III.I GUERISSEURS ET GUERISSEUSES
SORCIERS ET DEVINS
REBOUTEUX – JOVENTS
Aux alentours de 1900, on trouvait en général, un médecin
et un pharmacien installé au chef-lieu de canton. Ce qui signifiait
qu'ils étaient en moyenne distant entre 3 et 10 km, ( ou 2 à
3 heures de marche à pied) de leurs patients. A cette époque
il n'y avait pas le téléphone pour prévenir le médecin,
il fallait donc deux déplacements : un pour aller quérir le
médecin, et un autre pour ramener les médicaments. De plus le
médecin ne voyageait qu'en voiture attelée : cabriolet ou tilbury.
Les routes étant moins bien entretenues et moins nombreuses que maintenant
, les 3/4 des villages étant reliés entre eux par des chemins
fangeux et remplis de fondrières, tout ceci les rendaient impraticables
pour un attelage. Il en était de même pour la seule auxiliaire
du médecin de l'époque, la sage-femme, que l'on appelait la
prudence.
Ainsi l'éloignement du médecin, les difficultés de communications, et aussi le prix de la visite, sont trois bonnes raisons pour lesquelles les malades préféraient allaient consulter le guérisseur ou le sorcier voisin.
Il existe une confusion de vocabulaire, aussi bien en patois qu'en français, lorsqu'on parle de " guérisseurs, sorciers, devins et autre trafiquants de magie ". Les rebouteux et les jôvents (spécialité limousine) mis à part, il est difficile de les différencier, car les guérisseurs faisaient quelquefois de la magie, tandis que les sorciers, " ceux qui donnaient les sorts " possédaient souvent des secrets pour certaines maladies et par conséquent, faisaient aussi appel à la médecine, les devins autrement dit " les leveux de sorts " pouvaient également en donner puisqu'ils avaient le pouvoir de renvoyer la maladie à celui qui l'avait provoquée.
Marcelle Bouteiller dans son livre " Médecine populaire d'hier et d'aujourd'hui ", a pu distinguer un certains ordre dans cette confusion.
Guérisseurs et guérisseuses.
Autrefois, on donnait à ces personnes le nom de mèges,
mot que le patois bas-limousin a conservé et qui existait en vieux
français chez les troubadours. Ce n'était pas des sorciers,
car ils n'avaient souscrit aucun pacte avec une puissance occulte et ne faisaient
pas de sortilèges. Leur médecine était uniquement basée
sur l 'exploitation d'un secret généralement familial transmis
par tradition mais qui pouvait également avoir été découvert
par l'intéressé. C'est d'ailleurs sous cet aspect que le paysan
les connaissait et lorsqu'il en parlait il disait :
" Un tel ( ou une telle) a le secret pour cette maladie."
Lorsqu'ils se bornaient à exploiter ces secrets les guérisseurs
et les guérisseuses étaient des gens comme les autres que l'on
allait consulter et que l'on fréquentait sans crainte.
Ainsi lorsque Coissac parlait de sorciers dans son observation, il faisait
plutôt référence aux guérisseurs :
« Nos sorciers limousins sont plutôt bons enfants et n’ont
fait aucun pacte avec le diable ; ils s’en tiennent volontiers à
des pratiques inoffensives sans servir d’instrument à la méchanceté
et à la jalousie. »
Guérisseurs empiriques.
Dans les villages on trouvait toujours, au moins une personne, qui s’intéressait
au malades.
La plupart du temps cette personne avait été initiée
et guidée par un parent ou un voisin, mais c’était aussi par
vocation. Ces guérisseurs empiriques employaient tout un arsenal de
« médications externes ou internes : compresses, cataplasmes,
lotions, onguents, infusions, décoctions, préparations diverses,
liquides ou solides ». Sans doute faisaient-ils le plus souvent
appel au plantes, d’où l’expression soigner par les herbes.
Ils utilisaient aussi des substances minérales et animales, y compris
les fientes et excréments.
La magie n’intervenait dans les traitements qu’ils prescrivaient qu’à
titre tout a fait secondaire ( cueillette des simples la veilles de la Saint-Jean,
se rouler dans la rosée de mai…)
Ces guérisseurs connaissaient donc , ce qu’on appelle couramment les
« remèdes de bonnes femmes » ou les « remèdes
de grand–mères ».
Guérisseurs magiciens.
Ils existaient d’autres guérisseurs s’apparentant à peu près
uniquement à la magie. Dans le Limousin, ils étaient de trois
sortes :
_ Les conjurateurs qui enrayaient et faisaient disparaître
le mal en récitant une prière « magico-religieuse »
assortie de gestes rituels, comme onctions de salive et signe de croix ;
_ Les forgeurs de mal qui utilisaient principalement l’effet d’épouvante
provoqué chez le malade par la vue d’un marteau d’une hache levés
au-dessus d’eux et abaisser brusquement comme pour les frapper ;
_ enfin les magnétiseurs qui procédaient par attouchements
ou impositions des mains.
Guérisseurs divers.
Il existait des guérisseurs que l’on ne saurait classer ni parmi les
empiriques ni parmi les magiciens, telle cette femme dont parle Françoise
Myr dans la Mariette des Ruchoux.
« La mère Praveau souffrait de maux terribles dans le
bas ventre. Une vieille pauvresse lui indiqua ou était le remède…Il
y avait là-haut dans la montagne, plus loin que Peyrat-le-Château,
vers Quenouilles et Vieille Chenille, une sorcière qui guérissait
cette maladie.
»Elle sortait le ventre des femmes, le ventre tout entier. Elle le tirait
entièrement et le mettait dans les pots, oui, dans des toupis. Elle
avait un toupi pour chaque ventre , selon sa forme et son volume. Elles y
mettaient les buduos (intestins), la pétofle (vessie), la ratelle (pancréas).
Puis, avec des prières et des sorts, tout se remettait en place et
on était guéri.
»Auparavant, on devait se munir de neuf cierges brûlés
trois par trois, dans trois églises différentes, à minuit
» la maman Praveau, munie de ces morceau de cierges, arriva chez la
sorcière, dont la maison était pleine de pots vides et renversés,
de toutes les formes et de toutes les dimensions. La vieille compris vite
l’objet de la visite. D’un coup d’œil, elle choisi le toupi convenable, fit
mettre a nu la partie malade et alluma les cierge. La mère Praveau
avait bien peur, mais il fallait la guérir.
»Habilement, la sorcière renversa le pot qui contenait les cierges
enflammés, sur le ventre de la malade. Celui-ci entra dedans immédiatement…
Comme la peau de la poitrine entre dans une ventouse. La vielle marmonnait
des prières, crachait par terre, faisait des croix sur le fond extérieur
du pot. Puis elle détacha le récipient à la façon
dont vous détachez les petites ventouses.
»La peau du ventre était très rouge, la patiente très
pâle. Au bout d’un moment, tout revint dans son état normal.
Et j’affirme que la mère Praveau fut guérie… »
Transmissions des secrets.
Le secret se transmettait (se balhavo) de l’aîné au plus jeune
et à une seule personne. Ainsi il n’était pas rare de voir dans
une famille le grand père confier directement son secret à l’un
de ses petits-enfants. Et lorsqu’il le faisait, il s’efforçait de distinguer
parmi eux celui qui, par son savoir faire et ses dispositions naturelles,
lui paraissait le plus apte à l’utiliser correctement et pour le plus
grand bien des malades. En conséquence le bénéficiaire
du secret n'était pas forcément un garçon ou le plus
âgé des petits-enfants, ou le plus jeune. Il arrivait même,
surtout lorsque le guérisseur ne laissait aucune descendance directe
que le secret fût confié à un étranger, mais toujours
sous ces trois conditions :
_ ne le confier qu’à une seule personne
_ le transmettre à plus jeune que soi
_ exiger de ce dernier l’engagement de ne pas le divulguer.
L’observation de cette dernière condition était suivi de manière
rigoureuse. C’est précisément pour éviter cette divulgation
que la transmission se faisait toujours oralement et que le secret ne devait
pas être noté par écrit. Il est arrivé cependant
que cette dernière recommandation n’ait pas toujours été
scrupuleusement observée…
On retrouve quelquefois l’existence de « carnets »…
Cela tient à deux raisons :
_ Crainte chez le dépositaire du secret, d’une défaillance de
mémoire ;
_ Depuis la diffusion de l’instruction dans les campagnes où la plupart
des gens savaient lire et écrire couramment, on assistait à
une diminution de ce pouvoir fétichiste que possédaient les
documents écrits, considéré alors comme des sortes de
tabous.
Don de guérison.
Lorsque l’on était dépositaire d’un secret et que l’on désirait
le transmettre, il n’était pas toujours facile, en se fiant a son seul
jugement, de discerner la personne à la fois la plus digne et la plus
apte a l’exploiter dans les meilleures conditions matérielles et morales.
Heureusement ce choix était fréquemment facilité par
un signe indiquant que certains individus possédaient un don de
guérison acquis dès leur naissance. Les signes les plus
communs étaient :
_ la date de naissance
_le lieu de naissance ( enfants nés sur une source, sans doute par
suite d’une confusion entre les mots sorcier et sourcier)
_ enfin pour les « forgerons du mal », le fait
d’exercer le métier de forgeron et d’être connu pour tel depuis
un temps assez long.
Contenu du secret.
Le secret n’était pas bon pour tout. Il était spécifique
à certaines famille de maladies : maux de ventres, maladies de
poitrines, etc…Comme d’un autre côté les guérisseurs ne
soignaient pas tous selon les mêmes procédés, il existait
donc une infinité de secrets. On peut cependant effectuer quelques
généralités.
Ainsi pour ceux qui utilisait les « herbes » le secret
fixait le choix des plantes, la partie de ces plantes racines, tiges, feuilles,
fleurs ou fruits qui devait être utilisée, les dosages à
prévoir, ensuite la manière de préparer les poudres,
onguents et breuvages, et de les employer.
Pour ceux qui conjuraient le « secret » était
beaucoup plus simple, car il se limitait a une prière, sorte d’incantation
magico-religieuse marmonnée à voix basse et souvent d’une manière
incompréhensible pour les assistants, accompagnée d’un nombre
fixe de gestes rituels.
Mais il était rare que dans la pratique tout se fasse aussi simplement.
Certains guérisseurs étaient, à la fois des empiriques
et des magiciens, comme par exemple cette femme de Saint-Laurent-sur-Gorre
qui soignait la gale de la manière suivante :
D’abord conjurer le mal pour stopper l’évolution puis enduire le corps
d’un onguent qu’elle préparait afin d’assurer une cure complète
et définitive.
Procès de guérisseurs.
Evidemment, ces guérisseurs et guérisseuses venaient périodiquement
devant les tribunaux correctionnel pour exercice illégal de la médecine.
Mais il est arrivé, parfois, que quelques-uns de ces prévenus
aient trouvé des défenseurs, parmi leurs anciens malades guéris,
mais aussi parmi le personnel médical.
Sorciers et sorcières
Le sorcier était jadis l’homme qui faisait des sortilèges. Mais, comme son semi-confrère le guérisseur, il avait pu recevoir certains secrets ou en découvrir lui-même. C’est pourquoi la plupart d’entre eux consultaient et soignaient. Néanmoins , l’activité essentielle du sorcier se manifestait par ses sortilèges (sas sucilharias) : il jetait des sorts, envoûtait, donnait des maladies ; il provoquait l’amour mais pouvait tout aussi bien le détruire, il pouvait ruiner la maison la plus solide, mettre en peine la famille la plus honnête et la plus laborieuse. En ce début du XXème siècle, le sorcier était autant redouté et détesté dans nos campagnes qu’en plein Moyen Age. Le sentiment de crainte était encore très vif, pourtant on saluait poliment le sorcier quand on le rencontrait, on lui faisait de menu cadeaux et même on l’invitait parfois aux noces. Mais ce n’était pas par sympathie, c’était comme la méchante fée que l’on invitait au baptême des enfants royaux ; simplement pour ne pas la vexer et obtenir en quelques sorte sa neutralité pour l’avenir des petits princes et princesses.
Comment on devenait sorcier.
Le sorcier continuait à cultiver ses champs s’il était laboureur
ou à vaquer a dans son atelier s’il était artisan. N’importe
qui pouvait devenir sorcier et il serait faux de dire que l’on naissait ainsi.
Cependant, il est exact que, dans les familles, on devenait sorcier de père
en fils, et de mère en fille. Mais pareille constations peut être
faites dans tous les métiers que l’on appelle les métiers
maudits, sans que l’on puisse y voir une sorte d’obligation imposée
par l’hérédité. Car si le fils ou la fille du sorcier
deviennent sorciers à leur tour, ce n’est pas parce qu’à leur
naissance ils portaient les gènes de cette vocation, mais parce qu’ils
s’y sont trouvés poussés par le climat de haine qui les entourait,
ne leurs laissant aucune possibilité pour s’intégrer à
la communauté dans laquelle ils vivaient.
Plusieurs moyens existaient pour devenir sorcier :
_ Il fallait le matin du jour précédent la St Jean se rendre
dans un pré où pousse la mandragore (lou matagô), pénétrer
à reculons, chercher, toujours à reculons un pied de cette plante
magique et l’arracher sans laisser la moindre parcelle de terre, faute de
quoi on était immédiatement saisi par le diable qui vous entraînait
en enfer. Il paraît que certains malins avaient contourné cette
difficulté en dressant des chiens pour ce travail d’extirpation.
_ On pouvait aussi se rendre à certains carrefours à minuit
et appeler le diable en lui criant : « J’ai quelque chose
à vendre. »
_ Il suffisait, encore, de s’oindre la peau de graisse de loup-garou, animal
de l’entourage de Satan comme l’on sait.
Cependant, ces procédés ne conduisait qu’à
des emplois subalternes. Pour devenir un grand sorcier muni de pouvoirs étendus,
il fallait :
_ Une initiation qui ne pouvait être donnée qu’en présence
du diable lui-même ;
_ Un pacte par lequel on abandonnait son âme en échange des pouvoirs
surnaturels que l’on recevait.
Voici un document recueillis à Saint-Laurent-sur-Gorre,
en 1936 :
« J’avais un oncle qui voulait être sorcier. Un jour
qu’il se promenait en pensant à ça, il se trouva brusquement
en présence de quelqu’un qu’il n’avait pas vu venir, mais qu’il ne
connaissait que trop bien ( c’était un sorcier du village voisin).
Le sorcier dit à mon oncle : « Je sais ce que tu cherches.
Trouve-toi un tel jour à minuit à tel endroit ».
Puis il disparut.
»Mon oncle n’était pas rassuré. Pourtant, il alla au rendez
vous ; c’était dans un jardin, au croisement de deux larges allées.
A chaque angle était planté un petit rosier et, bien qu’il n’y
eût pas de lune, il faisait clair comme en plein jour car les rosiers
brillaient comme des cierges. Le sorcier apparut, tenant un livre à
la main. Il l’ouvrit et dit à mon oncle : « Sabeis-tu
legir dins queu libre ? » ( Peux-tu lire dans ce livre ?).
Pour toute réponse, mon oncle, qui maintenant ne savait plus très
bien ce qu’il faisait, cracha sur la page ouverte. Aussitôt les rosiers
prirent feu, se retournant les racines en l’air, se transformèrent
en quatre petites pattes de chèvre ( quatre pitis pautous). Mon oncle
en avait assez vu ; il prit ses jambes à son cou et se sauva.
Tout de même, il en savait des choses mon oncle… »
Le rendez-vous n’était pas toujours fixé à un carrefour ; c’était quelquefois à un cimetière. Il est intéressant de noter que « la remise d’un livre mystérieux dans lequel on devait lire » est attesté dans toute la région. Après cette première épreuve il devait se rendre au prochain sabbat où, en présence des sorciers et sorcières des neufs paroisses environnantes, il recevait ses pouvoirs du diable en personne.
Comportement du sorcier.
Ces sorciers de village, étaient peu sympathiques. Ils avaient la mine
patibulaire, parlaient peu et vivaient toujours à l’écart de
leurs semblables. Leur allure était mystérieuse. On les voyait
errer souvent la nuit ou tôt le matin avant le lever du soleil ;
c’était pour faire leurs maléfices ou cueillir les herbes pour
leur magie. La haine que leurs voisins leur portaient était proportionnelle
à la crainte qu’ils leurs inspiraient. Hélas, il faut bien l’avouer,
ces hommes déjà peu expansifs par nature, se sentant unanimement
détestés, avaient tendance à se replier encore davantage
sur eux-mêmes, ce qui ne faisait qu’augmenter les suspicions dont ils
étaient l’objet.
De tels malentendus ne pouvaient qu’entraîner des conséquences
tragiques et désastreuses. Voici un exemple :
« Un jeune homme de la commune avait quelques ennuis
dans sa ferme : animaux malades, cultures réussissant mal, etc…
Il alla consulter à Limoges (ndr : sans doute un devin). On lui
dit : « On vous a donné un sort ; ce sont vos
voisins. » Il se mis à les détester , mais convaincu
que s’il entrait en lutte avec eux, il aurait le dessous, il quitta le village
pour s’installer en Bretagne. Il vendit une partie de sa propriété
et loua le reste à bas prix. Ce pauvre garçon avait une jeune
femme qui ne put supporter cette cascade de malheurs ; elle perdit la
raison et se jeta dans un puits.
»Or, les voisins étaient, paraît-il, de très braves
gens. »
Les attributs du sorcier.
Tout le monde connaît les attributs de la sorcière : une
chouette sur l’épaule droite, un crapaud ou quelques vipères
à ses pieds, dans un coin de sa cabane crasseuse un balai qu’elle enfourchait
pour se rendre au sabbat et sur le feu un immense chaudron où cuisaient
d’horribles mixtures servant à la préparation des philtres et
autres breuvages magiques.
Le sorcier se distinguait des autres hommes par son attitude
équivoque ; il faisait toujours le contraire de ce que faisait
les autres ; à la messe il se levait quand on s’asseyait, il se
signait de la mains gauche et à rebours, il récitait les prières
à l’envers… En outre, il se faisait accompagner de deux loups qui lui
obéissaient comme des chiens fidèles. On les appelait les « meneux
de loups », malgré qu’ils soient connu dans tous le Limousin,
ils étaient plus nombreux dans le Berry que dans la Haute-Vienne.
D’autres possédaient un objet personnel, d’où, disaient-ils
en plaisantant, ils tiraient leur magie. Ainsi, un sorcier avaient plusieurs
petits diables enfermés dans une boite. Un autre avait une chabrette
merveilleuse. Lorsqu’il voulait se divertir au dépend d’un visiteur,
il posait l’instrument sur le lit, qui se mettait a jouer et le visiteur à
danser !
La mort d’un sorcier.
La mort d’un sorcier était un spectacle assez effrayant pour les paysans.
Dans toute la maison régnait un vacarme épouvantables, les volets
battaient contre les murs, les meubles craquaient, les portes s’ouvraient
en claquant. Tandis que le moribond se débattait dans les affres de
l’agonie souffrait de terribles tourments. Le seul remède susceptible
de le soulager consistait à placer un joug sous son traversin, comme
on le faisait chaque fois qu’une mort était particulièrement
longue et douloureuse. Cette coutume se retrouvait pratiquement dans toutes
les communes du Limousin… Par contre on ne refusait pas de veiller un sorcier
mort, mais on le faisait a plusieurs, car on craignait de voir paraître
le diable venant chercher son bien.
Le devin.
Le rôle du devin (lou devi) était de lever les sorts,
c’était un anti-sorcier en quelque sorte, ou un contre-sorcier. De
lui, les paysans disaient : « O casso lo magi. »
(il brise la magie) Ils étaient en petit nombre et habitaient les bourgs
ou la ville. Ceux de Limoges ont toujours eu une grande renommée et
on venait les consulter de tous les villages du département et même,
paraît-il, de beaucoup plus loin.
Les paysans se sont toujours montrés extrêmement discrets (ignorance
ou crainte) sur la manière de devenir devin. Cependant on disait qu’il
suffisait de se rendre à minuit au cimetière et prendre un peu
de terre sur la tombe de la dernière femme enterrée.
Dans diverses communes on rapporte qu’il n’était pas d’usage de payer
le devin : on lui remettait seulement quelques cadeaux en nature auxquels
on ajoutait une pièce per las bounas armas ( pour les bonnes âmes)
Comme ils n’étaient pas directement en contact avec la population et
que, d’autre part, leur activité était sous quelques réserves
plutôt bienfaisantes, ils étaient considéré avec
une indifférence nuancée, le plus souvent de sympathie.
Le rebouteux.
Les rebouteux formaient une classe à part. Leur rôle consistait,
en principe, à soigner les entorses, toutes sortes de distensions des
ligaments connues sous le nom de « nerf déplacé »,
à réduire les fractures, à guérir les luxations
et tous les déboîtements et déplacements d’un os ou d’une
articulation. Comme dans tous les métiers il y avait des bons et des
mauvais rebouteux. Certains avaient même quelques notions d’anatomie.
Mais leur compétences étaient moins affirmées en ce qui
concerne les fractures multiples et ouvertes.
Ils travaillent seuls, sauf pour les luxations où les aides exécutaient
les mouvements d’extension et de contre-extension qu’ils ordonnaient pendant
qu’eux-mêmes procédaient à la remise en place de l’os
déboîté.
Beaucoup de rebouteux avaient appris le métier de leur père
ou quelquefois d’un voisin. Il était même arrivé de voir
un étranger qui ayant remarquer la dextérité manuelle
d’un enfant, lui enseigner les cas et la manière de les réduire.
Mais là encore l’activité des rebouteux ne se limitait pas à
l’art du « rhabillage ». Certains possédaient
des secrets comme les guérisseurs et faisaient de la médecine
et même parfis de la magie.
Le jôvent.
Le jôvent et la jôvence sont deux spécificités
limousines. M. Villoutreix qui a étudié ces mots aussi bien
dans leur évolution phonétique que sémantique les fait
venir du latin gaudeo : (je me réjouis, j’éprouve une
joie intense.). Le jôvent était aussi un briseur de magie,
mais d’un genre tout à fait particulier.
Voici une description de cette pratique d’après un récit du père R…. Coutumier de cette opération, de Saint-Laurent :
« Par exemple, lorsqu’une vache ne voulait
pas laisser téter son veau et menaçait de le tuer à tout
moment, le propriétaire venait me trouver pour me dire : « chez
nous il se passe telle ou telle chose… » Si j’étais aux
champs à labourer, je dételais mes vaches, je rentrais à
la maison pour me laver et m’habiller proprement et je suivais celui qui était
venu me chercher.
Dès mon arrivée je posais des questions :
« _ il paraît qu’il y a une vache à vendre ici ?
_ Oui. Et une bête de première.
_ C’est justement ce qu’il me faut. Allons la voir. »
On se rendait à l’étable et on commençait le marchandage
habituel. Naturellement, on finissait par tomber d’accord sur le prix et on
revenait à la maison vider un verre.
C’est a ce moment que je disais au propriétaire :
« Je suis bien content de mon achat, mais je ne pensais pas faire
affaire aussi vite ; je n’ai pas pris d’argent et , d’ailleurs, pour
le moment, je n’ai pas de place dans l’étable. Il faut que tu me gardes
la vache quelques jours. Tout de même je vais te donner une petite étrenne. »
Et je lui remettais une petite pièce ( avant 1914 : 10 sous ).
Et je le quittais en lui recommandant de prendre bien soin de la bête
que je viendrais chercher dans quelques temps.
Je le voyais deux ou trois jours plus tard et il m’annonçait :
Hé bé ! qu’ei douba ! (Eh bien, c’est arrangé !)
Le mécanisme du procédé est intéressant
car on voit immédiatement qu’il n’ya pas simulacre de vente, mais vente
effective, et notamment la plus importante qui est le transfert de propriété
consacré par la remise d’une pièce de monnaie à titre
d’acompte.
L’efficacité du procédé réside d’ailleurs dans
le transfert de propriétaire. Les paysans avait remarqué, que
le destin semblait particulièrement favorable à certaines personnes
en ce sens que tout ce qui était dans leur dépendance, sous
leur mains selon l’expression consacrée, restait toujours prospère.
Et on en concluait que ces personnes qui avaient « bonne main »,
ces « jôvents », possédaient un pouvoir
psychique personnel capable de faire échec aux pires maléfices.
Selon le père R… les jôvents sont :
« lous jôvents qu’ei quis que ne soun pas venjous, entau
pas meichans, que n’an pas envio de lo bezunho daus autreis e que ne lour
fant pas de miseras.
( les jôvents sont ceux qui ne sont pas haineux, pas méchants,
qui ne jalousent pas les autres et ne leurs font pas de misères.)
Il semblerait qu’aucun jôvent ne pratiquait la magie et leur réputation de jôvence était fondée sur leur honnêteté et leur amour connu du prochain.
Nilfheim