I.II Le Folklore du ciel.

Il faut noter que pour ce chapitre, en dehors des connaissances relatives à la météorologie populaire lui fournissant de précieuses informations sur l’élevage et la récolte des plantes, le paysan ne se soucie que fort peu d’astronomie. On peut croire qu’il n’en a pas toujours été ainsi, et qu’à une époque, sûrement fort reculée, nos pères ont connu, ou du moins ouï dire, les grandes légendes cosmiques relatives à l’antiquité méditerranéenne.

Le ciel et l’atmosphère.
Le ciel se dit en patois lou seu ou lou siau. Il n’est guère employé que dans son sens physique, une voute immense au dessus de nos têtes. Dans son sens religieux de « demeure des élus » le ciel est une notion étrangère au monde paysan. On lui préfère le mot « paradis » qui insiste plus sur cet état de béatitude après la mort…

On ne sait plus rien sur l’origine du ciel et de l’air ( l’er ou l’ar). Cependant les phénomènes atmosphériques ont donné lieu à de nombreuses observations concernant la météréologie populaire.

Le Soleil.
Le fait est clair, bien que ce soit fort à la mode, il n’y a pas trace d’un culte quelconque envers le soleil comparable à celui de Mithra. En patois, comme en français, le soleil est au masculin et la lune au féminin alors que c’est l’inverse dans les langues germaniques.

L’aspect physique du soleil :
Sur la nature du soleil les paysans ne savent rien en dehors de leurs souvenirs scolaires. C’est une masse de feu disent-il. Certains ont remarqué qu’il présente quelques taches sombres et disent qu’elles représente une femme «  portant un faix de linge » qui se trouvait là, pour avoir lavé un dimanche. Mais cette explication est donnée partout ailleurs, à propos des taches de la lune…

Orientations et points cardinaux :
Le patois limousin n’a pas de mot précis pour désigner les quatre points cardinaux. Autrefois pour situer un point géographiques on utilisait des périphrases : plus haut que ( ou au dessus de) ce village ; plus bas que ( au dessous de) cet autre, à droite ou à gauche de ce troisième etc…etc…

Il en était de même pour fixer une direction : en sus ( ou en moun) ; en (ou en vau). Plutôt qu’une direction lou levan désignait l’exposition au soleil levant, lou mieijour était l’exposition au plein soleil et l’ensemble des pays situés au sud. Quant à l’exposition au nord on l’appelait lou relu ou rielu ( coté opposé à la lumière).
Selon certain le coté du soleil levant était « jauvent » : certaines guérisseuses faisaient leur prières en se tournant dans cette direction. Et c’est également de ce côté que l’on tournait jadis, la tête des morts dans les cimetières…

Le soleil et la magie
Après soleil couché ( en Limousin on dit rentré) et avant soleil levé, c’est-à-dire l’espace de temps que comprend le crépuscule, toutes sortes d’entreprises étaient fortement déconseillées. Il ne fallait pas laver ni pétéler ( battre le linge avec un battoir) sinon on risquait d’être condamné à ce travail pour l’éternité, il ne fallait pas balayer la maison ; les portes de l’étable et de la grange devaient être fermées au verrou de l’intérieur. Il ne fallait ni ensemencer, ni mettre à couver ( saint Yrieix), ne pas rester à travailler aux champs, mais rentrer avant l’Angélus, sinon on « restait  pour le loup » ( Saint–Just ).

Par contre tout ce qui était entreprit à l’aurore « prospérait » les « herbes de la Saint-Jean » devaient être cueillies avant le lever du soleil, car il n’avait pas encore détruit le pouvoir magique dont elles s’étaient imprégnées pendant la nuit, elles gardaient ainsi leurs propriétés curatives ou fécondantes.
L’aurore était aussi le moment propice pour « lever ou conjurer le mal », ou préparer des remèdes…

Le jour et la nuit.
Pour expliquer ce phénomène il existe une légende relative aux « Bagengeais qui allaient chercher le jour ». Voici un aperçu de cette légende :
« Dans une région placée à la limite des deux départements de la Haute Vienne et de la Corrèze, les Bagengeais, habitant de Bagenge, s’éveillaient au milieu de la nuit , attelaient leurs charrettes à vaches et, à la lueur de quelques lanternes, se rendaient jusqu’au mont Gargan (situé dans la même commune) d’où ils ramenaient le jour.
Or une nuit, Saint Pierre se présenta devant les hommes prêts à partir et leur dit :
« O Bagengeais ! Hommes à la peine ! le bon Dieu a eu pitié de vous ! Voyez ce grand coq rouge ! Prenez le. Maintenant, c’est lui qui fera lever le soleil. Chaque matin il chantera 3 fois et le soleil se lèvera. »

Cette légende semble avoir été assez répandue, puisqu’on la retrouve en d’autres lieux du Limousin assez éloignés les uns des autres.

Dans le village de la Bessette (Corrèze) , les habitants se rendaient sur le Puy Bezaud «  pour faire lever le soleil ».
A Nantiat, les paysans trouvaient que, pendant les travaux le soleil tardait toujours à venir. On envoyait donc des hommes le chercher et il le ramenaient dans leur charrette. Or une fois ils revinrent bredouilles. Désespérés, ils s’adressèrent à un sorcier qui leur remis un coq. Et le coq ramena le soleil par ses chants.
Une autre version existe : « Le soleil qui se couche sur la Charente( à l’ouest) se lève sur Nexon ( à l’est). pourquoi ? c’est parce que pendant la nuit, il va de la Charente à Nexon, il ne peut plus remonter. Pour cela il y avait des hommes exprès ( désignés exprès). Bien avant le jour ils attelaient leur grande charrette et ramenaient le soleil pour le moment où les gens s’éveillaient. »

La lumière.
Le mot lumière a pour correspondance en limousin « clierdo », il se rapproche de clarté,


E vou vô bolia de lo clierdo…
(Et je vais vous donner de la lumière..)


Briller lorsqu’il s’agit du soleil ou de la lune se traduit par luzir ( luire) ; on dit aussi lou solei ( ( ou lo luno) rayo ( le soleil rayonne ).
Ce mélange de lumière et d’ombre qui forme le « clair-obscur », s’exprime en limousin par le verbe traluzir ( luire par derrière ou par en dessous) . Si la lune ( ou le soleil) brille sous un nuage, on dit lo luno rayo sous nible. C’est ce type d’éclairage et plus particulièrement de lumière, qui, la nuit, donne aux choses les apparences les plus fantastiques et les plus effrayantes : bêtes accroupies dans les fourrées prêtent à bondir, hommes paraissant à l’affût dans on ne sait quel bosquet, etc…

Après soleil rentré, entre le jour qui s’éteint et la nuit qui approche se place lou seren «  le crépuscule ». Il fait nuit se dit « co fait bru » et pour caractériser une nuit noire on dit : «  Qu’ei bru coumo chas lou loup ! ».
« Le jour se lève » se traduit par lou jour pico et la point du jour par lo pouncho dau jour.

Présages tirés de l’aspect du soleil.
Le soleil qui se couche dans un ciel coloré d’un rouge puissant est toujours apparu aux gens de la campagne comme un signe précurseur d’évènements très grave ou de fléaux épouvantables tels que guerres, épidémies ou inondations. Il a été rapporté qu’en 1870, on avait vu plusieurs soirs de suite, « le soleil se coucher dans des flots de sang ».
Dans certains villages on dit que «  le soleil luit tous les samedis pour sécher la chemise de la vierge. »

La Lune
La lune a toujours été plus familière aux gens de la campagne que le soleil malgré son titre d’astre roi, lequel lui a été conféré par les hommes de sciences et non par les hommes du peuple. Elle occupe une place si importante que dans certains pays elle a fait l’objet d’une étude particulière, comme le moon-lore en Angleterre.

Les phases de la lune.
La lune réfléchit la lumière du soleil, elle présente de ce fait plusieurs aspects, que l’on appelle phases. Ces phases varient en fonction de la position qu’occupe la lune par rapport au soleil et à la terre. Ces phases dont la durée totale forme le mois lunaire ou lunaison sont au nombre de quatre d’une semaine chacune… Ce sont :

- la nouvelle lune.
- le premier quartier.
- la pleine lune.
- le dernier quartier.

Mais les paysans donne à la lunaison d’autres noms. Ainsi la première phase correspond à la nouvelle lune ou en patois, luno jôno ( lune jeune), parfois on dit primo luno ; la seconde phase correspond à la pleine lune ou luno roundo ; la troisième au dernier quartier ou luno vielho ; enfin le dernier quartier et le début de la nouvelle lune se place dans la phase de lune perdue, car l’astre devient de moins en moins visible

L’homme et la femme dans la lune.
Dans la plupart des communes, on explique la présence des taches sur le disque lunaire, en affirmant qu’il s’agit d’un homme portant une fourchée de buisson sur son épaule, exilé là par Dieu qui a voulu le punir pour avoir travaillé un dimanche. A Saint Yrieix et à Saint-Just on ajoute qu’à côté de l’homme chargé du fagot d’épines, on peut voir une femme à genoux lavant son linge, punie elle aussi, pour le même motif que son mari. D’autres affirment encore que c’est la Sainte Vierge à genoux berçant dans ses bras l’enfant Jésus, ou que cet homme de la lune ne serait autre que Saint Jean-Baptiste.

Influence de la lune sur la végétation.
Jadis les paysans de tous les pays observaient la lune avant de semer, de récolter, de couper des arbres ou de les tailler, de vendanger et de mettre le vin en bouteille, d'accoupler les animaux ou de tuer le cochon,... Tout cela se perd, car le productivisme agricole et la course effrénée au profit ne tient plus compte de ces éléments essentiels.
Mais Il reste quelques « hippies » ou « agriculteurs  bio » pour suivre la voie tracée par leurs ancêtres.

On distinguait donc quatre périodes dans une lunaison.
- Le croissant : allant de la lune perdue à la pleine lune.
- La pleine lune ou lune ronde.
- Le décours allant de la pleine lune à la lune perdue.
- Et enfin la lune perdue , période pendant laquelle la lune est invisible.

On conseillait de semer les choux ou les salades ( plantes qui ont tendance à « monter »), et de les repiquer au début de la lune vieille, quan lo luno s’eibercho ( quand la lune commence à présenter une brèche ). Une taille en lune jeune poussait l’arbre à bois ( on disait co fai revoulinar). Or, nos anciens connaissaient parfaitement ce principe de physiologie végétale suivant lequel les arbres trop généreux en ramure et en feuilles fournissent plus difficilement des fruits. Par conséquent, on taillait en lune jeune lorsqu’il s’agissait de former la charpente, mais en lune vieille dès qu’il s’agissait d’obtenir la fructification.

Influence de la lune sur les animaux,
Des remarques semblables peuvent être faites en ce qui concerne l’influence de la lune sur les animaux, notamment pour ce qui est de la fécondation. D’une manière générale on évitait de « conduire au mâle »et de mettre a couver en lune perdue, car c’était « gaspiller inutilement son temps et son argent ». Les saillies faites tout au début de la lune jeune n’étaient guère meilleures ; tantôt les jeunes naissaient sans force ; tantôt les portées étaient de un voir deux individus. Ces pratiques étaient tout spécialement observées pour les lapines qui peuvent être fécondées à tout moment. Quant aux autres animaux qui n’acceptent la « saillie » qu’en période de « chaleurs », on s’efforçait, si l'on était en lune jeune, de retarder l’opération de deux ou trois jours.

Influence de la lune sur les êtres humains.
Il n’a été relevé que deux cas où cette influence est nettement affirmée. Il s’agit de cette maladie parasitaire à laquelle on croyait beaucoup jadis et que l’on appelait les vers. Selon la croyance populaire, mais elle n’était pas particulière au Limousin, la virulence de ces parasites se manifestait régulièrement et violemment à chaque nouvelle lune : l’enfant était pris de suffocations ; c’étaient, disait-on, les vers qui remontaient de l’intestin.
Le deuxième cas concerne la détermination du sexe du prochain enfant après un accouchement. Si dans les trois jours qui suivaient l’accouchement, un changement de lune se produisait, on pouvait être assuré que le premier enfant à venir serait d’un sexe différent de celui qui venait de naître.


Les étoiles.

Autrefois, dans la plupart des communes du Limousin on appelait les étoiles, lous lunous, ou lous lunetous (les petites lunes). Pourquoi cette appellation de « petites lunes » de préférence au dérivés du latin eitelo en usage dans les autres pays de langue d’oc ? Eh bien, Il semble que ce soit une spécificité régionale. Les paysans croyaient que la lune se perdait tous les soirs et qu’au début de chaque lunaison une nouvelle lune remplaçait l’ancienne, qui étant trop vieille n’avait plus de force et ne servait désormais à rien… Le Bon Dieu brisa alors cette vieille lune, et fit les étoiles, des petites lunes, avec les morceaux, daus lunous. Comme cela durait depuis le commencement du monde, c’est la raison pour laquelle il y a tant d’étoiles dans le ciel.

Les noms patois des astres et des constellations n’existent vraisemblablement pas. Car les paysans ont, en effet, toujours eu une peur affreuse de la nuit et n’éprouvaient aucun désir de sortir le soir pour contempler la voûte céleste.

Pour autant la constellation la plus connue est la Voie lactée. La désignation la plus courante est celle de Chemin de Saint-Jacques, à cause de sa direction nord-sud qui était celle suivie au Moyen-âge par les pélerins se rendant à Saint-Jacques-de-Compostelle.
On parlait aussi de Chemin de Saint Pierre, car c’était, disait-on, la route que prenait les âmes des défunts pour se rendre au Paradis.
Parfois elle était nommée le Chemin de Saint-Jean.

Les deux autres constellations les plus connues étaient les Ourses, appelées respectivement le grand et petit chariot. Cependant la grande ourse était soit appelée la casserole soit la cuisinière suivant les communes.
Le nom de râteau ( rateu, râte )était donné soit à Cassiopée soit à Oryon. D’ailleurs Oryon était bien connue ( il indique le sud), on l’appelait les Trois Mages ou les Trois Bourdons…
L’étoile du berger portait le nom de ligô c’était une étoile qui apparaissait une heure avant l’aube. 

Phénomènes astronomiques
La terreur, qu’inspirait jadis aux paysans une éclipse de lune ou de soleil ou l’apparition d’une comète était très grande.
On se barricadait dans la maison, allumait moult cierge de la Chandeleur et les femmes se mettaient en prières comme si l’on attendait une catastrophe. Mais ces craintes avaient disparu en 1900. Car l’apparition de la comète de Halley provoqua plus de curiosité que de peur.