver Jean de la Tuillière qui était de notre famille et ce fut mon oncle qui y alla. La Tuillière était un petit village du côté de Saint-Auvent. Quand les deux hommes passèrent sur le pont de la Côte, au pied du château de Rochechouart, mon oncle et jean virent dans la Graine ( rivière de Rochechouart) un petit poisson qui s’ébattait entre deux eaux. « Paubre piti peissou, dit Jean, t’as ben pau de tem o vire ! » (Pauvre petit poisson, tu n’as que bien peu de temps à vivre.) Immédiatement le petit poisson monta à la surface et se retourna le ventre en l’air. Quand ils arrivèrent au village, on leur apprit que notre parent allait mieux. « qu’ei lou piti peissou que li avio prei soun mau. » ( C’est le petit poisson qui lui avait pris son mal) »
Procès de sorcellerie.
La dernière exécution des sorciers et des magiciens eut lieu
à Limoges, au Creux des Arènes, le 24 avril 1630. Cette exécution
avait été précédée d’un long procès
dont nous avons un récit par J. du Coq demeurant à « Burdeaux
en rue Saint-James ». Ces trois sorciers se nommaient l’un Galleton,
l’autre Jasou et le troisième Pautier. Tous trois étaient
« paysans et rustiques, âgés le plus jeune d’environ 60 ans, où ledit Pautier estoit habitant du village d’Erain, près du château de Rochefort, à une lieuë d’Aixe, distant de trois lieux de Limoges. »
Les trois hommes étaient accusé d’avoir ensorcelé un petit garçon de 7 ans et demi et une jeune servante de 18 ans .
« leur donnant tel malheur que l’enfant veint tout hydropique et cette fille toute troublée de soy, et à certaines heures que le mal la prenoit, elle eut courut le champ d’un costé et d’autre, si l’on ne l’eust tenuë de près. »
Dès que furent connues l’arrestation et l’emprisonnement des trois sorciers, les plaintes affluèrent
« en si grand nombre que quarante-cinq tesmoins
qui déposent contre eux, la moindre plainte estoit suffisante pour
les présenter à la question.
»Galleton qui estoit le plus ancien, estant accusé de Mague,
fut le premier appliqué à la question…et lorsqu’il estoit sur
le banc son Demon se présente à lui et se posa sur sa jouë…
Il déclare qu’il est vray que c’est son Demon qui lui tient bouche
close, qu’il se nomme Xibert ( déformation probable de Cifer = Lucifer)
et dit que c’est Pautier qui a baillé le mal…
»…Jassou estant pareillement appliqué à la question…confesse
qu’il est Sorcier et qu’il a été souvent au Sabath, qu’il y
a veu Pautier : confesse avoirdonné et commis plusieurs maux par
sa maudite sorcellerie.
»…Le lendemain l’on procède à l’interrogation de Pautier…et
l’ayant appliqué à la question on la lui donne ordinaire et
extraordinaire, mais tant plus on le pousse plus il crie qu’il est innocent
et qu’il n’a point commis ce dont il est accusé…
»…Pendant qu’on les interrogeait…l’on fit venir cet enfant et ceste
fille pour leur estre présenté devant eux, et si tost qu’ils
y furent ils furent grandement tourmentez et oppressez, faisans des signes
et cris effroyables, declarant qu’ils voyoient plusieurs Demons horribles
tout autour desdit Sorciers… »
Condamnés par la Cour présidiale à « faire
amande honorable, estre pendus et estranglez chacun en une potance, pour estre
brulez et les cendre au vent »
Ils furent exécutés le 24 avril 1630.
« …Le premier qui fut exécuté fut Galleton, lequel mourut grandement repentant…comme le fit Jassou… »
Pendant cette exécution qui, selon le narrateur, dura plus d’une demi-heure, Pautier était exhorté tant par les Pères Recollets qui assistaient les condamnés que par les juges, à confesser la vérité,
« …mais ce misérable et malheureux s’estoit
donné au Diable, lequel ne le quitta jamais, uy fermant la bouche,
sçachant bien ce seducteur de Sathan que sa Confession luy eusse fait
perdre sa proye. A peine fut-il estranglé que l’on vid de dessus son
espaule droicte, proche de l’aureille, son Demon en forme de moucheron de
la grosseur d’une noix, qui passant sur la potance en cifflant trainant une
petite queuë après luy en forme de fumée… ce qui fut veu
par plus de deux mille personnes, et fut entendu un murmure en l’air en forme
de tonnerre…
»Le petit enfant et la servante qui assisterent tousjours pendant l’exécution
des Sorciers, lesquels étaient proches de potances, declarent qu’ils
virent six Diables qui emportoient l’âme de ce pauvre obstiné,
lesquels menoyent grande joye pour leur propre conquise. »
Et le narrateur termine son récit en nous fournissant sur ce qu’était
la sorcellerie à son époque, voici divers renseignements qu’il
eut reproduit, et qui démontre que rien n’avait tellement changer en
1900.
« Le principal de cet abominable college est
Sathan.
» Son A.B.C, et premier document, c’est de renier Dieu créateur
de toutes choses, le second abhorrer le nom de Chrestien, renoncer au Cresme,
au Baptesme, aux suffrages de l’Eglise, et au Sacrements.
»Tiercement sacrifier au Diable, faire pacte avec luy, l’adorer, luy
rendre hommage de fidélité, adultérer avec luy, luy vouer
ses enfans innocens, et le recognoistre pour son bien facteur.
»Quartement, aller au Sabats, garder les crapauds, faire poudres et
graisses vénefiques, poisons, paste de millet noir, gresses sorcières,
dancer avec les démons, battre la gresle, exciter les orages, ravager
les champs, perdre les fruicts, faire mourir le bestail, et martirer son prochain
de mille sortes de maladies. »
Magie populaire.
La magie, ou lo physico, ne se présentait pas sous les traits aussi noirs que la sorcellerie. Globalement, tout le monde pouvait faire de la magie, en outre il n’était nullement besoin de signé un pacte de soumission au maître de l’Enfer. De plus les buts poursuivis étaient complètement différents de ceux des sorcier, ici il ne s’agissait pas de nuire, mais de secourir et de prospérer, on ne donnait pas le mal on le guérissait.
Cependant, comme pour la sorcellerie, une initiation était nécessaire, les gestes et les formules rituels étaient transmis par secret et ne devaient pas être divulgués. Tout ceci intimidait grandement les populations superstitieuses et crédules. C’est pourquoi, malgré les services qu’ils pouvaient rendre les magiciens étaient regardés avec autant de crainte que de respect.
Magie médicale.
Ce sont les procédés de traitement qui ne font appel ni à
l’action des substances végétales minérales ou animales,
ni au pouvoir protecteur d’un saint guérisseur ou d’une « bonne
fontaine ».
Conjurations.
Conjurer ou lever le mal consistait à en stopper l’évolution,
la guérison complète se faisant ensuite tout naturellement ou
étant assurée, par l’un des remèdes de la médecine
populaire.
Cette opération de conjuration comprenait deux éléments :
une formule et un rite.
Il n’existait pas de formule ad omnia ; chaque formule avait un but très précis et ne valait que pour un cas. Rédigée en patois sous une forme naïve c’était une sorte de commandement adressé au mal d’avoir à cesser ses effets, avec un rappel d’événements en relation avec la vie du Christ de la Vierge ou de certains saint guérisseurs.
Quant au rite il comprenait :
_ Un signe de croix.
_ La récitation secrète de la prière( l’omission d’une
partie même partielle rendait le traitement inefficace).
_ Une onction en forme de croix avec la salive.
_ Certaines fois la délimitation de la partie malade avec le pouce
mouillé de salive, comme s’il s’agissait d’enfermer le mal dans l’intérieur
du tracé.
_Un souffle sur le mal.
_ Un signe de croix final ;
_ Et, éventuellement, la récitation par le malade ou une personne
de l’assistance, ou bien encore l’officiant, d’un certain nombre de Pater
ou d’Ave.Pendant la cérémonie tout le monde devait garder une
attitude respectueuse en témoignage de la déférence que
lon avait à l’égard des puissances invoquées et de la
fois en la vertu du procédé.Ce procédé comportait
naturellement des variantes résultant tantôt de la nature des
maladies qu’ils s’agissait de soigner, tantôt de pratiques particulières
à certaines régions ou à certains officiants. Voici quelques
exemples :Conjurer une brûlure (lever le feu)
Fe, perd to chalour,
Coumo Juda perde sas coulours
Quan o traigue Nostre Senhour ! (feu perds ta chaleur,
Comme Judas perdit ses couleurs
Quand il trahit Notre Seigneur !)
2° Quand une personne se brûle, on prend l'eau bénite le jour de Pâques ; la personne qui soigne fait trois signes de croix sur la plaie en disant cinq Pater et cinq Ave à l'intention de Saint Blaise
3°On trace avec le pouce droit une petite croix sur la
partie brûlée en disant :
Feu de Dieu,
Apaise tes douleurs,
Ta force et ta vigueur,
Comme Judas perdit ses couleurs,
En trahissant Jesus-Christ pour un baiser,
Au jardin des Oliviers.
Conjurer une coupure.
Mouiller l’indexe de salive, tracer une croix sur la plaie et réciter
la formule :
Que co n’enveneme pas mai
Que lo Sento Ostio
Dins lou corps de Nostre Senhour Jesu-Christ !
( Que (cette plaie) ne s’envenime pas plus
que la Sainte Hostie
(Ne s’est corrompue) dans le corps
de Notre-Seigneur-Jesus-Christ ! )
Répéter trois fois en faisant un signe de croix puis réciter un Pater et un Ave.
Contre une courbature ( marfoundadis).
1° L’opérateur remplissait un verre d’une eau provenant directement
du puits ; il prenait quatre brins de genêts qu’il faisait brûler ;
il cassait la braise en petits morceaux avec une fourchette ; il ramassait
ces petits morceaux avec la fourchette et faisait un signe de croix en promenant
le tout au-dessus du verre et en disant neuf fois :
« Marfoundedis de freichour
Marfoundedis de (Toine)
Vai-t’en dins lo mar
Ente tu troubaras
Prou peiras e prou coliaus
Per te debrejar !
Au noum du Païre, dau fî, etc…
(Courbature de fraîcheur
Courbature d’Antoine,
Va t’en à la mer
Où tu trouveras
Assez de pierres et de rochers
Pour te frotter !)
Au nom du Père, du Fils, etc…
Et l’officiant jetait les brins de genêts dans le verre. S’ils allaient au fond, c’était qu’on était « morfondu » ; s’il restaient debout, il fallait brûler un cierge à l’église ; s’ils flottaient, on n’était pas « morfondu ».
2° On guérissait également la courbature en mettant un balai de genêt sous le lit du malade.
Forgeage ou martelage du mal.
On a cru, pendant un certain temps que le forgeage ou martelage du mal était
une spécialité des forgerons limousins désigné
dans cette fonction sous le nom de mèges, terme générique
pouvant qualifier également les sorciers et les guérisseurs.
Mais depuis que Gaston Vuillier a décrit cette coutume dans « Le
tour du Monde », année 1899,pp.505-508,les « folkloristes »
ont élargi son aire d’extension. Cette coutume n’est pas seulement
l’apanage de la région corrézienne, mais aussi le Périgord,
l’Auvergne et dans le nord de la France.
Le forgeage avait lieu la nuit. Le malade était étendu
sur l’enclume, le ventre à nu. On allumait la forge et, quand le feu
commençait à rougeoyer, donnant à la scène un
véritable caractère d’épouvante, le forgeron se dévetait
à son tour, s’emparait de son plus gros marteau et, en poussant un
cri effroyable, le laissait retomber brutalement en l’arrêtant à
quelques centimètres seulement du ventre du malade.
Cette technique présentait quelques variantes voici un exemple du père
B… dans le village de B… charpentier menuisier de son état qui conjurait
l’eicharpre. Cette maladie était « une grosseur
si importante que l’enflure tombait jusque sur l’épaule »,
ce devait être une inflamation ganglionnaire ou les écrouelles :
« Il faisait asseoir le malade ou le faisait
tenir sur les genoux d’une aide s’il s’agissait d’un enfant, puis il découvrait
largement les épaules de manière à bien dégager
la grosseur et il s’emparait d’une petite herminette qui, ne servait qu’à
cet usage. Il traçait alors de son pouce mouillé de salive une
croix sur la partie malade, et une autre sur l’herminette tout en récitant
une prière, qu’il n’a confié à personne. Ensuite élevant
très haut l’herminette il l’abaissait brusquement jusqu’à effleurer
le mal. Il faisait cela trois fois. Après ce traitement l’enflure s’arrêtait,
la grosseur diminuait et finissait par disparaître. »
Parfois certains utilisait une hache.
Cette technique était utilisé pour une veine ou un nerf déplacé,
on l’appelait « lou traveinage ».
On faisait mettre le membre malade sous une chaise, ce membre étant
tenu solidement à son extrémité par un aide. Le guérisseur
crachait sur la chaise, puis faisait un signe de croix sur le crachat. Saisissant
alors une hache, il faisait le simulacre d’en appliquer un coup violent sur
la chaise à l’endroit du crachat ; le mouvement de retrait effectué
alors par le malade remettait la veine ou le nerf en place.
Magnétisme, attouchements.
Autrefois, les guérisseurs, sorciers et magiciens de toutes sortes
n’ont a fortiori jamais cherché à soigner à l’aide d’un
pendule ou de tout autre procédé utilisant le « fluide
magnétique ». Il y a une exception, cependant en ce qui
concerne l’imposition des mains. C’était semblait-il plus les femmes
qui possédaient ce don spécial. C’était là un
privilège accordé à la naissance et qui leur était
personnel, ce don ne se transmettait que rarement et seulement par hérédité
physiologique. Les hommes quant à eux utilisaient les pendules ou les
baguettes de noisetiers ou de cuivre pour trouver des sources souterraines.
La Tassère, tessère ou peiro-bouri.
Lorsqu’on avait une impureté dans l’œil, un grain de poussière
etc…Ce qu’en patois on appelle un bourri, on glissait sous la paupière
une petite pierre nommés tassère, tessère ou peiro-bouri.
Cette pierre était en matière très dure dans laquelle
on voyait de petites taches semblables à des grains de poussière.
Lorsqu’on avait un bourri, on introduisait la tassère dans
l’œil, en tenant la paupière bien fermée. La tassère
se promenait en tous sens dans la cavité oculaire. Une fois la tassère
immobilisé dans l’œil, on se mettait au dessus d’une assiette remplie
d’eau, et on laissait la pierre tombé en ouvrant l’œil.
Beaucoup de maisons possédaient jadis cette magique
qui, pour garder son efficacité, ne devait pas sortir de la famille.
Pour s’en procurer, on attrapait une hirondelle ; on lui crevait l’œil
gauche et on lui nouait un ruban bleu autour du cou (pour la reconnaître).
L’année suivante, on allait regarder son nid au printemps, et on y
trouvait la tassère, qu’elle avait pécher pendant sa migration
dans la mer.
Mais en réalité, seuls les sorciers osaient se permettre un
acte aussi cruel envers cet « oiseau du Bon Dieu »,
et les paysans se gardaient bien de lui faire le moindre mal, de craintes
de représailles, de malheurs comme on disait. Mais dans certains villages,
nul ne craignait le châtiments divin, et les villageois s’emparaient
d’une jeune hirondelle n’ayant jamais volé, lui crevait un œil, et
aussitôt l’hirondelle s’envolait vers la mer et récupérait
deux tassères. Que l’on retrouvait dans son nid le lendemain.
Ces « pierres magiques » sont connues depuis l’Antiquité
puisque Pline parle d’une gemma chelidonia « pierre de
l’hirondelle » (Naturalis historia, liv. 37/155 )qui, chez les
Romains servait au même usage.
Figures magiques.
Deux figures magiques étaient particulièrement en honneur chez
les paysans du Limousin : La croix et le cercle. La croix a perdu son
caractère magique d’antan, pour ne plus être que la « référence »
à la foi chrétienne. Mais de nombreux rites « magiques »
subsistent encore.
On n’entamait jamais le pain sans tracer une croix sur la sole, on traçait
également des croix sur les portes des étables, et on plantait
une croix dans les champs pour en interdire l’accès.
Le cercle, lui, avait gardé son pouvoir de protection contre les maléfices,
du moins jusqu’en 1900. Il constituait ce qu’on appelait un « piège
à Diable ». Voici un bref aperçu de ses usages.
_ au dessus de la porte de l’étable, on scellait dans une niche spéciale
un cercle aplati en anse de panier pour empêcher le diable de pénétrer ;
_ quand on rencontrait la chasse fantastique, il fallait tracer un cercle
et se placer au centre pour se protéger contre la furie des démons
poursuivant la meute des enfants morts sans baptême ;
_ faire passer les animaux qui ne profitent pas au travers d’un cerceau ;
_ faire passer la jeune volaille au travers d’un anneau fabriqué avec
un brin de genêt qui entourait la branche de buis des Rameaux.
Nilfheim