II.III.INDIFFERENTS, BETES FANTASTIQUES, APPARITIONS DIVERSES
Les âmes en peine.
La mentalité limousine conçoit mal ce que peut être l’âme
et notamment ce qui constitue son caractère fondamental, c’est-à-dire
l’immatérialité. Les paysans croient qu’elle peut être
soumise, comme un être vivant, à certaines contingence naturelles
telles que le besoin de se nourrir et de se protéger du froid. De plus
s’ils placent très bien l’Enfer dans les profondeurs de la terre, prison
dont on ne s’évade pas et le paradis au ciel, dans l’immensité
de l’espace, personne ne sait où se trouve le purgatoire, ni même
ce que c’est que le purgatoire.
En outre on suppose que l’âme ne s’envole pas vers le ciel immédiatement
après la mort.
Bêtes fantastiques.
La poule noire.
A Rochechouart, elle s’appelait Mandegôro qu’il ne faut pas
confondre avec la mandragore-plante qui était lou matagô .
Comme nourriture, le maître lui donnait un écu d’argent, chaque
matin et à midi elle pondait un louis d’or. Seul le diable pouvait
procurer la poule noire. Près de la Croix de Blancharaux, lieu-dit
dont j’ai parlé à propos des loups-garous et du sabbat, un petit
chemin de terre se dirige vers la ferme isolée de l’Autro et à
quelques trois cents mètres forme avec un autre chemin venant de Babaudus
un carrefour que l’on appelle la « Croix de Pressignac ».
A ce carrefour, une nuit, à minuit, un homme du village avait ainsi
obtenu une poule noire, mais n’avait jamais voulu révéler par
quel moyen. Si, aujourd’hui, on n’entend plus parler de Mandegôro,
le mot, par contre, est resté dans le patois. Une mère à
qui ses enfants réclament trop souvent de l’argent leur répond :
Ente voleis vautreis que lou trobe ? Io n’ai pas lo Mandegôro !
(Où voulez-vous que je le prenne ? Je n’ai pas la poule noire !)
Mélusine et les serpents légendaires.
La Haute-Vienne dont une partie du territoire faisait partie jadis de la Basse-Marche
appartenait à la famille des Lusignan poitevins ; il n’est pas
surprenant dans ces conditions que nos paysans aient connu des serpents légendaires.
Dans l’est du département une couleuvre légendaire était
le liô qui hantait les ruines et parfois les dolmens comme
à la Tamanie, dans la commune d’Oradour-sur-Vayres. Enfin, à
Thouron, on raconte qu’un soir de décembre 1814 arriva dans le bourg
un discret mais élégant attelage :
« Il franchit le portail du château et s’arrêta devant le perron. Un vieux monsieur accueillit une dame jeune, fort belle, suivie de sa femme de chambre. Dame Henriette de Wesbeck venait d’entrer dans la légende de Thouron, car elle décéda quelques jours après son arrivée et, le 1er mai 1815, le propriétaire du château la conduisit au tombeau. Embaumée et ensevelie avec tous ses bijoux dans un cercueil de verre, M. Eudel, inconsolable, venait la contempler chaque jour. Or, un soir, quel ne fut son effroi de voir un serpent noué autour du cou de la défunte ! Il fut alors murer le tombeau et vendit le domaine »
Le cheval Bayart.
Ce cheval mystérieux qui appartient à la légende des
Quatre-Fils Aymon avait été vu par plusieurs personnes de la
région. Voici deux témoignages :
« Par une nuit de juillet, lumineuse et claire,
mon grand-père chauffait le four à tuiles. Tout à coup,
du côté de Champeaux (Commune de Gajoubert), on entendit le trot
d’un cheval. Le bruit des sabots était assourdi par l’herbe du chemin,
mais ce devait être un beau cheval, à en juger par son allure.
Mon grand-père vint se poster au bord du chemin pour voir à
qui pouvait bien appartenir une bête pareille. Alors, il aperçut
dans le clair de lune une bête superbe et pourtant il ne voyait nul
cavalier sur les reins du noble animal, il ne voyait non plus ni bride ni
selle, et cependant il entendait le bruit de la gourmette, celui du mors,
le tintement des étriers qui s’entrechoquent à vide et le crissement
du cuir d’un harnachement neuf.
Le merveilleux cheval passa devant mon grand-père en le regardant de
son œil de feu. Il fit à peine un écart lorsque la main de l’homme
se tendit pour essayer de l’arrêter. Le bruit des sabots s’affaiblit
peu à peu, puis il n’y eut plus rien qu’un long hennissement pareil
à un cri humain plein d’inquiétude.
Alors mon grand-père dit qu’il lui avait été donné
de voir et d’entendre le beau cheval Bayart. »
Près du village de Villemonteix dans la commune de
Cheissoux se trouvent deux gros rochers appelés « Pierres
ou rochers de la Vierge ». Les gens racontent que les nuits sans
lune, un cheval blanc s’échappe d’un de ces rochers pour aller boire
dans une pêcherie qui se trouve en contrebas, non loin de la route.
L’herbe est toujours broutée autour de cet abreuvoir. L’endroit était
mal famé car le cheval poursuivait les passants jusqu’à ce qu’ils
tombent d’épuisement. Aussi lorsque quelqu’un devait passer de nuit
près des rochers de la Vierge on ne manquait pas de lui dire :
« Fais attention au cheval blanc »
Enfin, il existait autrefois, près de Rancon un souterrain qui lui
servait de refuge et aurait été détruit au moment où
le vieux chemin qui y conduisait aurait été remplacé
par une route.
La mandragore.
Au nombre des animaux fantastiques qui fréquentaient la Haute-Vienne,
il y a lieu d’ajouter une sorte de monstre dévorant dont le repaire
se trouvait sur le petit plateau de Frochet, à 2 km environ à
vol d’oiseau du bourg de Bussières-Boffy, presque à la limite
du département de la Charente. Le comte Gui de Villelume a publié
jadis, sous une forme légèrement romancée, dans le Bulletin
du Dolmen-Club de Bellac (année 1908, n°1) cette terrifiante histoire
de la mandragore que l’on contait à la veillée, encore au début
du siècle, dans les communes avoisinantes.
Nous sommes au début du Moyen Age. Un monstre que la tradition désigne
sous le nom de « Mandragore » sème la terreur
dans la contrée. Les récits de bergers recueillis par l’auteur
le représentent « sous la forme d’un serpent de 50 pieds,
à la face presque humaine, aux ailes sonores, aux griffes puissantes.
Son corps recouvert d’écailles luisantes se termine par une queue acérée
comme un dard. »
Chaque mois une jeune fille que le sort désigne est
livrée au monstre qui la dévore après l’avoir mise en
pièces. L’épouvante tient les paysans terrés au fond
de leur cabane, car personne n’ose affronter l’animal redoutable. Les preux
chevaliers sont, en effet, partis à la Croisade et il ne reste dans
les châteaux que les vieillards et les adolescents.
Alix de Joncherolles, fiancée du Chevalier Guyot de Saint Quentin est
désignée à son tour. Le jeune homme jure alors de tuer
la Mandragore ou de périr dans la lutte. Il part sur sa mule et se
rend à Frochet. Après un combat dramatique où il faillit
vingt fois trouver la mort ainsi que sa monture – une bonne mule qui a été
abattue sous lui – Guyot réussit enfin à porter un coup fatal
au monstre qui plonge dans l’étang de « l’Eau Péride »
sur lequel flotte bientôt sa dépouille inanimée.
Vainqueur généreux, le chevalier voulut donner à la Mandragore
une sépulture honorable. Il la fit donc transporter dans l’eau tumulus
du Doignon où reposent maintenant ses ossements.
La légende ajoute qu’il ne faut pas chercher à fouiller sa tombe ;
on ne trouverait que « l’herbe qui égare » et
une porte de fer que nul n’a jamais pu et ne pourra jamais ouvrir.
Enfin le voyageur qui traverse certaines nuits les landes de Frochet peut
entendre des bruits étranges semblables à des gémissements :
ce sont les voix des jeunes vierges dévorées par le monstre.
Mais il vaut mieux ne pas passer par là, car les entendre porte malheur.
Apparitions diverses.
La chasse fantastique.
On désigne la chasse fantastique sous le nom de chasso galero à
Rochechouart, Peyrat-le-Château et Eymouiers, sous le nom de chasse
galerine à Mézières et à peu près partout
sous celui de chasse volante ( chasso voulante). Chasso galero
est la traduction patoise de « Chasse à Gallery »
appellation en usage dans l’ouest de la France, principalement en Poitou et
en Vendée, « La chasse Gallerie » se retrouve
aussi au Québec, mais l’explication que l’on en donne, chez nous, est
complètement différente de celle qui a cours dans ces régions.
Rien que pour le limousin , il existe de très nombreuses descriptions
de cette chasse fantastique à peu près toutes identiques d’ailleurs
sur le fond sinon sur certains détails auxquels les auteurs se sont
plu à ajouter toutes sortes de fioritures.
Les deux récits qui suivent ont été recueillis,
en 1935. Le premier a été conté, en patois par une femme
originaire de Rochechouart qui avait 15 ans à l’ époque
où elle a assisté à la scène en 1895.
« Un soir de Printemps, au serein, nous rentrions, ma sœur
et moi à la maison, lorsque tout à coup nous entendîmes
un grand vent, mais sans que l’on puisse voir bouger une feuille. Puis éclatèrent
brusquement des claquements secs pareils à de grands coups de fouet
et enfin des cris. On aurait juré un troupeau de petits chiens se poursuivant
et hurlant. A certains moments, la troupe paraissait se disloquer et tentait
de remonter vers les bois de la Place . Nous fîmes, ma sœur et
moi, le signe de croix et nous dépêchâmes de rentrer. »
Dans ce témoignage y sont clairement indiqués
tous les détails que l’on connaît sur cette chasse mystérieuse.
Pour nos paysans, en effet, ce troupeau de petits chiens hurlant n’est pas
autre chose que la horde innombrable des enfants morts sans baptême
que le diable et son armée de diablotins harcèlent nuit et jour.
Et ces pauvres petites créatures n’ont pas d’autre moyen d ‘échapper
à leur sort que de trouver refuge sur une croix. C’est la raison pour
laquelle elles tentaient de remonter vers le communal du village où
se trouve l’immense croix des morts, tandis que ça les ramenait vers
les bois de la Place, c’est-à-dire à l’opposé.
S’ils ne pouvaient réussir à se poser sur une croix, les enfants
avaient encore la ressource de demander un parrain et voici, à
ce propos, un deuxième récit :
« Un jeune homme qui devait être parrain d’un
bébé pas encore né venait de terminer ses sept années
de soldat et rentrait chez lui encore équipé en militaire. Or
la femme qui l’avait choisi accoucha de deux jumeaux qui moururent aussitôt
nés. L’un d’eux pouvait être considéré comme baptisé
puisque son parrain était choisi, mais pour l’autre il fallait bien
admettre qu’il était mort sans baptême. La nuit donc, où
le soldat rentrait à pied, car en ce temps-là il n’y avait ni
chemin de fer ni diligence, il entendit soudain des cris déchirants
que tentait de couvrir le bruit d’un grand vent ; c’étaient les
âmes des deux petits que poursuivait le démon. Elles semblaient
se disputer. L’une disait : » Voilà mon parrain ! »
Et l’autre répondait : »Non, c’est le mien ! »
En entendant cela, le jeune homme comprit que c’était la chasse volante.
Il tira son grand sabre, traça un grand cercle autour de lui, dessina
une croix au milieu et cria à son tour : » Ne vous
disputez plus ! Je suis votre parrain à tous les deux. »
Puis il ouvrit sa veste et découvrit sa poitrine contre laquelle virent
aussitôt se blottir deux petits oiseaux. Le diable se montra alors,
mais il ne pouvait atteindre le soldat enfermé dans le cercle et protégé
par la croix.
« -Rends-moi mon bien, dit-il
« -Je n’ai rien à toi.
« -Rends-moi mon bien.
« -Je n’ai rien à toi.
Et tous deux se mirent à se disputer. A ce moment un coq chanta.
« -Tu as de la chance, reprit le démon en s’éloignant,
car si le coq n’avait pas chanté, nous nous serions mesurés
tous les deux. »
Rassurés par la fuite de Satan, les deux petits oiseaux se juchèrent
tranquillement sur l’épaule du garçon qui les porta à
une fontaine voisine où il les baptisa. Ils se changèrent alors
en deux petits anges qui s’envolèrent vers le Ciel en disant :
« -Merci, tu nous as sauvés. Nous te garderons ta place
au Paradis. »
Nilfheim