I.IV FOLKLORE DES EAUX
Selon les Anciens, parmi les quatre éléments qui forment les
choses existantes ; l’eau, la terre, l’air et le feu, l’eau a tout de
suite été mise à part.
« …De toute les choses du sol, les sources… sont les plus utiles à la vie humaine ; elles étaient celles dont l’existence capricieuse rappelait le plus cette vie elle-même. Leurs murmures semblaient pareils à des voix ; elles aussi couraient et sautaient et ces mille changements de leur aspect et de leurs bruits qui éveillèrent tant de poétiques images dans les temps littéraires, multipliaient chez les anciens les sensations d’un contact religieux. Tout en désaltérant l’homme, elles lui sourient, elles l’égaient ou l’étonnent. On dirait qu’elles lui parlent et il cherche à les comprendre. Elles n’ont pas, pour son imagination d’enfant, la froide austérité des forêts immobiles ; elles sont, de toutes les forces de la nature, celles qui étaient le plus près de son âme. Puis, que d’inestimable bienfaits il attendait de ces bonnes et vivantes nourricières ! C’est la fontaine qui rafraîchit, repose et purifie, qui soulage la fièvre, rend la vigueur et guérit la maladie… Si c’est autour de ces sources que grandirent les premiers groupes d’humain, elles furent pour ces mêmes groupes les rendez-vous permanents de leurs prières, créatrices des premières sociétés et leurs premiers dieux. »
Camille JULLIAN, Histoire de la Gaule, t. II.
Dans le culte voué à la source
, on ne tarda pas à incorporer « le rocher au pied
duquel elle jaillissait, l’arbre qui la couvrait de son ombre, la clairière
d’où elle s’échappait ». Ainsi naquit à côté
du culte des eaux, le culte des pierres, le culte des arbres et de la végétation.
On pense retrouver la trace de ce culte, dans le cheminement mystérieux
que les pèlerins effectuent lors de leurs visites aux « bonnes
fontaines » et qu’ils doivent respecter scrupuleusement pour que
la « dévotion » soit valable.
Les exemples sont nombreux, les plus fréquents sont :
Faire le tour d’un pré au milieu des bois de châtaigniers, gratter
au pied de deux chênes avec sa chaussure, ou encore faire le tour d’un
rocher et frotter contre celui-ci les parties malades.
Bien sûr, on ne doit pas se cantonner aux eaux jaillissantes ( les sources), le folklore des eaux comprend aussi les eaux courantes ( rivières et ruisseaux) ; les eaux dormantes ( gouffres ou gours) ; et les eaux stagnantes (étang et serves, mares et pêcheries).
Les eaux jaillissantes, sources et fontaines.
Les sources peuvent se présenter sous
quatre aspects :
L’eau qui suinte au pied d’un rocher ou d’un talus creuse une cavité
de faible profondeur où elle s’amasse en petite quantité pour
se répandre ensuite sur le terrain environnant et former, quelques
mètres plus bas, une rigole par où elle s’échappe.
L’eau a creusé une cavité profonde où elle se rassemble
et d’où elle s’échappe directement par une rigole.
L’eau est captée, c’est-à-dire que le réservoir naturel
creusé par l’eau a été élargi et approfondi par
la main de l’homme de manière à permettre l’exploitation de
la source, soit que l’on puise directement dans ce réservoir, soit
que l’on utilise la rigole d’écoulement transformée à
cet effet en conduit ( chanau ) formé par deux planches placées
en V ;
Enfin lorsque l’eau est particulièrement abondante et de goût
agréable, elle peut être réservée en totalité
à la consommation humaine. On entoure donc la source d’un petit édicule
en maçonnerie coiffé d’une guérite destinée à
empêcher sa pollution par les animaux et les débris végétaux
tels que les feuilles mortes. Ce type de fontaine se retrouve dans beaucoup
de villages.
On traitera des fontaines qui ont un rapport
avec le folklore, celles qu’on appelle en patois las bounas founts
( les bonnes fontaines), parce que le peuple leur prêtait toutes sortes
de vertus : pouvoir de guérir, procurer une faveur, faire se réaliser
un vœu, etc…
Frank Delage , ancien président de la société archéologique
du Limousin, décédé en 1950, a publié un travail
de recensement de ces sources miraculeuses dans la Nouvelle Revue des Traditions
populaires (mai-juin 1949 ).
Ancienneté du culte des fontaines
à dévotions
Le culte des « bonnes fontaines » et le culte des saints sont
extrêmement liés. On vénère le saint, la fontaine,
le lieu, parfois les trois à la fois. Dans l’Histoire, les sources,
domiciles de prédilection des divinités celtiques, n’ont été
attribuées que secondairement à des saints. La dévotion
consiste, une fois la ou les fontaines repérée(s) par la «
metteuse de part » - intermédiaire nécessaire à
l’accomplissement du rituel - à faire « son devoir » («
son devei ») c’est-à-dire sa dévotion.
Isolées dans la campagne, rien ne semblait
les désigner pour ce rôle de sanctuaire qu’elles ont joué
tout au long des âges et, pour la plupart, jusqu’à la période
comprise entre les deux dernières guerres. Claude Vaillat a fourni
des preuves indiquant leurs anciennetés, montrant que le culte des
sources était antérieur, en Gaule, à l’occupation romaine,
mais en ce qui concerne les sources signalées par les folkloristes
dans leurs monographies, il fait cette réserve :
« Si, dans certains cas, il est possible de distinguer au travers
de la tradition chrétienne populaire, un vieux fond de paganisme, nous
devons bien nous garder de généraliser et de prétendre
par exemple, que les nombreuses sources sacrées honorées à
l’heure actuelle sous le vocable d’un saint du christianisme, aient fait l’objet
d’un culte aux temps païens. Rien n’est plus faux ; le christianisme
a eu et a encore aujourd’hui ses fontaines et ses sources sacrées,
et les dévotions qui leurs sont rendues n’ont souvent rien à
voir avec un ancien culte païen, pour elles, inexistant. »
Le culte des sources dans la Gaule antique, Paris, 1932.
Effectivement, on ne possède sur les
sources aucun document archéologique ou épigraphique qui permettrait
de leur assigner à coup sûr une date d’ancienneté. Les
références les plus anciennes peuvent être tirées
de la Vie des Saints, mais il faut bien admettre que chacune de ces Vies comprend
autant de faits purement légendaires que de faits « historiques ».
Par conséquent, il est impossible de trouver une date antérieure
au haut Moyen Age. Il existe, cependant, de fortes présomptions pour
que le culte rendu à certaines des fontaines remonte à une époque
beaucoup plus reculée. Il y a tout d’abord cette persistance dans la
Gaule chrétienne de cet ancien culte des arbres, des fontaines et des
pierres contre lequel se sont élevés les conciles : Carthage
en 398, Arles en 452, Tours en 567, et , pour finir Charlemagne dans ces Capitulaires.
D’autre part, on ne peut nier qu’il existe dans certaines dévotions
un ensemble de rites tellement étrangers à la liturgie catholique
qu’il faut bien en revenir a cette hypothèse selon laquelle il ne peut
s’agir que des séquelles d’un ancien culte païen : la bizarrerie
des itinéraires imposés, faisant intervenir des stations au
pied d’un arbre, des attouchements de rochers et de pierres, circumambulations
dans le sens des aiguilles d’une montre ( bien que ce rite soit commun au
judaïsme) qui est aussi le sens de rotation apparente du soleil.
Par contre il est probable qu’il y ait eu au Moyen Age, une multiplication
de ces « bonnes fontaines »

La confiance du paysan.
Le paysan a longtemps eu une très grande confiance dans ses « bonnes
fontaines ». Ces sources ont fait l’objet de fréquentation
assidue, car il y avait bon nombre d’attestation de guérison.
Parfois pour visiter ces sources il fallait entreprendre un long voyage :
_ les gens de Rochechouart se rendaient
à Berneuil, dans le canton de Nantiat ( distance aller retour de 40
km), à Montrollet, en Charente ( 48 km) et jusqu’à Brantôme,
en Périgord, voyage de 180 km qui demandait trois jours ;
_ « les bonnes fontaines » de Cussac recevaient des
pèlerins venant de la Rochefoucauld ( 80 km);
A la suite de ces pèlerinages, il y avait plusieurs exemples de guérisons totales et définitives :
« Un homme de Masseret ( commune de la Corrèze, limitrophe de la Haute-Vienne) arrive à une « bonne fontaine » de la commune de Vicq, perclus de rhumatismes, il est transporté dans une charrette à âne conduite par un parent ; malgré ses béquilles, on doit le porter à la fontaine. Il fait ses dévotions en conscience et, aussitôt, il marche sans béquilles et remonte sans aide aucune dans son véhicule… »
L’attitude du clergé.
L’attitude du clergé face à ses dévotions n’était
pas partout la même. Certains, s’appuyant sur le fait que la source
était patronnée par un saint, encourageaient ces pratiques qu’ils
s’efforçaient de modifier peu à peu par la célébration
d’une messe en plein air ou tout du moins par une visite à l'église
où le pèlerin devait faire brûler un cierge et se faire
lire l’Évangile du jour.
D’autres fermaient les yeux et transmettaient même courtoisement à
une femme spécialisée les demandes de dévotions qu’ils
recevaient avec les dons en espèces joints à ces demandes.
Patronage des sources.
La question du patronage des sources ne se pose pas dans les mêmes termes
que pour le patronage d’une cité ou d’une corporation. Mais plusieurs
d’entre elles ne sont patronnées par aucun saint, ce qui peut signifier
qu’elles sont de dates relativement récentes.
Pour les autres, on constate, généralement, qu’il n’existe aucun
lien entre la maladie que l’on veut guérir et le pouvoir traditionnel
du saint. En fait, la source n’est pas placée sous le patronage de
tel ou tel saint, mais sous son vocable, non dans son sens liturgique, mais
dans son sens commun de dénomination.
Deux raisons ont guidé les populations
pour le choix de ce vocable :
- Un saint ayant achevé de construire une église jette son marteau
au loin ; à l’endroit où le marteau frappe le sol une source
jaillit : Sen Aliés, Sen Alei (Saint Eloi) ; Sen Irieis (
Saint Yrieix).
- Plusieurs sources sont dites de « Saint Eutrope »
, évêque du pays voisin de Saintonge, dont le nom patois est
sen Eitropi ; ce sont donc les estropiés qui fréquentaient
ces fontaines.
La recherche de la fontaine à laquelle
doit être conduit le malade.
En dehors des cas simples, où la maladie était nettement caractérisée,
la recherche de la fontaine, qui permettrait de guérir le malade, était
une affaire de spécialiste. Cette spécialiste était une
femme, on l’appellait lo recoumandeiri ou recommandeuse ( celle qui
conseille ou recommande le malade). Autrefois chaque village de quelque importance
avait sa recoumandeiri, qui presque toujours, était aussi lo preijeiri
( celle qui ensevelissait les morts).
Plusieurs expressions s’appliquaient à cette opération de recherche :
- En pays de langue d’oc la plus courante
était « meitre de part », que l’on peut
traduire, de deux façons:
Soit comme Juge Saint-Martin, qui la connaissait déjà en 1808,
par mettre à part l’argent nécessaire à la dévotion.
Soit par départager, c’est à dire faire un choix entre les différents
saints susceptibles d’être invoqués.
- Dans son « Pèlerinage
de Lionou » l’abbé Richard qui vivait une cinquantaine d’année
avant Juge a écrit :
[…] So mai que n’ero point tant soto
Per tira loûs deveis de part […]
(Sa mère qui n’était point si sotte pour tirer les devoirs de
part…)
Ce mot devoir se retrouve dans une expression existant a Rochechouart qui
était far virar lous deveis ( faire tourner les devoirs)
- En Marche on disait « tirer le voyage » ou « tirer les saints » .
Les recommandeuses utilisaient plusieurs techniques qui différaient selon les villages, on peut les regrouper ainsi :
- Dans certains, elle devait opérer à jeun. C’est pourquoi lorsqu’à la maison on avait une personne malade il fallait aller la quérir de grand matin. Après avoir examiné le malade ( s’il était présent), ou posé des questions ( s’il n’avait pu se déplacer), il fallait la laisser seule Elle prenait alors une jeune branche de coudrier « franche » c’est-à-dire n’ayant pas porté de fruits et coupée la veille de la Saint-Jean avant le lever du soleil. Elle se mettait ensuite à genoux devant le feu et plongeait une extrémité de la baguette dans la flamme tout en invoquant l’un des saints qui lui paraissait compétent pour la maladie à guérir. Lorsque cette extrémité était carbonisée elle la brisait et laissait tomber le charbon dans un bol d’eau bénite. Si le charbon surnageait, le saint invoqué « n’était pas bon » et il fallait recommencer l’opération jusqu’à ce que l’un des charbons coule au fond du bol : le malade devait alors se rendre à la fontaine portant le nom de ce saint.
« A Limoges, on mettait un brin de paille dans un vase plein d’eau que l’on tournait ; la paille étant arrêtée, on regardait la direction de son petit bout ; cette direction indiquait la paroisse d’où bougeait le mal. »
- On mettait des petits ronds de toiles faciles à reconnaître
dans un bol rempli d’eau, chacun de ces ronds étant bien entendu affectés
du nom d’un saint. Le premier rond qui coulait livrait ainsi le nom du saint
guérisseur, car selon l’expression locale le malade était taché
de ce saint.
-La « conseillère » remplissait d’eau une terrine
puis ayant coupé du papier en petits morceaux faciles à identifier,
elle donnait à chacun le nom d’un saint tout en les posant à
la surface du liquide : « Queud’aqui qu’ei en Serni,
queu d’aqui qu’ei en Soupezi, etc… ( Celui-ci est saint Cernin, celui-ci
est saint Sulpice, etc..) La terrine était alors glissée sous
le lit du malade le soir. On la surveillait pendant la nuit, Les morceaux
s’imbibait peu à peu et coulait les uns après les autres. Lorsqu’il
n’en restait plus qu’un à la surface de l’eau, on le retirait et la
« conseillère » indiquait alors le nom du saint.
- Enfin parfois, pour connaître le saint « protecteur »
du malade. Il fallait « far reindar » ( faire
rendre). On jetait successivement dans un seau des charbons rouges auquel
on affectait le nom de chaque « protecteur » possible.
Le charbon qui surnageait donnait le nom du protecteur à visiter. Il
est à noter qu’il fallait poser les questions dans l’ordre suivant :
- Dieu.
- La Sainte Vierge.
- Les Saints.
Selon la croyance locale, un enfant qui était « rendu » en même temps au bon Dieu et à la Sainte Vierge n’avait que peu de chance de survivre.
Dès que le nom de la fontaine était
connu, il fallait mettre sans délai l’argent « à
part. » Dans beaucoup de paroisses on affirmait même que
, pour que la dévotion soit bonne, il était nécessaire
que l’argent soit recueilli d’aumônes. On envoyait alors une femme aller
de porte en porte, pour solliciter cette charité, que personne ne refusait
( Ndr : à cette époque tout le monde était un pieu
chrétien ! ! !).
Quand ni le malade, ni une aucune personne de sa famille ne peut se déplacer,
on écrivait sur place en envoyant la collecte. Parfois on déléguait
un mandataire qui était bien souvent la recommandeuse, car elle connaissait
mieux que quiconque les rites particuliers à chaque source. Ces mandataires
étaient souvent des mendiants de village.
« Plusieurs de ces mendiants se chargeaient, de porte en porte,
de dévotions à accomplir pour des tiers. Ils marquaient chaque
engagement par une entaille sur une baguette de bois ( côchô)
pendant à leur ceinture, une baguette étant prévu pour
chaque saint. »
La dévotion.
La vénération dont les sources miraculeuses faisaient jadis
l’objet, se traduisait par deux cérémonies distinctes :
- la dévouçî (dévotion) proprement dite,
ou comme l’on dit en Marche le voyage.
- la vote (votum) qui, dans certaines paroisses était
lo grando vôto (magnum votum).
La dévotion était individuelle et il était toujours préférable que ce soit le malade qui la fasse lui-même. Lorsqu’il était dans l’incapacité physique ou mentale de le faire ( dans le cas d’un enfant), on avait recours à un proche ou à un mandataire, qui ramenait un peu d’eau de la fontaine pour la faire boire au malade. Ces dévotions individuelles se faisaient à toute époque de l’année.
La vote était plus compliquée,
c’était un pèlerinage collectif.
Il concernait l’attitude du pèlerin, l’itinéraire à parcourir,
les gestes à accomplir.
Fréquemment le pèlerin devait être à jeun. Tout
au long de la dévotion, il devait garder une attitude recueillie, ne
pas se retourner, ne pas revenir en arrière et ne parler à personne,
sous peine de voir la dévotion coupée (interrompue) et ainsi
non valable.
L’itinéraire était strictement fixé par l’usage ;
il empruntait parfois un trajet de retour différent de celui de l’aller
avec des circumambulations, stations pour des attouchements, récitations
de prières ou du chapelet, dépôt d’un ex-voto ou d’une
offrande ( morceau de pain, pièce de monnaie, épingles etc…) :

« A Berneuil, il fallait partir de l’église après avoir touché une certaine pierre de l’édifice. A la sortie du bourg on faisait le tour des prés situés à droite de la route et on la traversait en face de la fontaine. Ensuite on faisait le tour de deux chênes dont on grattait le pied avec sa chaussure, puis on allait se recueillir devant une croix à laquelle on accrochait un linge ayant appartenu au malade et l’on se rendait enfin à la fontaine. »
« Les bonnes fontaines de Cussac sont au nombre de trois réparties aux trois cornes d’un pré triangulaire bordé sur les deux côtés par des bois de châtaigniers ;et sur le troisième un vieux chemin. On commence par faire trois fois le tour de la fontaine situé au bord du chemin ; on continue par celle située à l’angle opposé et l’on termine par la troisième qui est la plus importante par sa taille et son débit. »
Quelquefois l’itinéraire était si compliqué et les rites si nombreux et minutieux qu’il était nécessaire de se faire accompagner par un guide. C’est pourquoi dans certaines paroisses les jours de vote, on était accosté par des petits marchands de cierges qui vous demandaient : « Vouleis-vou uno femno ? » ( Voulez-vous une femme pour vous guider ? )
En ce qui concerne les prières, on a beaucoup fabulé, en disant qu’il s’agissait de mots inintelligibles, de formule abracadabrantes, de prières secrètes etc…Il faut dire qu’au début du XIXè siècle, les paysans ne parlaient pas le français, ou alors très mal. Incorporées dans ce vilain dialecte patois quelques bribes de latin d’enfant de chœur, vous avez un aperçu du parler local…
Comme dans les cultes anciens les donaria,
(offrandes), tenaient une place importante. On en distingue deux sortes :
L’une avait un caractère propitiatoire ( elles étaient faites
d’avances pour obtenir une guérison, une faveur ou la réalisation
d’un vœu : c’était le cas pour les pièces de monnaies,
les épingles, et les morceaux de pain qui pouvaient être considéré
comme des sortes de gâteau rituels, que l’on jetait dans les fontaines ;
il y avait aussi des crins de cheval des plumes de volailles ou des poils
d’animaux que l’on essayait de coincer dans un mur ou un rocher. )
L’autre avait un caractère gratulatoire ( offertes en remerciement
d’une guérison, d’un vœu réalisé. C’était des
ex-voto : linge, vêtements et coiffures de malades ou, lorsqu’il
s’agissait du bétail : colliers, anneaux d’attelages et harnais.
)
Généralement la dévotion
se terminait par des ablutions et quelque fois par l’absorption de quelques
gouttes d’eau de la fontaine. Cependant il était rare que ces ablutions
concernent une immersion totale du corps, souvent seule la partie malade devait
être trempée, voire frictionnée. On commençait
par se frictionner vigoureusement le front et surtout la nuque. Puis c’était
au tour des poignets et des mains. Pour atteindre le coude et la partie supérieure
du bras , on prenait de l’eau dans le creux de la main et on laissait couler
l’eau tout le long du bras.
Par ailleurs la scène devenait plus scabreuse quand on arrivait aux
membres inférieurs… Inutile d’être explicite. Ce rite de la friction
était complété par l’immersion d’une chemise que l’on
retirait sans le tordre ( sans l’essorer). On la mettait au malade
le soir même.
On emportait aussi l’eau de la fontaine pour la boire, à laquelle on mélangeait parfois des raclures prises sur un rocher voisin, une statue ou le mur d’une église.

La fête votive.
La fête votive ou vôto présentait
des différences par rapport à la dévotion :
Elle était annuelle
Elle était collective
Son scénario était plus complet( il comprenait outre les rites
particuliers à la dévotion, une cérémonie religieuse
et une fête populaire.)
La vote se déroulait sur les lieux
même de la source, et suivant l’usage , elle se tenait non au jour fixé
par l’Église pour la fête du saint, mais la veille. Puis au début
du siècle, lorsque la campagne commença à se déchristianiser,
on pris l’habitude de décaler ces fêtes en les reportant au dimanche
suivant.
La vote était collective : on n’allait plus à la source
pour la guérison sur les conseils d’une vilaine bougresse ; on
s’y rendait en groupe à date fixe pour « accomplir son devoir »
comme s’il s’agissait d’un vœu.
On faisait soit une messe en plein air avec procession, soit une cérémonie
plus simple à l'église où à la chapelle voisine
avec souvent la participation du clergé alentour.
Ces cérémonies religieuses et ces dévotions se terminaient
généralement vers 11heures. Ensuite les personnes pique-niquaient
sur place ; des traiteurs servaient un repas disponible sous deux formules :
A la portion (c’est-à-dire à la carte) ou au prix fixe.
Il venait aussi lors de ces manifestations des manèges loteries et
jeux divers. En on y organisait des jeux de quilles et surtout des bals. Ces
grands déplacements amenaient inévitablement sur les lieux une
foule de loqueteux et de mendiants.
Pour ces mendiants la vote était annonciatrice d’aumônes, ils
exhibaient leurs plaies et certains plus valides offraient leurs services
pour réciter des prières :
Que lou boun sen Jan
Vous gorisse tous mai toutas !
( Que le bon Saint Jean vous guérisse tous et toutes)

On leur donnaient alors quelques sous, et
pour les plus mal lotis une tranche de pain avec un peu de fromage.
La vote était pour les jeunes gens l’occasion d’ébaucher une
nouvelle idylle, et pour les jeunes filles d’étrenner une nouvelle
toilette.
Voici deux récits pour illustrer la fête votive : le premier concerne la partie religieuse de la vote et est paru en 1903 ; le second est inédit et ne s’applique qu’à la fête populaire .
« … Les dévotions à
Saint-Victurnien ont lieu toute l’année. Bon an mal an , elles amènent
environ deux mille malades, pauvres aliénés pour la plupart,
qui viennent de Limoges, de l’arrondissement de Rochechouart et de la Charente.
Les jours préférés par les pèlerins, c’est-à-dire
par ceux qui viennent faire leurs dévotions à la fontaine sans
être malades, sont : le jeudi de l’Ascension et le premier dimanche
d’octobre qui coïncident avec les deux frairies de la localité.
» Pour faire leurs dévotions, les malades partent de l’église
du bourg en récitant des prières ; ils se rendent à
la fontaine, invoquent saint-Victurnien, et se lavent les parties du corps
où le mal s’est localisé ; ils avalent ensuite un peu d’eau
de la source, en remplissent une bouteille pour emporter chez eux et reprennent
le chemin de l’église.
» Pendant le neufs jours suivants, ils boivent chaque matin un peu d’eau
prise à la fontaine et dans laquelle ils trempent du pain spécialement
béni à cette intention et qu’on leur a remis a la sortie de
l’église.
» Aux dévotions à la fontaine, on a ajouté depuis
longtemps, les dévotions à Saint Victurnien.
» Aujourd’hui toutes ces dévotions peuvent être classées
de la façon suivante :
» 1° Dévotions à la Fontaine ;
» 2° Dévotions à la croix de Châtaignolle puis
à la fontaine.
» 3° Dévotions complètes comprenant la sortie des
saints.
» Nous avons dit en quoi consistait
les dévotions à la fontaine.
» la croix de Châtaignolle est une croix en bois placée
sur une bute à environ 1,5 km au nord du bourg, à l’endroit
dit-on, où les mules qui devaient ramener le corps du saint en Ecosse
refusèrent d’aller plus avant. Ainsi que la croix de la fontaine, elle
est presque entièrement cachée par des haillons et des offrandes
de toute nature. Au pied de cette croix se trouve une pierre creusée
en forme de bénitier dans lequel les pèlerins déposent
des morceaux de pain ou des pièces de monnaie. Les malades, en sortant
de l’église, sont conduits à cette croix avant d’aller à
la fontaine.
» Les Dévotions complètes comprennent les dévotions
à la croix des Châtaignolles, les dévotions à la
fontaine et la « sortie » du saint, l’exposition et
l’impositions des reliques.
» Le curé dirige cette dernière partie de la cérémonie
aidé du sacristain , d’un enfant de chœur et « d’une femme
des dévotion ».
» Ces femmes sont payées par les malades d’après le tarif
suivant :
» 0 f 30 pour les dévotions à la fontaine
» 1 f 00 pour kes dévotions à la croix des Châtignolles
» 16 f 75 pour les dévotions complètes
» Sur ces 16 f 75, le curé
prélève 2 f, la fabrique 5 f, l’enfant de chœur 0 f 75 et la
femme des dévotion 9 f, à charge par elle de faire, pendant
neuf jours consécutifs, les dévotions à la croix des
Châtaignolle et à la fontaine. Le jour de la sortie du saint,
elle dîne de droit à l’hôtel avec le malade et ceux qui
l’ont accompagné. Ces derniers lui laissent comme cadeau du linge ou
des vêtements appartenant au malade ; elle leur donne en retour
une bouteille d’eau de la fontaine, du pain et du vin qu’elle a fait bénir
et que le malade doit prendre chaque matin pendant les neufs jours qui suivent .
» De tout temps les dévotions de Saint-Victurnien ont été
approuvées et encouragées par les curés, qui du reste,
en bénéficient. Seul M. Deschamps, curé de 1873 à
1877, essaya de les interdire mais en vain. »
Ballado de las Roudeis ( Frairie des Ronces )
« Entre Sauviat et le Châtenet-en –Dognon, dans une vaste
châtaigneraie dépendant du domaine de Peyramont, a 1 km et ½
de toute habitation, a lieu, chaque année, le lundi de Pentecôte,
la Frairie ( lo balado) de las Roudeis.
J’y suis allé comme tant de Limousins en 1885, et j’avais été
émerveillé. Une réunion de près de 2.000 personnes
venues des communes environnantes et même d’assez loin, surtout des
jeunes gens et des jeunes filles en coquets barbichets. Beaucoup d’attractions :
cirques, diseuses de bonne aventure, lutteurs, jeux de boules et de quilles,
tourniquets, plusieurs bals. Pour les bals, les musiciens ( ménetriers,
vieilles, violons) étaient juchés dans les châtaigniers
au pied desquels on dansait. Restaurants en plein air avec les marmites accrochées
aux branches où on servait un excellent ragoût limousin.
» En ce qui concerne le côté religieux, il s’agissait d’une
fontaine dédiée à Saint Martin au pied d’une croix dans
le bois de laquelle on piquait des épingles après avoir bu une
gorgée d’eau. Au retour de la fontaine, le galant entourait la taille
de sa promise avec une branche de noisetier qu’il avait trempée dans
l’eau de la fontaine et la conduisait ainsi au bal.
» Le soir, les baladins se rendaient au châtenet ou à Ecoureau
où l’on dansait toute la nuit.
» La Frairie des Ronces facilitait les mariages ; elle existe encore
aujourd’hui, mais elle a perdu de sa vogue. ».
les eaux courantes.
Comme le citait J.de Vriès dans La religion des Celtes :« De
même que la source, le ruisseau ou le fleuve qui en sortait était
sacré. » Beaucoup de rivières portent un nom
qui signifie « la divine ». En limousin deux faits folkloriques
paraissent établir que d’un certain point de vue, le cours d’eau de
la Vienne a pu être considéré jadis comme sacré.
« Dans la région confolentaise, il faut, pour guérir les dartres, se laver avec l’eau de la Vienne entre le 21 mars et le 15 août ; passée cette dernière date l’effet serait contraire. »
D’un autre côté, Jules Tintou, dans sa description de la fête
de Notre-Dame du Battoir, telle qu’elle se déroulait jadis à
Limoges écrit :
« Une originalité de
ce cortège est que les attributs du métier y sont représentés.
Voici le savon, la pierre à laver, le bleu et enfin le battoir, porté
chacun par une jeune fille. Mais que signifie ce baquet d’eau que portent
allègrement des femmes vigoureuses ? Par une pensée pieuse,
la Vienne…a été associée à la fête et est
ici représentée par un peu de son eau limpide qui sera bénie
à l’instant »
-Lemouzi, année 1928-
Les eaux dormantes.
Ces eaux dormantes dont la couleur noire atteste la profondeur forment ce qu’en Limousin on appelle des gours ou gouffres insondables qui ne rendent jamais ce qu’ils ont englouti. Comme certaines cavernes ou grottes au fond desquelles la lumière n’avait jamais accès et qui, pour cette raison, apparaissent comme pleines de mystère et d’épouvante, on pensait que ces gours étaient habités par un animal fantastique chargé de protéger leur inviolabilité.
Voici deux légendes concernant des
gours de la Haute-Vienne et d’abord celle du gour Sylvain qui se trouve dans
le Vincou, près de Bellac :
« Il y a très longtemps…des femmes lavaient dans le
gour Sylvain lorsque vinrent des gens avec des seaux et des épuisettes,
dans l’intention de pêcher dans le gouffre.
Mais là, vivait sans doute le Génie de la rivière et
il ne tolérait point que l’on violât sa retraite. Sous les yeux
des lavandières épouvantées, un corbeau s’envola criant
d’une voix rauque :
Levo-te, mechan tem ;
Is volen peichar lou gour de Sylvain !
(lève toi, mauvais temps !
On veut tarir le gour de Sylvain.)
Aussitôt le ciel s’obscurcit, le vent gronda, la pluie se déversa
en trombes, les eaux se répandirent en nappes lourdes comme le plomb.
Tout le jour la tempête fit rage pour défendre des hommes l’habitant
mystérieux du gour de Sylvain. »
La deuxième concerne Rochechouart.
En amont du moulin de la Côte, la Graine qui coule au pied du château,
juste au dessus de la promenade des Allées, forme une nappe immobile
où existe, paraît-il un gouffre. Un jour au cours d’une terrible
tempête, les vents soufflèrent avec tant de violence qu’ils renversèrent
la chapelle du château. Dans cette chapelle se trouvait une cloche ayant
le pouvoir merveilleux de faire danser le « roc du bœuf »,
rocher branlant situé sur l’autre versant de la vallée.
La cloche alla donc se précipiter dans la rivière et s’engouffra
dans l’abîme d’où l’on n’a jamais pu l’arracher. Les « anciens »
ajoutaient que l’on avait fait venir des plongeurs de Limoges ; l’un
toucha la cloche avec son pied et l’on entendit le bruit sortant du gour,
mais il fut impossible de la retrouver.
Les eaux stagnantes.
Les eaux stagnantes, tout comme les cours d’eau et les sources étaient
sacrées, (cf J. de Vriès). Il cite Grégoire de Tours
qui affirme que, de son temps encore, on offrait des sacrifices à un
lac du pays des Gabales dont le Limousin n’est séparé que par
l’Auvergne.
Même si les étangs, serves, mares et pêcheries ne nous
ont livré aucun secret archéologique, beaucoup possèdent
une légende.
L’une concerne l’étang de l’eau « péride »,
c’est-à-dire de l’eau corrompue, dans lequel se serait noyée
la Mandragore après avoir été mortellement blessée
par le chevalier Guyot de Saint-Quentin ;
L’étang des Clous, dans lequel un guerrier couché sous le dolmen
des Grillères allait pêcher les nuits de la Saint-Jean ;
L’étang de Ricourt, disparu aujourd’hui, hanté par le cheval
Bayard et où, la veille du Carnaval, tous les chats du pays tenaient
jadis leur sabbat sous la présidence du Diable.
Etang de Chez-Peyrot, habité autrefois par une ondine ;
Etang de Bialet, disparu également, fréquenté par le
fantôme de Robineau, un homme du pays qui vivait avant la Révolution
et avait fait un pacte avec le diable ;
Enfin l’étang de Montbas, au fond duquel une chapelle était
enfouie. La cloche de cette chapelle sonnait chaque fois qu’un évènement
important devait se produire dans la famille du seigneur. Elle carillonnait
gaiement pour une naissance ou un mariage, mais tintait à coup lents
et espacés pour annoncer un malheur. Seule la personne qui était
en cause l’entendait.
Nilfheim