II.II.Les Êtres Hostiles ou Malveillants

Même lorsqu’ils étaient sûr de ne rien craindre du coté du diable, les paysans n’étaient, pour autant, pas plus tranquille. Car leur vie pouvait encore être troublée par des êtres ou génies, féminin pour la plupart, qui s’appelaient le lutin, les fées, les fadettes, les martes et les vieilles.

Le lutin.
Le lutin l’alûti, lou leti, était un petit être de la dimension d’un gros chat. Il pénétrait la nuit dans les écuries pour tresser la crinière des chevaux. Puis après leur avoir ouvert la porte de l’écurie, il les faisait galoper toute la nuit, en sorte qu’au matin on retrouvait les bêtes inondées de sueurs et de fatigue ; En outre, leur crins étaient si bien emmêlés que pour « lou découtir » (les peigner), il ne fallait pas moins de toute une matinée.
Le lutin possédait une patte de fer qui lui servait à punir les curieux.
Le tsoutsu (presseur) est un petit être qui vient la nuit vous étouffer, en se couchant sur la poitrine ( c’est ainsi qu’il fit périr beaucoup de jeunes enfants)

Les fées.
Les fées ( sing : fado plur : fadas) étaient peu connues sous l’aspect de ce que les livres de contes ont popularisé. Ce rôle de la bonne fée marraine qui se penchait sur le berceau des nouveaux-nés, tenant à la main sa baguette magique, pour leur faire présent de dons les plus enviables, était tenu dans le limousin, par la Sainte Vierge. Il existe cependant des « rochers des fées », des « ruisseaux des fées » et des « grottes des fées ». Mais on n’a aucune trace orale ou écrite qui expliquerait comment les « Anciens » imaginaient ces fades. En outre, les endroits nommés « Ruisseaux des fées »sont redoutés des paysans qui s’en écartent soigneusement la nuit, et dans quelques rares cas même le jour. C’est ainsi qu’une femme enceinte faisait toujours un long détour pour ne pas passer près de ces lieux maudits.

Selon Coissac, « les fades » ou fées sont des femmes blanches qui apparaissent la nuit dans les amas de rochers connus ordinairement sous le nom de « pierres folles », où elles font leurs saturnales en déchirant les membres de tous les enfants qu’elles peuvent attraper. »
« D’autres fois, elles dansent dans des cercles magiques marqués sur le gazon et où il ne pousse jamais le moindre brin de verdure. Les voyageurs attardés ont grands soin d’éviter ces furies qui les mettraient en morceaux s’ils s’avisaient de les troubler dans leurs ébats. »

Les fadettes.
On a put recueillir deux récits illustrant la nature de ces génies et leurs comportements :

« _ Les fadettes étaient des êtres ayant un buste de femme et des jambes de chèvre. Elles habitaient, a l’origine dans des grottes situés près des rivières, notamment près de la Vienne. Elles passaient leurs temps à tourmenter les hommes, effrayer les bêtes dans les prés ; brouiller le chanvre. Un jour, une fadette était entrée dans la maison d’une vieille et y semait le désordre.
La vieille se fâchant, la fadette lui demanda son nom. « Je m’appelle moi-même. » A peine la femme eut-elle répondu cela que le fuseau sauta d’un côté et la quenouille de l’autre. Alors la vieille jeta un tison enflammé sur la fadette. Cette dernière se sauva les vêtement en flammes. Voici qu’arrivée près de la Vienne, elle rencontra la reine des Fadettes.
« Qui t’as mise dans cet état ? lui cria-t-elle.
C’est moi-même, c’est moi-même !
Il faut que tu sois folle pour cela. Alors éteint le feu toi-même.
Et la fadette sauta dans la rivière.
Saint Victurnien, qui avait vu la scène, demanda ce qui c’était passé. On lui raconta tous les méfaits des fadettes. Alors le saint se mit à prier Dieu, lui demandant de délivrer le pays de tous ces mauvais génies. Une nuit, la Vienne se mit à monter, si bien que l’eau monta jusque dans la grotte des fadettes. Les uns disent que les fadettes purent s’échapper et se réfugier dans la région de Rochechouart, les autres qu’elles furent noyées, mais on pense plutôt qu’elles se sauvèrent, car c’était des fées, et l’on sait que les fées ne meurent pas. »

C’étaient des petites vieilles plus agaçantes que méchantes. A la veillée, elle occupaient toujours les meilleures places dans l’âtre, grattant le feu sans arrêt et ne cessant de taquiner les grands-mères qui filaient. Le plus grave de leur défaut était la manie singulière qu’elles avaient de voler les bébés pour les promener sur le toit de la maison ou les poutres de la grange. Cependant, non seulement, elles ne leurs faisaient aucun mal, mais encore elles les rendaient facilement. Il suffisait de leur dirent avec un ton de circonstance :
Auvo coumô ô puro ! torno-lou me, vai ! tu veiseis be que qu’ei tem de lou far tetar !
(Ecoute comme il pleure ! Rends-le moi ! Tu vois bien qu’il est l’heure de le faire téter ! )
Elles vous le rapportaient alors bien bravement.

_En ce temps là vivaient dans le village un pauvre paysan et sa femme. Pendant les longues soirées d’hiver, cette dernière filait le chanvre qui servait pour tisser lagrosse toile bise de jadis. Or cette année-là, le travail n’avançait pas et la mari s’en étonnait.
_« Que veux-tu que j’y fasse ? répondit sa femme. Les fadettes sont là tous les soirs ; l’une me coupe mon fil ; une autre cache mon fuseau et la troisième brouille mes écheveaux ! »
Et le soir on aurait pus voir un spectacle étrange se dérouler dans cette chaumière. Après avoir dépouillé ses vêtements, le paysan, qui avait envoyé sa femme au lit, enfilait en effet le caraco et les jupes amples de cette dernière et venait tranquillement s’asseoir près du feu. Mais déjà, de chaque côté de l’âtre, la place était occupé par deux petites vieilles à la figure ridées et malicieuse.
Sans prêter attention aux deux importunes, l’homme enfourcha une touffe de filasse sur sa quenouille et se mit en devoir de commercer à filer. Mais ces gestes étaient si gauches que les deux fadettes éclatèrent de rires tandis que la plus hardie demandait :
« Tiens ! voilà une nouvelle velheirî. Et comment t’appelles-tu ?
_ Je m’appelle Moi-Même !
_ Hé, Moi-Même, repris l’autre, comme tu files bien !
_Plo ! (sans doute) répondit sa compagne en riant plus fort, plo, les autres soirs on filait fin, fin,et on chantait : Virou-lou piti ! Virou-lou piti ! (tourne le petit) ; mais ce soir c’est gros, gros, et on chante : Virou-lou gros ! Virou-lou gros ! (tourne le gros).
_ Ah , ça ne te va pas, rétorqua le paysan rageur. Hé bien attrape ! »
Et, saisissant la pelle à feu qu’il emplit de braise ardentes. Il la leur lança au visage. Hurlant de douleur les deux fadettes sortirent précipitamment et appelèrent à l’aide.
« Qui vous a fait cela ? Qui vous a fait cela ? demandèrent leurs compagnes qui étaient accourues.
_ C’est Moi-Même ! c’est Moi-Même ! répondirent les malheureuses d’une seule voix.
_ Hé bien alors guérissez-vous toutes seules ! »

Il existait jadis près du village de Babaudus, dans la commune de Rochechouart, au lieu dit « las Savinieras » (les sapinières), une série de trous assez semblables à des terriers de renards que l’on appelait Cros de la Fadetas ( trous aux fadettes). L’endroit était mal famé, et on défendait aux enfants d’y garder les brebis.

Les Martes.
Les Martes vivaient uniquement dans le nord du département de la Creuse, dans cette partie avoisinant le Berry, qui jadis, dépendait de la Basse-Marche. Sénamaud de Beaufort et Laisnel de la Salle qui écrivaient au XIXè dernier ont pu recueillir sur place les derniers échos des légendes locales, ils nous ont laissé de ces « génies » des descriptions effrayantes :
« Les Martes a dit de Beaufort dans les Mémoires de la Société des Antiquaires de l’ouest (1851) étaient de grandes femmes brunes aux bras nus ainsi que la poitrine, dont les mamelles descendaient jusqu’aux genoux ; leurs cheveux épais descendaient jusqu’à terre ; elles inspiraient la plus grande terreur aux paysans qu’elles poursuivaient en criant :
« Tète, laboureur ! » et en jetant leurs mamelles par-dessus leurs épaules. Le portrait de ces était femmes partout identique, leur habitation au voisinage des dolmens qui portent également leur nom ( Pierre-à-la-Marte), tendrait à faire penser que les Martes étaient des prêtresses du Temps et faisaient des sacrifices sur les autels sanglants, où elles plaçaient probablement le paisible laboureur, faute d’une autre victime ; cette frayeur existait encore le siècle dernier et a fait une telle impression sur les esprits qu’au début du XXè siècles, les paysans en parlaient comme si ces femmes eussent réellement existé du temps de leurs aïeuls qui les avaient connues.
 »

De son côté, Laisnel de la salle a écrit :
« Ce sont en général de grandes femmes maigres, tannées et débraillées comme le sont les bohêmes. Leurs longs cheveux noirs et roides tombent d’un seul jet jusque sur leurs talons ;leurs mamelles presque aussi longues leurs battent les genoux. C’est en cet état et perchées sur quelque monticule ou sur la crête d’un dolmen qu’elles apparaissent parfois au laboureur qui travaille dans sa plaine, au berger qui paît ses brebis. Si ces braves gens ne répondent point aux appels effrontés qu’elles leurs adressent, elles rejètent aussitôt leurs mamelles par-dessus leurs épaules et, s’élançant à leur poursuite, les forcent d’abandonner et charrue et troupeau.
 » Les Martes ont pour voisins des espèces de géants connus également sous le nom de Martes ou Mases. La tradition ne dit point quelle parenté, quelle alliance, quelles relations peuvent exister entre les Martes femelles et les Martes mâles. Quoi qu’il en soit, la force de ces derniers tient du prodige. Ce sont eux qui, en se jouant, ont apporté et mis debout tous les dolmens et menhirs de la région. »

Mais déjà en 1905, ces souvenirs s’étaient estompés dans la mémoire des habitants, R. Drouault notait dans sa « Monographie du canton de Saint-Sulpice » :

« Les femmes qui habitaient les dolmens étaient grandes et fort laides ; elles avaient des bras immenses et des seins démesurés qu’elles rejetaient sur les épaules. Elles poursuivaient les laboureurs pour les faire téter en criant : Tétrabouilli, d’où le nom qu’on leur donne de préférence dans notre canton. Tout homme saisi par elles était mort. On leur attribuait la construction des dolmens. »


Les Vieilles.
Les Vieilles (las vieilhas) semblaient appartenir à cette catégorie de démons femelles de l’ordre inférieur désigné dans la mythologie germanique sous le nom de Mahr. La plus connu en Limousin, surtout en Haute-Vienne était lo chaucho-vieilho (allemand Nachtmahr, français cauchemar ) qui venait tourmenter les personnes, la nuit pendant leur sommeil. Elles passaient pas le trou de la serrure, montait sur le lit et s’étendait sur le corps du dormeur en commençant par les pieds jusqu’à le recouvrir complètement. Lorsqu’il dormait profondément ou qu’il n’avait pas de force de se débarrasser de l’importune, le malheureux ne tardait pas à mourir étouffé.

Une autre vieille était « la vieille des puits » qui s’apparentait également à l’ondine ou nixe germanique. Elle se tenait au fond des puits ou des fontaines tressant sans arrêt une longue corde qui lui servait à attraper les enfants qui avait l’imprudence ou la témérité de se pencher au-dessus de l’eau. Cette légende était, bien sûr, inventé pour faire peur aux enfants lorsqu’ils étaient tentés de s’approcher d’un puit.

Nilfheim