II.I LE DIABLE ET LES SUPPÔTS DE L’ENFER.

Le Diable.
De même que le français a plusieurs mots pour désigner le diable en fonction des personnage qu'il incarne, le patois limousin connaît deux sortes de diables et trois mots différents.

le "Sifer".
Le mot sifer se prononçant parfois sifar vient du français "lucifer", il ne désigne nullement un ange rebelle, mais il est utilisé couramment dans l'expression suivante; on dira surtout d'un enfant:
- Qu'ei un piti sifer, c'est enfant est un petit démon!

L'Aversier.
Le mot "aversier", qui se retrouve parfois dans le vieux français représente le Génie du Mal dans ce qu'il a de plus odieux. L'"aversier", est un être cruel, il ne connait aucune compassion ni aucune pitié. Il n'agit ni sur la haine, ni par amour. Faire le mal est sa seule et unique préoccupation.
Voici un exemple :
au lendemain d'une noce on a tiré un coup de fusil, selon la coutume " pour tuer l'oiseau". Par malheur, on a blessé et parfois tué une enfant; ce n'est pas un accident; c'est l'aversier qui est passé par l et qui d'une journée de réjouissances a voulu faire une journée de deuil, c'est aussi simple que cela, pour s'amuser.

Le diable des contes et des légende.
Le diable ( on pourrait presque dire le bon diable) des contes et légendes du limousin, se présente sous des traits qui ne sont pas si différents de ceux des autres provinces, voir des autres pays.
Comme partout, on lui reconnaît des pouvoirs magiques illimités grâce auxquels il est en mesure de donner satisfaction à toutes les requêtes qui lui sont soumises, quel que soit l'objet auquel elles s'appliquent ou les délais qu'on lui fixe pour accomplir sa mission. Ainsi, il donnera à l'ambitieux une partie de ses secrets et en fera un sorcier puissant et redouté; à l'avare il donnera « la poule noire » qui pond des pièces d'or; à l'amoureux, il donnera un philtre pour se faire aimer. Et même le paysan obscur, qui vit misérablement dans sa masure avec son élevage chétif et sa maigre récolte, verra une fois le marché conclu, son élevage prospérer et son grenier se remplir.
Bien entendu, ceux qui entrent en relation avec le diable connaissent la contre-partie qui leur sera demandée en échange des services qu'ils reçoivent.
Mais, d'une part, ils sont habitués à toutes les finasseries qui, à la campagne, entourent la conclusion et l'exécution d'un marché, et d'autre part, le diable ne se montre jamais très astucieux , malgré qu'il se fasse appeler le « Malin », il se présente toujours sous les mêmes déguisements, utilise les mêmes ruses et fixe toujours les mêmes conventions, les paysans hardis sont sûr de trouver au dernier moment, l'astuce qui leur évitera de payer le prix demandé. Et quel fierté d'avoir au moins une fois dans sa vie « roulé » le diable !


Rencontre avec le diable.
Il est assurément rare qu’on puisse le rencontrer fortuitement. Lorsque le cas se produit, il ne se montre pas sous la forme d’un être cornu et grimaçant comme le montre les images du Moyen Age, mais plutôt sous la forme d’un animal : un gros chat, un chien, un mouton et parfois un bouc. Tous ces animaux, de couleur noire bien entendu, sont couverts de long poils, et portent le nom de « beitio bourrudo ». Leur apparition signifie généralement l’arrêt de mort pour la personne qui en est témoin. Fort heureusement cette rencontre ne se fait qu’à la nuit tombée et en certains lieux mal famés connu de tous. Parfois, il arrive que ces rencontres se produisent tout simplement sur la route, ce qui peut conduire à de tragiques méprises.
Dans une telle situation, il convient de ne pas s’affoler car il ne faut pas éveiller la colère de l’animal par un geste malencontreux. Le moment le plus difficile se présente lorsque l’on atteint le seuil de sa maison, le but du diable est de pénétré juste derrière vous afin de mieux vous posséder par la suite. C’est pourquoi, lorsque vous aurez la main sur le loquet de la porte et que vous serez prêt à ouvrir, il faudra vous retourner rapidement en allongeant un bon coup de gourdin sur le museau de la bête qui vous a suivi. Profitant de ce moment de répit, vous entrerez vivement et refermer la porte.
Quand il joue au mouton égaré le diable se change en une pauvre bête qui toute la journée a cherché en vain son troupeau, il se couche alors dans le fossé et paraît harassé. Si une nuit il vous arrive d’apercevoir au bord de la route un mouton noir qui semble dormir, épuisé de fatigue, ne faites pas comme ce paysan, cupide qui, chargea la bête sur ses épaules pour l’emporter chez lui. Au fur et à mesure qu’il avançait le fardeau devenait de plus en plus lourd, il ne pus jamais s’en défaire. Cet homme là ne revit jamais femme et enfants.
Lorsque le diable se déguise en bouc, c’est soit pour rencontrer une personne désirant être initiées aux arcanes de la magie, soit pour se rendre au sabbat. Dans ces conditions, il est peu probable qu’il s’intéresse à vous, ayant d’autres préoccupations en tête, comme quelques osculum obscenum qui seront déposés sur son sinistre séant, ou quelques frêles infant à « ribauder ».

C’est en l’interpellant directement qu’on a le plus de chances de le voir apparaître, voici la formule la plus connu :
_ «  Ribo qui, Barbo roujo que io te parle ! » ( Viens ici, barbe rouge que je te parle !)

Paraît alors un homme de grande taille vêtu d’un long manteau noir et coiffé d’un capuchon noir (NDR : forcément !), sous lequel passent deux petites cornes. Ses yeux brillent « comme des chandelles », et quand il se déplace des flammes jaillissent sous ses pieds. Ainsi il vous questionne sur votre requête, et le marché s’engage aussi simplement que cela.

Voici un témoignage rapportant de telle rencontre  :

« Près de Châteauneuf-la-Forêt, à 150 mètres environ du petit village des Beauvais, se trouve un carrefour appelé les « Quatre-Vias ». Dans un coin, sous de grands arbres, un petit piédestal en pierres sèches supportait autrefois une croix en bois assez vétuste. Le lieu avait un aspect fort lugubre, car dès le crépuscule, on risquait d’y faire de fortes méchantes rencontres, voire celle du Diable.
A cause de cette mauvaise réputation, le Père Macaire, qui s’était attardé un soir au « Quatre Vias », fut confondu avec le sinistre personnage par un valet de ferme qui lui administra de violents coup de bâtons avant de s’apercevoir de sa méprise. »

L’auteur de ce témoignage apporte ensuite la « légende des « Quatre-Vias » :
« Un vieux paysan de Murat, marié 7 fois et 7 fois veuf trouva la vie si triste qu’il en attribua la cause à ses anciennes femmes passés dans l’autre monde. Pour avoir une opinion plus sûre à ce sujet, il se résolut de se renseigner auprès du diable. Une nuit très noire, il s’enivra légèrement puis se rendit au carrefour. Après s’être signé, il s’approcha de la croix et cria de toutes ses forces :
- « Barbe Rouge, viens ici que je te parle !
- Un grand et bel homme à la face couleur de brique apparut dans les ténèbres et lui dit
- « que me veux tu ? »
- Malgré sa violente surprise le paysan trouva la force de demander :
- « Est ce que mes anciennes femmes me font du tort ?
- La réponse vint de suite :
- Pas du tout ! Au contraire ! Mais toi, tu peux remercier les crottes de chèvres qui sont dans ta poche, car sans elles tu ne rentrerais pas vivant chez toi.
«  le brave homme comprit alors qu’il ne devait son salut qu’à son chapelet, s’empressa de déguerpir. On ne l’entendit plus jamais maugréer sur ses anciennes femmes. »

De ce carrefour maudit il ne subsiste plus que le nom, car il a disparu lors de la construction de la route reliant les deux villages de Pont-de-la-Prairie et Sainte-Marie-la-Claire. »

Mais on pouvait , bien sûr, aborder le Diable d’une manière moins formelle. Il suffisait de se présenter à minuit, dans les lieux qu’on avait coutume de fréquenter en criant : « J’ai quelque chose à vendre ! J’ai quelque chose à vendre ! ». L’acheteur que l’on devine ne tardait pas à se présenter…
Dans le roman « Le moulin du Frau » d’Eugène le Roy, le diable portait le nom de « Robert », l’action se situe dans le Périgourdin, on raconte qu’il existait un cimetière fréquenté par Le Diable et que «  Ceux qui n’y croyaient pas n’avaient qu’à essayer… Ils n’avaient qu’à aller à cette croisée des chemins et appeler neuf fois Robert… » Il est intéressant de noter que l’opéra de Meyerbeer écrit en 1831 porte aussi ce nom «  Robert le Diable »…

Les suppôts de l’Enfer.

Le Diable avait bien sûr, à sa dispositions, un nombre important d’auxiliaires qui l’aidait dans ses tâches. Cependant la tradition et les croyances populaires ne définissent pas toujours leur rôles avec précisions. Pour autant, les anciens en désignait certains sous le terme « personnel de maison »…

Les diablotins.
Ils étaient chargés d’exécuter les travaux que leur maître s’était engagé à effectuer pour le compte de communauté ou de particuliers…Leur spécialité étaient les travaux de génie civil ( construction de routes, de ponts, aménagement de cours d’eau, et parfois le travail des métaux précieux.)
Les diablotins avaient aussi pour charge de garder le troupeau des âmes des enfants morts sans baptême que le diable poursuivait lors de sa « chasse fantastique ».

Les danseurs de nuit.
C’étaient principalement des jeunes gens (le plus souvent des jeunes filles) qui dansaient la nuit au clair de lune, généralement dans le fond d’un pré, là où s’entassent les brouillards matinaux. Ils invitaient le passant à prendre part a leurs danses, forcément, on était perdu si l’on acceptait l’invitation.

« Près de Linards, entre le bois de Boulandie et le Grand-Bueix, au lieu dit «  Creux-la-Combe », se trouve un petit ravin. Un soir, quatre jeunes filles qui revenait de veiller au Petit-Bueix y rencontrèrent à minuit un musicien et quatre jeunes gens qui les invitèrent à danser. Elles acceptèrent, mais au cours de la danse, elles virent que des flammes s’échappaient de la bouche de leurs cavaliers ainsi que sous leurs pieds. Elles voulurent s’enfuir, mais la terre s’ouvrit et personnes ne les a revues. » 

Un autre exemple publié par M. Pommier dans la « Vie Limousine et la Brise »se retrouve à Nouic :

« C’était la foire de la saint-sylvestre à Nouic. Ce soir là, il y avait bal à l’auberge et Lizou, bien qu’âgée de 15 ans y courut en compagnie des autres jeunes filles du bourg et des environs.
Elle était terriblement jolie, la petite Lizou, mais aussi un peu coquette. Aussi dédaignait-elle souvent les paysans, trop vulgaire à son goût, pour les étrangers, surtout lorsqu’ils étaient beaux, bien mis et de bonnes manières. Et c’est ainsi que ce soir là elle dansa constamment avec un jeune homme que personne ne connaissait. Il venait disait-il, de Mortemart où son père était l’intendant du château.
Et les danses succédaient aux danses. Vers minuit, une vielle femme qui observait le couple ne manqua pas de surprise face au comportement du jeune homme. Elle en fit par à ses voisines. L’inconnu tournait toujours et de plus en plus vite. Ses pieds ne semblait plus toucher le sol tandis qu’une fumée légère mêlée d’une odeur de souffre l’environnait. Pressentant un malheur , on courut prévenir le curé qui arriva avec son bénitier et le goupillon. Et dès qu’il eut aspergé le couple, l’étrange cavalier se changeât en démon et dit :
- j’ai perdu et c’est dommage, car il ne fallait plus que deux tours pour que la jeune fille soit à moi. Mais maintenant, comment faut-il que je m’en aille : en pluie , en feu ou en vent ?
- En pluie, répondit le curé, tu noierais tout ; en feu, tu brûlerais nos maisons et nos champ ; va t’en vent !
Alors sur toute la campagne un vent furieux s’éleva, se dirigeant vers le couchant. C’était le diable qui s’enfuyait. »

Sorciers et sorcières.
Les sorciers et les sorcières, après s’être vendus eux-mêmes au diable étaient ses meilleurs auxiliaires pour le recrutement de nouveaux serviteurs et pour l’achat des âmes. Ils assistaient régulièrement au sabbat et les sorcières étaient spécialement chargées de la préparation des philtres et des nourritures consommées au cours de cette assemblée.

Les loups-garous.
Le loup-garou se disait en limousin leberou , le mot avait aussi un féminin leberouno qui n’était le plus souvent qu’un sobriquet péjoratif donné à l’épouse d’un loup-garou, puisque seuls les hommes couraient le garou.
Le loup-garou, homme en commerce avec le diable, courait la nuit dans la campagne travesti dans une peau de loup, afin dit la légende  « d’effrayer et de tourmenter les pauvres gens ». On était loup-garou de père en fils, car ils ne pouvaient trépassé qu’après avoir transmis leur peaux à un successeur. Ils étaient donc contraint de remettre ce funeste héritage à un de leurs propres enfants.
Les loups-garous couraient alors la campagne pendant l’Avent et le Carême ( pour info : période de pénitence dans la liturgie chrétienne), surtout les nuits de pleine lune. Ils devaient parcourir chaque nuit neuf paroisses ( d’autres disent neuf clochers ou neuf communes). Tous les chiens qu’ils rencontraient en route étaient, bien évidemment dévorés. Enfin, après avoir parcouru tant de chemin, ils étaient rompus de fatigue. Ils se laissaient porter par les passants, et s’amusaient à lécher leur visage.
En échange de ces « obligations », le diable leur accordait quelques faveurs, comme le pouvoir de faire tomber la grêle ou de tarir le lait d’une vache.
Un loup-garou pouvait être délivré de son enchantement : il suffisait lorsqu’il avait sa peau de loup sur le dos, de la percer pour la voir aussitôt se rétrécir et se détacher d’elle même du corps. Il était aussi délivré si, pendant sept années consécutives, il avait couru sans être vu de personnes.

Les histoires sur les loups-garous sont nombreuses, en voici quelques unes :

Le premier est un résumé des lignes écrites par l’abbé Duléry dans son livre sur Rochechouart. Cette histoire était si populaire dans la région, que l’imprimerie locale Dupanier avait édité une carte postale représentant la petite montjoie qui se trouve au lieu dit de « la Croix de Blancharaux » avec la légende qui figure dans le récit :
« La commune de Rochechouart renferme un village nommé Roumagnat. Dans ce village habitait une famille courant en loup-garou de père en fils. Ce loup-garou avait pour mission de tourmenter les habitants, principalement ceux de Biennat. Très souvent il se rendait ainsi au village de La Vallade, où il faisait mille tours. Il avait un plaisir malin à venir gratter la bassie (évier en pierre). Les métayers sortaient aussitôt ; mais effrayés, ils rentraient de suite. Comme ces manifestations se renouvelaient souvent, les métayers projetèrent de prendre cette bête et de la tuer. Le soir, le loup-garou revient gratter comme à l'ordinaire;  les métayers et leurs voisins, armés de faux , de bâtons, voire de fusil, sortent avec précipitation ; le loup-garou saute dans le pré ; ils y sautent après lui ; on le cerne, mais au moment où on croyait le tenir, il s’élève et disparaît dans les airs en poussant de grands éclats de rire.
» Un jour cet homme loup-garou tomba malade. Le pauvre souffrait : il ne pouvait mourir parcequ’il avait sous son traversin sa peau de loup-garou et qu’il ne savait à qui la donner. Enfin il lui vint une idée ; il avait un sien neveu, son filleul : il le fait venir et lui dit :
 » _ Mon neveu je t’affectionne beaucoup, tu le sais. Je ne veux point mourir sans te faire un cadeau. Tiens, prends cette bourse et ne la montre à personne. Et il lui tendit sa peau bien enveloppée.
 »Le filleul, croyant emporter un trésor, repartit tout joyeux. Bientôt il fut nuit close. Impatient de connaître ce qu’il emportait, le garçon ouvrit son paquet, mais aussitôt la peau lui sauta sur les épaules et lui colla au dos. Tout essoufflé il arriva à la Croix de Blancharaux où, ce soir même, se tenait le sabbat. On lui fit bon accueil et on lui donna pour mission d’effrayer une jeune fille qui devait se présenter à minuit.
»Il y avait, en effet, dans le village voisin de babaudus, une famille dont l’aïeul était un loup-garou. Cette homme avait une petite-fille de 18 ans recherchée en mariage par un garçon qui ne plaisait pas au grand-père. Mais la jeune fille insistait avec tant de force que le grand-père finit par donner son accord à la condition que la jeune fille irait seule à la Croix de Blancharaux telle nuit qu’il lui indiquerait ( il pensait qu’au dernier moment elle reculerait devant cette obligation).
» Effectivement, le jour précédent la visite, la jeune fille demeurait hésitante. Tout à coup, une dame vêtue de blanc se présenta à ses yeux et lui dit :
»- Ne craint rien, mon enfant, je te prends sous ma protection. Va à la Croix de Blancharaux, il ne te sera fait aucun mal, si avant de partir tu caches dans ton tablier et emmène avec toi le chat de la maison. Enfin en revenant, prends bien gardes de ne point détourner la tête.
» Ainsi fit-elle. A minuit, elle se présenta devant la croix et se mit a crier à haute voix :

Sai filhetto souletto
O lo Croû de Blanchareu
Uno ve,
Sai filhetto souletto
O lo Croû de Blanchareu
Douas ve,
Sai filhetto souletto
O locroû de blanchareu
Treis ve.

(Je suis fillette seulette / à la croix de Blancharaux / une fois…etc…)

» A peine eut-elle prononcé ces dernières paroles qu’un grand bruit se fit entendre suivi d’un profond silence. Puis une voix lui dit :

Si tou n’aviais pas lo chat minau*
Dins toun davantau
Tu ne t’en eirias pas entau…

(Si tu n’avais pas le chat matou / dans ton tablier / Tu ne t’en irais pas ainsi. )

*Minau est ici une déformation de margau qui est le nom que l’on donnait au chat.

 » C’était notre loup-garou qui venait de prononcer ces mots. Aussitôt deux écailles tombent dans les yeux de la jeune fille et elle voit distinctement tous les loups-garous assemblées, les sorciers, le diable et toutes les horreurs du Sabbat. Mais au pied de la croix, se tenaient trois jeunes vierges vêtues de blanc qui éloignait les loups-garous qui voulaient la dévorer. Notre villageoise s’en retourna alors, suivie de plusieurs loups-garous prêts à la mettre en pièces si elle avait eu le malheur de tourner la tête. Arrivée sur le seuil de sa porte, impatiente de voir qui la suivait, elle jette le chat et tourne la tête. A l’instant, elle se sent mordue au talon et tombe à la renverse à l’intérieur de la maison, heureusement pour elle, car si elle était tombé au dehors, les loups-garous l’eussent dépecée.
»Après avoir ainsi mordu la jeune fille, le loup-garou parcourut ses neufs paroisses et, au chant du coq, rentra chez lui bien fatigué. Le jour même, il retourna chez son parrain et lui dit :
 »_ Cher parrain, je vous rends ce que vous m’avez donné. Je ne veux de cette peau à aucun prix.
»_Tu l’as, tu l’as gardes. Et il rendit son dernier soupir.
» La jeune fille guérit de sa blessure mais resta boiteuse. Enfin, on fit le mariage. Le marié était précisément le jeune loup-garou qui l’avait mordue. On assure que leur union fut très heureuse.
 »

Voici une autre histoire se situant dans ce même village de Babaudus, Pierre aiguisait un jour ses couteaux pour aller saigner un porc au petit village du Breuil distant d’environ trois kilomètres. Un de ses voisins, Jean, qui le regardait faire, lui dit quand le travail fut terminé :  « Avec de tels outils, tu ne crains personne. » (Jean courait le loup-garou et Pierre le savait)
_ Ma foi non. Celui qui viendrait me faire des misères tomberait mal.
Le soir venu, Pierre mit ses couteaux sous sa blouse et partit pour le Breuil. Arrivé au lieu-dit Les Passadoux il entendit soudain un pas feutré et rapide, et avant qu’il ait pu se rendre compte de ce qui lui arrivait, quelqu’un vêtu d’une peau de loup lui sauta sur le dos. Sans perdre son sang-froid, Pierre sorti son couteau le plus long et le plongea dans le flanc de son agresseur.
« Ah, dit le loup-garou, j’ai bien du malheur. Si seulement tu n’avais percé que la première peau, j’étais délivré. Mais tu es allé trop profond, tu m’as tué. »
On retrouva le lendemain un cadavre sur la route.

Dans une ferme du Vigen, le domestique courait le loup-garou. Comme la maison ne possédait que peu de lits, ce domestique couchait avec le fils du maître. Et ce jeune homme ne tarda pas à s’apercevoir que son compagnon de lit quittait fréquemment la chambre pour disparaître jusqu’au lendemain matin.
Une nuit il le suivit et le vit dévorer un chien. Le lendemain il raconta au domestique la scène à laquelle il avait assisté.
« Quel dommage que tu m’aies vu, répondit ce dernier ; je n’avais plus que quelques semaines à courir et il va falloir recommencer. »
Mais selon une autre variante, la réponse au domestique aurait été la suivante :
« Quel dommage que je ne t’aie pas vu ; tu y serais passé toi aussi. »
Selon certains, tout loup-garou que l’on apercevait vêtu de sa peau de loup se changeait en bête féroce (lo malo beitio) et ne craignait pas de s’attaquer à l’homme.

Le Sabbat.
Le Sabbat était une assemblée nocturne à laquelle tous les serviteurs du diable venaient rendre hommage à leur maître. Les sorciers y venaient par des moyens connus d’eux seuls ; les loups-garous y venaient revêtus de leurs peaux de loup ; quand aux sorcières, elles arrivaient par la voie des airs, affourchées tantôt sur un manche à balai, tantôt sur un bâton.

L’on faisait au sabbat des maléfices, des philtres, des poisons de toutes sortes et à tous usages. Les enfants dérobés à leur parents étaient les bergers des crapauds et autres vilaines bestioles que les sorcières leurs donnaient à garder ; ils tenaient tous une gaule blanche.

Le diable, maître souverain de l’assemblée s’y montrait parfois en bouc, quand il paraissait en homme, c’était un être grimaçant et torturé « rouge comme braise ».
On voyait dans ce lieu de grandes chaudières pleines de crapauds, de vipères, de chairs de pendus, de noyés et autres horribles charognes ; des eaux puantes etc…etc…

Lorsque la société s’était réunie on faisait l’asperge avec l’urine du diable, qui paraissait pour l’occasion sous la forme d’un bouc avec des cornes énormes, sous sa queue était une figure humaine, laquelle était particulièrement destinée à recevoir les baisers des assistants comme témoignage d’honneur et de respect ( osculum obscenum)…

C’était au sabbat que les sorciers recevaient leurs pouvoirs magiques et que les loups-garous étaient informés du cercle des paroisses qu’ils auraient à parcourir.
Cette solennité était suivie d’un banquet rituel où l’on servait du pain noir de millet, des crapauds, des vipères, des hiboux avec la chair des suicidés.

A la fin Satan recevait une nouvelle fois l’hommage de ses hôtes qui venaient lui baiser l’une et l’autre face.
Les petites assemblées du sabbat se tenaient pendant le temps de l’Avent et le Carême, les nuits des lundi, vendredi et samedi de chaque semaine;  les grandes assemblées avaient lieu chacune des nuits des quatre bonnes fêtes de l’année, ainsi que les nuits du Vendredi saint et du Carnaval. Les chats prenaient part à l’assemblée du Mardi-Gras.

Nilfheim